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G&#233;rard de Villiers

&#192; louest de J&#233;rusalem



1

Clifton Carter regarda sa montre et soupira: encore sept minutes de garde devant cette foutue porte. Il allait rater la prochaine navette pour Washington D.C.[1 - District f&#233;d&#233;ral.] et poireauter une demi-heure pendant que Tina piafferait dimpatience au terminus des bus. Foutu m&#233;tier! Il avait sign&#233; des deux mains quand on lui avait propos&#233;, &#224; lui, simple appel&#233;, de passer son temps de service &#224; la garde des b&#226;timents de la Central Intelligence Agency, &#224; Langley. Comme il habitait la Virginie, c&#233;tait le r&#234;ve: chaque week-end, il &#233;tait chez lui. Mais les semaines! Les tours de garde duraient quatre heures. Le travail de Clifton consistait &#224; saluer impeccablement les civils et les militaires qui descendaient des Cadillacs de sept m&#232;tres de long, ou des Lincolns, et &#224; leur ouvrir la porte de verre blind&#233; du grand hall o&#249; des huissiers de la C.I.A. les recevaient. Il n&#233;changeait jamais un mot avec personne, et il ne se passait jamais rien. Lincident le plus important des deux derniers mois &#233;tait la chute dun porte-documents tenu par un Amiral l&#233;g&#232;rement g&#226;teux.

Heureusement, en cette fin juillet, le temps &#233;tait cl&#233;ment et la nourriture passable!

Clifton regarda encore sa montre: plus que trois minutes avant deux heures. Avec un peu de chance, la rel&#232;ve allait lui faire gagner une minute. Pas de voiture en vue, personne &#224; saluer. Encore une journ&#233;e de tir&#233;e!

Il sappuya &#224; un arbre et laissa son regard errer sur la paroi du grand building dacier et de verre, qui r&#233;fl&#233;chissait les rayons du soleil. Personne ne venait jamais aux fen&#234;tres car le building &#233;tait enti&#232;rement climatis&#233; et, de toute fa&#231;on, les r&#232;gles de s&#233;curit&#233; interdisaient quon les ouvre: des papiers secrets auraient pu senvoler et &#234;tre ramass&#233;s par de m&#233;chants espions

Le regard de Clifton Carter atteignit le ciel bleu et redescendit lentement. Pour tuer ses deux derni&#232;res minutes, il commen&#231;a &#224; compter toutes les fen&#234;tres &#224; partir du dix-septi&#232;me &#233;tage, celui des huiles. &#192; la troisi&#232;me fen&#234;tre, il sarr&#234;ta, la bouche ouverte: le panneau inf&#233;rieur venait de se soulever et une t&#234;te dhomme se penchait en avant. Le soleil se refl&#233;ta dans des lunettes et &#233;blouit Clifton. Machinalement, il quitta lappui de son arbre.

&#199;a alors, fit-il tout haut, les grands chefs prennent lair. Mais son sourire seffa&#231;a instantan&#233;ment:

Nom de Dieu!

L&#224;-haut, lhomme &#233;tait en train denjamber paisiblement la fen&#234;tre apr&#232;s avoir remont&#233; compl&#232;tement la partie inf&#233;rieure de la guillotine. D&#233;j&#224;, une de ses jambes pendait dans le vide.

Nom de Dieu, r&#233;p&#233;ta Clifton Carter, paralys&#233; de surprise et dhorreur.

Son c&#339;ur faisait des sauts dans sa poitrine. Il hurla pour attirer lattention des gardes &#224; lint&#233;rieur du hall. Lun dentre eux leva la t&#234;te, surpris. Fr&#233;n&#233;tiquement, Clifton lui fit signe de sortir. Lautre franchit la porte en courant. Clifton releva la t&#234;te vers la fen&#234;tre.

Lhomme &#233;tait maintenant assis sur le bord, les deux pieds dans le vide. Clifton hurla, de toute la force de ses poumons, oubliant tout respect:

Eh! vous, vous &#234;tes dingue ou quoi?

Sa voix ne devait pas d&#233;passer le dixi&#232;me &#233;tage. Sans trop savoir pourquoi, il d&#233;gaina son lourd 45 automatique r&#233;glementaire et le brandit vers la petite silhouette, vocif&#233;rant et gesticulant. Le garde du hall arriva pr&#232;s de lui, leva la t&#234;te, eut une exclamation &#233;touff&#233;e et rentra dans le b&#226;timent en courant pour se ruer sur un t&#233;l&#233;phone. Toute la sc&#232;ne navait pas dur&#233; dix secondes. Compl&#232;tement affol&#233;, posant son Colt par terre, Clifton Carter mit ses mains en porte-voix et hurla, &#224; se faire p&#233;ter les poumons.

Ne sautez pas!

&#192; la fen&#234;tre il y eut un l&#233;ger mouvement. Plus tard, Clifton Carter soutint que lhomme lui avait fait un geste apaisant de la main. Il se pencha en avant et sembla rester immobile une fraction de seconde. Puis, brutalement, il fon&#231;a vers le sol &#224; une vitesse vertigineuse.

P&#233;trifi&#233;, Clifton Carter sentit une naus&#233;e lui tordre lestomac. Il vit tournoyer lentement le corps, effectuer presque un saut p&#233;rilleux et se retrouver assis glissant toujours le long de la paroi de verre. Alors il colla ses mains &#224; ses oreilles, ferma les yeux et hurla. Le choc le fit tressauter une fraction de seconde. Il eut limpression que s&#233;tait lui qui &#233;tait tomb&#233;, ressentit la douleur dans tous ses os. Tremblant comme une feuille, il ouvrit les yeux et regarda autour de lui: lhomme &#233;tait &#233;tendu sur le dos, compl&#232;tement disloqu&#233;, la jambe gauche repli&#233;e en trois morceaux, un bras sous le torse, au milieu du frais gazon qui entourait le building.

Des gens couraient dans le hall. Surmontant sa r&#233;pulsion, Clifton sapprocha. C&#233;tait la premi&#232;re fois quil voyait un cadavre de pr&#232;s. Au moment o&#249; il se penchait, les portes de verre blind&#233; gliss&#232;rent rapidement, interdisant toute sortie. Clifton nentendait plus de cris, voyait seulement les visages anxieux &#233;cras&#233;s contre les lourdes glaces. Il &#233;tait seul avec le corps; il se pencha, retenant une naus&#233;e, et esquissa un signe de croix. Larri&#232;re du cr&#226;ne &#233;tait en bouillie mais le visage intact, &#224; lexception des lunettes qui avaient disparu. Clifton resta p&#233;trifi&#233; pour la seconde fois: le visage quil avait devant lui &#233;tait celui de Foster Hillman, le chef tout-puissant de la C.I.A., lun des hommes les plus puissants des U.S.A. Une douzaine de fois, il lavait vu entrer et sortir.

Il neut pas le loisir de le contempler plus longuement. Une poigne solide l&#233;carta brutalement. Velu comme un gorille, en manches de chemise, ladjoint de Hillman, le g&#233;n&#233;ral Radford, se pencha sur le corps. En d&#233;pit de son visage impassible, sa paupi&#232;re gauche sautait imperceptiblement, dans un tic nerveux.

Bon sang de bon sang, il a eu une crise de folie, entendit Clifton avant de s&#233;vanouir.



* * *


Contr&#244;le rouge &#224; contr&#244;le central: Le circuit Nol ne fonctionne plus. Depuis 15 heures 43. Il est 15 heures 44.

Contr&#244;le central &#224; contr&#244;le rouge: Je fais v&#233;rifier les circuits. Un fusible a d&#251; sauter quelque part. Cela arrive. Rappelez-moi.

Contr&#244;le rouge &#224; contr&#244;le central: Il est 15 heures 50. Le circuit n1 ne fonctionne toujours pas. Tout le reste est O.K.

Contr&#244;le central &#224; contr&#244;le rouge: Il devrait fonctionner. Les circuits sont bons jusqu&#224; la fin. Je viens de recevoir la fiche. V&#233;rifiez vos arriv&#233;es.

Contr&#244;le rouge &#224; contr&#244;le central: Il y a longtemps que cest fait. Tout est O.K. Que dois-je faire?

Contr&#244;le central &#224; contr&#244;le rouge: Rien. Je men occupe. Pr&#233;venez-moi si le circuit se r&#233;tablit.

Contr&#244;le rouge &#224; contr&#244;le central: S&#251;r. Mais il y a quelque chose de bizarre.

Contr&#244;le central &#224; S&#233;curit&#233; 1: Le contr&#244;le rouge n1 ne fonctionne plus depuis dix minutes environ. Sans raison apparente. Que devons-nous faire?

S&#233;curit&#233; 1 &#224; contr&#244;le central: Quest-ce que vous voulez que cela me fasse? Je ne suis pas &#233;lectricien. D&#233;brouillez-vous.

Contr&#244;le central &#224; S&#233;curit&#233; 1: Sir, vous navez pas compris. La panne vient de lint&#233;rieur du bureau. Comme si M. Hillman avait d&#233;branch&#233; lui-m&#234;me lappareil

S&#233;curit&#233; 1 &#224; contr&#244;le central (apr&#232;s une h&#233;sitation): Cest tout &#224; fait impossible. Il doit y avoir une panne quelque part.

Contr&#244;le central &#224; S&#233;curit&#233; 1: Notre &#233;lectricien est formel. Lappareil a &#233;t&#233; d&#233;branch&#233; de lint&#233;rieur du bureau. On a &#244;t&#233; le fusible.

S&#233;curit&#233; 1: M. Hillman a d&#251; faire une fausse man&#339;uvre. Il est compl&#232;tement impensable quil ait agi volontairement. Je me mets en rapport avec son bureau. Je vous rappelle.

Contr&#244;le central: Faites vite.

S&#233;curit&#233; 1 &#224; poste 2211: Ici, lofficier de S&#233;curit&#233;, puis-je parler au g&#233;n&#233;ral Radford. Urgent.

Poste 2211 &#224; contr&#244;le central: Ici, Radford, quest-ce qui se passe?

S&#233;curit&#233; 1 &#224; poste 2211: Probablement rien, Sir. Mais le contr&#244;le rouge me signale que le bureau de M. Hillman est hors circuit. Il semblerait quil ait d&#233;branch&#233; accidentellement son appareil. Pouvez-vous le contacter t&#233;l&#233;phoniquement?

Poste 2211 &#224; S&#233;curit&#233; 1: Quest-ce que cest que cette histoire de fous? Je ne vais pas empoisonner le patron pour des histoires de magn&#233;tophones Attendez quil ne soit plus dans son bureau.

S&#233;curit&#233; 1 &#224; poste 2211 (fermement): Sir, ce sont les consignes. Il faut v&#233;rifier le circuit Nol.

Poste 2211 &#224; S&#233;curit&#233; 1: O.K., je lappelle. Mais il va &#234;tre furieux.

S&#233;curit&#233; 1 &#224; poste 2211: Merci, Sir, rappelez-moi.

Poste 2211 &#224; poste 1 A: Pourquoi le poste 1 ne r&#233;pond-il pas?

M. Foster Hillman na quune porte, juste en face de notre bureau de Poste 1 A &#224; poste 2211: Si, il y est. Depuis 14 heures environ. Nous ne lavons pas vu sortir.

Poste 2211 &#224; poste 1 A: Est-il seul?

Poste 1 A &#224; poste 2211: Oui.

Poste 2211 &#224; poste 1 A: Voulez-vous frapper &#224; la porte de son bureau. Son t&#233;l&#233;phone semble en d&#233;rangement. Dites-lui que le g&#233;n&#233;ral Radford voudrait entrer en communication avec lui.

Poste 1 A &#224; poste 2211 (apr&#232;s quelques secondes): Sir, Hillman ne r&#233;pond pas. Pourtant linterphone fonctionne ainsi que le circuit de TV. Jai m&#234;me frapp&#233;, Sir.

Poste 2211 &#224; poste 1 A: Bon Dieu, il a d&#251; sortir sans que vous le remarquiez.

Poste 1 A &#224; poste 2211: Tout &#224; fait impossible, Sir, le bureau de M. Foster Hillman na quune porte, juste en face de notre bureau de contr&#244;le. Nous navons pas boug&#233; depuis 1 heure 30.

Poste 2211 &#224; poste 1 A: Vous avez une clef sp&#233;ciale pour ouvrir en cas dincendie. Allez-y et ouvrez la porte.

Poste 1 A &#224; poste 2211(apr&#232;s quelques instants): Sir, la porte de M. Hillman est ferm&#233;e de lint&#233;rieur avec la serrure de s&#233;curit&#233;.

Poste 2211 &#224; poste 1 A: Jarrive. Prenez vos dispositions pour faire enfoncer la porte.

Poste 1 A &#224; poste 2211: Enfoncer la porte! Mais cest le pat

Poste 2211 &#224; poste 1 A: Jai dit: enfoncer la porte. Et vite.

Jarrive.

Poste 2211 &#224; S&#233;curit&#233; 1: Ici Radford. Il y a quelque chose danormal dans le bureau du patron. Il ne r&#233;pond plus. Probablement un malaise. Pr&#233;venez contr&#244;le Vert et Marron et faites monter le docteur James Buck. Vite. Jy vais. Ah! avertissez contr&#244;le 10: personne ne doit sortir du building jusqu&#224; nouvel ordre!

S&#233;curit&#233; 1 &#224; contr&#244;le Vert et Marron: Attention, ici, S&#233;curit&#233; 1. Le patron a eu un malaise dans son bureau. Il sest enferm&#233; et ne r&#233;pond plus.



* * *


Foster Hillman &#233;tait soudain devenu dune p&#226;leur de spectre. Ses yeux roulaient l&#233;g&#232;rement dans leurs orbites. Sa gorge se crispa comme si ses muscles &#233;chappaient soudain &#224; son contr&#244;le. C&#233;tait lattitude dun homme qui sanglotait, mais aucun son ne sortit des l&#232;vres du chef de la C.I.A. Il secoua la t&#234;te.

Sa main se tendit vers le r&#233;cepteur du t&#233;l&#233;phone, puis, alors quil nen &#233;tait plus qu&#224; deux centim&#232;tres, simmobilisa. Tout son corps parut se figer, se p&#233;trifier, il ne tremblait pas, il ne disait pas un mot, il &#233;tait simplement crisp&#233; dans une attitude qui dissimulait une &#233;motion dune agonisante intensit&#233;. La sonnerie continuait.

La main de Foster Hillman atteignit le r&#233;cepteur et le d&#233;crocha brusquement.

Il serrait l&#233;bonite si fort que ses jointures blanchirent.

Ici, Foster Hillman, dit-il dune voix &#224; peine audible.

&#192; lautre bout de fil, la voix commen&#231;a &#224; parler, comme elle lavait d&#233;j&#224; fait, lentement et distinctement, avec un l&#233;ger accent. Chaque mot senfon&#231;ait dans le cerveau de Foster Hillman comme une langue de feu. Il essayait de r&#233;fl&#233;chir en &#233;coutant, mais ny parvenait pas. Pourtant, ce n&#233;tait pas un homme &#233;motif.

Ceux qui ne laimaient pas beaucoup &#224; Washington disaient quil &#233;tait tellement froid que la temp&#233;rature baissait de plusieurs degr&#233;s quand il entrait dans une pi&#232;ce. C&#233;tait un analyste distingu&#233; &#224; lesprit clair et m&#233;thodique, dont les jugements et les conseils &#233;taient &#233;cout&#233;s du Pr&#233;sident des U.S.A. r&#233;guli&#232;rement. On disait au Pentagone sage comme Foster Hillman.

Il sursauta. La voix dans le r&#233;cepteur se faisait plus pressante, mena&#231;ante. Il dut chercher ses mots pour dire:

Oui, je vous &#233;coute. Je je suis l&#224;.

Foster Hillman se trouvait pris dans un dilemme si cruel et si aigu quil en &#233;tait incapable de bouger et de penser. Pendant la moiti&#233; de sa vie, il avait &#233;t&#233; entra&#238;n&#233; &#224; enregistrer dans son esprit des faits marqu&#233;s Top-Secret. Avec un z&#232;le infatigable il les avait enferm&#233;s dans un coin de son cerveau. Et maintenant, on lui demandait daller &#224; lencontre de tous ces r&#233;flexes, de renier cet enseignement de toute une vie.

Mais il y avait aussi lautre pression atroce. Un moment, il avait cru pouvoir y &#233;chapper. Le vieil instinct combatif s&#233;tait r&#233;veill&#233;. Mais il regrettait son coup de t&#233;l&#233;phone de la veille. Une analyse de la situation lui avait montr&#233; quil navait aucune chance. La voix continuait &#224; se faire entendre, mais il ne l&#233;coutait plus. Comme un automate, il raccrocha et, aussit&#244;t, le silence se fit autour de lui, total.

Dans ce bureau climatis&#233;, insonoris&#233;, blind&#233;, ignifug&#233;, il &#233;tait d&#233;sesp&#233;r&#233;ment seul. Il ne sentait m&#234;me pas le pouls de limmense C.I.A. sa C.I.A. vivant autour de lui.

Lourdement, il se leva et repoussa son fauteuil en arri&#232;re. Son visage s&#233;v&#232;re, marqu&#233; de grandes poches sous les yeux, &#233;tait d&#233;compos&#233;. Dune main tremblante, il chercha dans sa poche le lourd &#233;tui &#224; cigarettes en or qui ne le quittait jamais et alluma une Winston. Il resta un instant immobile au milieu de la pi&#232;ce, berc&#233; par le chuintement de lair conditionn&#233;. Mille pens&#233;es traversaient son cerveau, vestiges des temps h&#233;ro&#239;ques o&#249; il &#233;tait un des cracks de lO.S.S., o&#249; il risquait sa vie dix fois par semaine pour samuser. Brusquement, il &#233;crasa sa cigarette &#224; peine entam&#233;e dans le cendrier et revint vers le bureau. Il adressa un sourire las au cadre dargent qui mettait en valeur la photo en couleur de sa femme, morte depuis plusieurs ann&#233;es, portrait qui ne quittait jamais son bureau.

Nous y voil&#224;, Mary, fit-il &#224; voix basse.

Les mains &#224; plat sur la moleskine, il contempla le portrait un long moment. C&#233;tait la seule femme quil e&#251;t jamais aim&#233;e. Gr&#226;ce &#224; cela, lid&#233;e de la mort ne leffrayait pas trop. Certes, le suicide heurtait ses convictions religieuses, mais Dieu lui pardonnerait s&#251;rement. Dun geste pr&#233;cis, il ferma le verrou &#224; chiffres de la porte et brouilla la combinaison.

Puis, il revint au bureau et ouvrit le premier tiroir. Il en tira un dossier vert dune vingtaine de feuillets, et alla sasseoir sur la banquette pr&#232;s de la table basse au-dessus de verre. Puis, il alluma le gros briquet de table, cadeau du Pr&#233;sident quil promena sous le dossier. Les feuilles de papier pelure senflamm&#232;rent imm&#233;diatement. Foster Hillman les tint le plus longtemps possible puis les laissa achever de se consumer sur le dessus de la table.

Pendant que les derniers morceaux de papier se calcinaient, il inspecta rapidement le contenu de son portefeuille. Quelques bouts de papiers &#233;taient tomb&#233;s par terre, mais cela navait aucune importance: la moquette &#233;tait ignifug&#233;e.

Avant douvrir la fen&#234;tre, il eut un dernier regard pour son bureau.

Les trois t&#233;l&#233;phones semblaient le narguer. Lun &#233;tait reli&#233; directement &#224; la Salle dOp&#233;rations de la Maison Blanche, le second &#233;tait sa ligne directe et le troisi&#232;me desservait la C.I.A. Avec ces trois appareils, il &#233;tait lun des hommes les plus puissants du monde.

Pourtant, ils ne pouvaient pas le sauver. Rien ne pouvait plus le sauver.

Au moment o&#249; il soulevait le battant inf&#233;rieur de la fen&#234;tre &#224; guillotine, lun des t&#233;l&#233;phones commen&#231;a &#224; sonner. Lautre le relaya aussit&#244;t. Foster Hillman ouvrit compl&#232;tement la fen&#234;tre et se pencha au-dehors. Do&#249; il &#233;tait, la silhouette du soldat de garde semblait minuscule. Calmement, il enjamba lappui de la fen&#234;tre.

C&#233;tait le moyen le plus s&#251;r. Il navait pas darme &#224; feu sous la main. Il saccorda dix secondes pour regarder le bleu du ciel puis sauta dans le vide en murmurant une pri&#232;re. Les deux t&#233;l&#233;phones sonnaient toujours.



2

Devant la porte &#224; la serrure arrach&#233;e, deux civils au visage s&#233;v&#232;re montaient une garde vigilante. Le bureau de Foster Hillman grouillait de monde. Le g&#233;n&#233;ral Radford, les yeux rouges, un &#233;norme cigare au poing, s&#233;tait assis dans le fauteuil du patron de la C.I.A. Les cendres des papiers br&#251;l&#233;s par Foster Hillman avaient &#233;t&#233; rassembl&#233;es soigneusement dans un bac en mati&#232;re plastique pos&#233; sur le bureau. La nouvelle du suicide de Foster Hillman s&#233;tait r&#233;pandue comme une tra&#238;n&#233;e de poudre. Radford avait r&#233;uni en h&#226;te quelques responsables et pr&#233;venu la Maison Blanche ainsi que les Agences F&#233;d&#233;rales soccupant de Renseignements. Certains &#233;taient venus en h&#233;licopt&#232;re. Une dizaine dhommes en costume sombre, les traits tir&#233;s, &#233;taient r&#233;partis dans la pi&#232;ce, qui dans les fauteuils de cuir, qui sur la banquette, ou simplement debout. Parmi eux, il y avait James Coburn, Directeur de la N.S.A.[2 - National Security Agency.]. Cest lui qui semblait le plus inquiet.

Enfin, vous navez aucune id&#233;e de la raison qui a pouss&#233; Hillman &#224; commettre ce geste insens&#233;? demanda-t-il.

Le g&#233;n&#233;ral Radford lui mit son cigare sous le nez:

Il est mort depuis deux heures. Comment voulez-vous que nous sachions quelque chose? Je lui ai parl&#233; une heure avant sa mort. Tout &#224; fait normal. Nous pr&#233;parions une conf&#233;rence pour le Pentagone, sur les missiles anti-missiles russes.

Avait-il lair &#233;nerv&#233;? demanda un g&#233;n&#233;ral, &#233;minence grise de lAir Force.

Pas du tout. Aussi calme que dhabitude.

D&#233;pression nerveuse? hasarda un autre g&#233;n&#233;ral.

Les yeux flamboyants de Radford sarr&#234;t&#232;rent sur le galonn&#233;. Son regard &#233;tait haineux et son corps bizarrement pench&#233; comme sil &#233;tait soumis &#224; quelque invisible supplice. Il avait aim&#233; Hillman comme un fr&#232;re.

Et pourquoi pas une jaunisse? fit-il. Il &#233;tait parfaitement &#233;quilibr&#233; et adorait son job. Le Pr&#233;sident lavait encore f&#233;licit&#233; il y a un mois pour ses analyses de la situation au Moyen-Orient.

Et sil avait eu un cancer? Un truc ingu&#233;rissable? dit Coburn. Un silence de mort tomba sur le bureau. Puis Radford se rua sur un t&#233;l&#233;phone, o&#249; il composa un num&#233;ro int&#233;rieur.

Apportez-moi imm&#233;diatement le dossier m&#233;dical de M. Hillman. Dans son bureau, ordonna-t-il. Et dites au docteur Buck de venir aussi. Il raccrocha. Le docteur Buck &#233;tait le m&#233;decin attach&#233; &#224; la C.I.A. Il examinait r&#233;guli&#232;rement les gens les plus importants, physiquement et psychologiquement. Il faisait &#233;galement subir les tests aux nouveaux arrivants.

En attendant son arriv&#233;e, Radford passa au crible les tiroirs du bureau de Foster Hillman sans rien trouver. On ignorait encore en quoi consistaient les papiers br&#251;l&#233;s.

Le docteur James Buck frappa &#224; la porte et entra, un dossier vert &#224; la main. C&#233;tait un homme grand et maigre avec des dents pro&#233;minentes qui lui donnaient lair de perp&#233;tuellement sourire. Radford lui sauta dessus, litt&#233;ralement:

Est-ce que le Patron &#233;tait malade?

Le m&#233;decin posa le dossier sur un coin du bureau, salua lassembl&#233;e dun signe de t&#234;te et dit:

Un petit ulc&#232;re &#224; lestomac qui attaquait r&#233;guli&#232;rement. Il avait eu une crise voil&#224; trois mois.

Le g&#233;n&#233;ral Radford balaya lulc&#232;re comme une division ennemie.

Je ne vous parle pas de &#231;a. Un truc s&#233;rieux, mortel. Le docteur Buck secoua la t&#234;te.

Il se portait comme un charme. Je le suis depuis quil est ici. Il aurait pu vivre cent ans.

Lautre insista.

Cela naurait pas pu vous &#233;chapper? Avec ces maladies foudroyantes, les leuc&#233;mies aigu&#235;s, je ne sais pas, moi

Buck, profond&#233;ment vex&#233; foudroya Radford, en montrant ses dents de lapin g&#233;ant.

Foster Hillman a &#233;t&#233; examin&#233; par mes soins il y a moins dun mois &#224; loccasion de son check-up annuel. Je ne connais pas de maladie qui &#233;volue en si peu de temps sans aucun sympt&#244;me ext&#233;rieur, car, je vous le r&#233;p&#232;te, Hillman semblait se porter comme un charme

Le g&#233;n&#233;ral Radford eut limpression quune sorte de brouillard lui entourait lesprit. Cette fois le silence dura une bonne minute. Chacun se posait la m&#234;me question: Quel terrifiant secret pouvait avoir pouss&#233; lun des hommes les plus puissants des U.S.A. &#224; se suicider? Ce n&#233;tait pas par pur altruisme quils sinterrogeaient. Tous ceux qui &#233;taient pr&#233;sents savaient que Foster Hillman &#233;tait en possession de presque tous les secrets int&#233;ressant la d&#233;fense des U.S.A. Il fallait &#234;tre absolument certain que sa mort navait aucun rapport avec son m&#233;tier. Au moment o&#249; le docteur Buck allait se retirer sur la pointe des pieds, David Wise, directeur de la Division des Plans &#224; la C.I.A. hasarda:

Et sur le plan, euh! mental, Doc? Le g&#233;n&#233;ral Radford r&#233;pondit &#224; sa place:

Je travaillais tous les jours avec lui. Aussi sain desprit que moi-m&#234;me.

Il regarda Wise dun air si m&#233;chant que ce dernier renon&#231;a d&#233;finitivement &#224; mettre en doute les facult&#233;s mentales de son chef d&#233;funt.

Eh bien, fit dun ton morne James Coburn, lhomme de la N.S.A., il ny a plus qu&#224; annoncer &#224; la presse que le grand patron de la C.I.A. sest suicid&#233; pour une raison inconnue et incompr&#233;hensible, et quon lui cherche un rempla&#231;ant!

Le g&#233;n&#233;ral Radford pivota dans son fauteuil comme un boxeur qui vient dencaisser un coup violent et cracha un bout de cigare tout m&#226;chonn&#233;.

La presse, mais cest impossible

Lhomme de la N.S.A. revint &#224; la charge un peu ironiquement. Il prenait sa revanche de laffaire Mitchell[3 - Voir S.A.S. Cara&#239;bes.].

Vous voulez peut-&#234;tre lenterrer au fond du jardin sans rien dire &#224; personne et nommer discr&#232;tement un rempla&#231;ant. &#192; force de faire des secrets vous devenez compl&#232;tement cingl&#233;s. Nous vivons en d&#233;mocratie, bon sang. On ne peut pas cacher une mort pareille

La tension nerveuse &#233;tait telle quil y eut quelques rires, vite &#233;touff&#233;s.

Qui est au courant de la mort? aboya Radford

Gu&#232;re plus dun millier de personnes, soupira David Wise. On ne parle que de cela.

Faites pr&#233;venir les chefs de service. Jusqu&#224; nouvel ordre, il est interdit au personnel de lAgence de parler de la mort de Foster Hillman. Linformation est class&#233;e Top-secret. Faites consigner les sentinelles qui ont assist&#233; &#224; sa chute. Et demandez au docteur Buck de pratiquer une autopsie.

James Coburn sursauta:

Une autopsie? Vous avez des doutes sur la cause de la mort? Le g&#233;n&#233;ral Radford haussa les &#233;paules.

Aucun. Mais je veux savoir sil na pas ing&#233;r&#233; une drogue quelconque avant de sauter. Et cela nous fera gagner du temps. Lhomme de la N.S.A. consid&#233;ra Radford avec stup&#233;faction.

Vous voulez vraiment cacher cette mort au public?

Oui.

C&#233;tait sans appel.

Le g&#233;n&#233;ral Radford avait le cerveau en feu mais il parvint &#224; donner &#224; son visage une expression presque calme.

Et je voudrais &#233;galement que vous d&#233;barrassiez cette pi&#232;ce afin que nous nous mettions au travail s&#233;rieusement, continua-t-il. Je veux savoir et je saurai pourquoi Foster Hillman sest tu&#233;.

Il y eut un l&#233;ger flottement dans la salle. Un t&#233;l&#233;phone sonna. Radford d&#233;crocha, &#233;couta quelques instants et dit avant de raccrocher: Nous ne savons encore rien. Je vous rappellerai.

Cest la Maison Blanche, commenta-t-il. Le Pr&#233;sident sinqui&#232;te de la mort de Hillman. Il avait une conf&#233;rence avec lui demain sur lIndon&#233;sie. Je vous tiendrai tous au courant.

Les participants &#224; la conf&#233;rence improvis&#233;e se lev&#232;rent lun apr&#232;s lautre et sortirent de la pi&#232;ce. D&#233;j&#224; deux sp&#233;cialistes &#233;taient en train de changer la serrure arrach&#233;e.

D&#232;s quil fut seul Radford alla &#224; la fen&#234;tre et la ferma, ce que personne navait os&#233; ou voulu faire auparavant. Puis il mit lair conditionn&#233; &#224; fond pour &#233;liminer la chaleur et lodeur du tabac et appela son propre bureau.

Marwy, demanda-t-il, faites monter ici Francis Power et Donovan. Avec le dossier de M. Hillman.

Ned Donovan avait la responsabilit&#233; de la S&#233;curit&#233; int&#233;rieure de la C.I.A. Son service poss&#233;dait un dossier complet sur tous les membres de lAgence, directeur compris. Il travaillait en liaison &#233;troite avec le F.B.I. et gr&#226;ce &#224; son efficacit&#233; la C.I.A. navait pas eu trop dennuis avec les tra&#238;tres. Francis Power, lui, avait &#233;t&#233; le bras droit de Foster Hillman pendant six ans. Il travaillait maintenant &#224; la Division des Plans, sous les ordres de David Wise. Ned Donovan arriva le premier, le visage soucieux. Avec ses lunettes sans monture et ses traits un peu mous, il aurait pu passer pour un petit comptable. Il serra la main de Radford sans mot dire et sassit dans un fauteuil avec un profond soupir.

Avant toute chose, demanda Radford en poussant &#224; travers le bureau un trousseau de clefs, voulez-vous envoyer deux hommes perquisitionner chez Foster Hillman. Quils chamboulent tout. &#192; fond.

O.K., dit Donovan sans commentaires.

Il empocha les clefs puis se rassit. Radford prit une profonde inspiration.

Vous en savez autant que moi, fit-il &#224; Donovan. Cest une sale histoire, peut-&#234;tre la plus sale que nous ayons jamais eue sur le dos. Alors, il ne faut pas faire de sentiment. Avez-vous quelque chose au point de vue S&#233;curit&#233; sur Hillman? Et dabord, o&#249; est son dossier? Ned Donovan tendit un doigt maigre vers le petit tas de cendres dans le bac en plastique:

L&#224;.

Quoi!

Le g&#233;n&#233;ral Radford sembla se d&#233;gonfler. Alternativement il regardait les cendres et Donovan.

Vous voulez dire quil a br&#251;l&#233; lui-m&#234;me son dossier de S&#233;curit&#233;, souffla-t-il.

Donovan sagita sur son fauteuil, mal &#224; laise.

Cest incontestable. Je viens seulement de le d&#233;couvrir. Il est venu dans mes services pendant que je d&#233;jeunais &#224; la caf&#233;t&#233;ria. Bien entendu, ma secr&#233;taire lui a ouvert notre classeur. Il lui avait pr&#233;cis&#233; quil voulait consulter et emporter un dossier dans son bureau. Il navait pas dit que c&#233;tait le sien. Mais il ne faut pas sauter &#224; des conclusions h&#226;tives, ajouta-t-il, en voyant la t&#234;te de Radford.

Le G&#233;n&#233;ral souffrait. Physiquement. Comme si on lavait accus&#233; de trahison, lui. Il secoua la t&#234;te et dit:

Ned, vous &#234;tes un brave type. Mais pour linstant, nous navons pas le droit d&#234;tre de braves types. Foster Hillman sest suicid&#233; il y a trois heures. Sans aucune raison apparente. Il n&#233;tait ni malade ni fou. Or, lexp&#233;rience nous a appris que dans notre m&#233;tier, rien n&#233;tait impossible. Le suicide est une fa&#231;on comme une autre de se sortir dune situation impossible.

Cest comme si vous soup&#231;onniez le Pr&#233;sident lui-m&#234;me, remarqua Ned Donovan. Foster Hillman &#233;tait lhomme le plus int&#232;gre que jaie jamais rencontr&#233;. Vous pensez quil a trahi?

Radford &#233;crasa son bras velu sur le bureau et rugit:

Cr&#233;tin, je ne dis pas quil a trahi, je veux prouver le contraire. Et que vous maidiez. Pourquoi a-t-il d&#233;truit ce dossier?

Donovan secoua la t&#234;te:

Je nen ai pas la moindre id&#233;e. Autant que je men souvienne, il ne contenait que des renseignements de famille anodins. Une sorte de curriculum vitae. Sans aucun int&#233;r&#234;t. Du point de vue S&#233;curit&#233;, je navais rien eu de r&#233;cent sur Hillman. &#201;videmment, ajouta-t-il tout de suite devant l&#233;normit&#233; de ce quil venait de dire. Soup&#231;onner le patron de la C.I.A.!

Et sur sa vie actuelle! insista Radford.

Donovan croisa les mains sur ses genoux, cherchant &#224; rassembler ses souvenirs, et commen&#231;a:

Vous savez quil &#233;tait veuf. Il vivait en c&#233;libataire dans un grand appartement de la rue N, &#224; Washington, navait aucune liaison, ne jouait pas, ne se droguait pas, n&#233;tait pas homosexuel. C&#244;t&#233; argent, sa fortune personnelle le mettait tr&#232;s largement &#224; labri du besoin sil lui avait pris la fantaisie de sarr&#234;ter de travailler demain. En gros, cest tout. Tr&#232;s peu damis. Pas mondain. Travaillant quinze heures par jour. Ici.

Radford resta silencieux apr&#232;s cette tirade, puis murmura:

Cest impossible. Il ne peut pas avoir trahi. Pas lui. Ned Donovan rench&#233;rit:

En plus vous savez comme moi que si Hillman avait voulu trahir, nous mettrions peut-&#234;tre plusieurs ann&#233;es avant de le d&#233;couvrir par recoupements. &#192; son poste, il avait acc&#232;s &#224; trop de choses. Il &#233;tait invuln&#233;rable. Alors? Pourquoi ce suicide brutal?

Faites quand m&#234;me v&#233;rifier ses comptes en banque, voir sil a eu des rentr&#233;es de source inconnue, fit Radford, un peu honteux. Je vais alerter certains de nos agents &#224; lEst pour savoir sils nont pas eu vent de la trahison dun personnage haut plac&#233;. Sans donner de d&#233;tails.

Gare &#224; lintox, avertit Donovan.

Il imaginait la joie quauraient les Services de Renseignements ennemis &#224; brouiller les cartes.

On frappa &#224; la porte. Radford d&#233;clencha louverture &#233;lectrique sans se lever. C&#233;tait Francis Power. Il avait le cheveu blanc et rare quil brossait rarement. On aurait pu aussi bien lui donner cinquante ans que soixante-dix. Ses yeux bleus et clairs, couleur du granit de la Nouvelle-Angleterre, p&#233;tillaient dintelligence. Il serra longuement la main de Radford.

Ce qui est arriv&#233; est affreux, dit-il.

Et ce qui risque darriver lest encore plus, souligna Radford, asseyez-vous et &#233;coutez, pour le moment.

Il pointa son cigare &#233;teint sur Donovan:

Au fond, fit-il, vous auriez peut-&#234;tre pu emp&#234;cher ce suicide. En r&#233;agissant imm&#233;diatement.

Ned Donovan rougit:

Ce que vous dites est injuste, G&#233;n&#233;ral. D&#232;s que jai &#233;t&#233; averti que le magn&#233;tophone enregistrant les conversations de M. Hillman &#233;tait d&#233;branch&#233; dans son bureau, je vous en ai averti. Vous ne vouliez pas vous en occuper

Cest vrai, grommela Radford. Quest-ce qui sest pass&#233; au juste? Donovan rougit un peu plus:

Le contr&#244;le rouge, qui soccupe de lenregistrement des communications, ma pr&#233;venu que M. Hillman s&#233;tait mis hors circuit depuis quelques minutes. Nous avons adopt&#233; ce syst&#232;me afin de conserver une trace des conversations men&#233;es avec des gens de lext&#233;rieur, nest-ce pas

Je sais, je sais, fit Radford.

Un ange passa, l&#233;g&#232;rement &#233;c&#339;ur&#233;.

Subitement, les trois hommes &#233;taient g&#234;n&#233;s. Tous connaissaient ce syst&#232;me. Ils savaient aussi quil servait &#224; loccasion &#224; exercer de juteux petits chantages sur certaines personnes. Toujours dans lint&#233;r&#234;t du service, bien entendu. Mais quand m&#234;me.

Bref, conclut Donovan, M. Hillman a agi comme sil avait voulu avoir une conversation secr&#232;te.

Y a-t-il eu dautres cas similaires, auparavant?

Non, r&#233;pliqua Donovan. Nous avons examin&#233; toutes les bandes des derniers jours. Et de toute fa&#231;on, jaurais eu un rapport. La moindre interruption mest signal&#233;e.

Quen pensez-vous? demanda Radford &#224; Francis Power. Vous qui connaissiez Foster Hillman personnellement.

Power &#233;carta les bras en un geste dimpuissance:

Je ne comprends pas. Il adorait son m&#233;tier. Sur le plan politique, il ne se posait aucun probl&#232;me. La question dargent est absurde. Quil ait voulu mener tout seul une op&#233;ration qui ait mal tourn&#233;, est &#233;galement hors de question; ce n&#233;tait plus un gamin. Il reste une brusque d&#233;pression nerveuse

Le toubib dit que cest impossible.

Les toubibs, vous savez Ils avaient dit que Jack Ruby n&#233;tait pas fou

Il y a une chose que je ne comprends pas, dit lentement Radford. Foster Hillman est rest&#233; seul pr&#232;s dun quart dheure dans ce bureau avant de sauter par la fen&#234;tre. Il s&#233;tait m&#234;me enferm&#233; &#224; clef. La sentinelle qui la vu dit quil est rest&#233; plusieurs secondes assis sur le rebord. Il na donc pas agi dans un moment de folie furieuse. Or, il na pas laiss&#233; un seul mot dexplication. Rien. Pas m&#234;me une phrase anodine.

Au fond, son suicide en lui-m&#234;me pourrait &#234;tre un message, murmura Francis Power. Comme sil avait voulu nous dire: point final, il ny a plus de risques, laissez tomber. Cela lui ressemblerait assez. Renvers&#233; dans son fauteuil, le g&#233;n&#233;ral Radford faisait des ronds de fum&#233;e avec son cigare.

Il aurait donc craint quelque chose, fit-il. Et sa mort &#233;liminait le probl&#232;me

Cest une hypoth&#232;se s&#233;duisante, dit Power, mais Foster Hillman avait quand m&#234;me toute lAgence &#224; son service et dautres moyens que le suicide pour lutter contre une hypoth&#233;tique menace. En plus, je ne vois pas de quoi on pouvait le menacer.

Il a pourtant saut&#233; par la fen&#234;tre.

On revenait toujours au m&#234;me point. Les trois hommes rest&#232;rent un long moment silencieux. Quelque chose ne collait pas. Radford semblait compl&#232;tement d&#233;sorient&#233;.

Nous sommes dans le trou, fit-il sombrement. Hillman a pris assez de pr&#233;cautions pour conserver son secret. Lui mort, je ne sais pas qui va nous aider.

Il faut passer sa vie au crible, grogna Donovan, on finira bien par trouver quelque chose.

Cest un travail de P&#233;n&#233;lope. Nous ne savons m&#234;me pas ce que nous cherchons. Cela peut prendre des ann&#233;es. Et &#224; mon avis, laffaire est close. Cest Hillman lui-m&#234;me qui la arr&#234;t&#233;e en se suicidant. Souvenez-vous que c&#233;tait un excellent analyste. Il a d&#251; &#233;tudier son probl&#232;me et parvenir &#224; la conclusion que c&#233;tait la meilleure solution

Pas pour lui murmura Francis Power.

Peut-&#234;tre pour lui aussi, dit Radford. C&#233;tait un homme, heu! Il chercha ses mots, remarquable.

Le t&#233;l&#233;phone int&#233;rieur bourdonna. Radford d&#233;crocha. C&#233;tait un des gardes du hall:

Il y a une visite pour M. Hillman, annon&#231;a celui-ci, que dois-je faire?

Radford se pencha en avant:

Qui est-ce?

Il poss&#232;de une carte verte. Au nom du Prince Malko Linge. Il dit quil a rendez-vous avec M. Hillman.

Faites-le monter.

Radford raccrocha et se tourna vers Donovan:

&#199;a, cest nouveau. Vous connaissez S.A.S.? Vous savez, lAutrichien, Son Altesse S&#233;r&#233;nissime, le Prince Malko?

Donovan acquies&#231;a.

Cest un des agents noirs de la Division des Plans?

Exact. Et un des meilleurs. Il travaille un peu en franc-tireur, mais a souvent obtenu des r&#233;sultats excellents. Un type s&#251;r. Il avait rendez-vous avec Hillman.

Curieuse co&#239;ncidence, remarqua Donovan.

On va peut-&#234;tre avoir le fin mot de lhistoire soupira Francis Power.

Allez-vous lui dire que Hillman est mort? demanda Donovan.

Je pense que oui, dit Radford. Cest un risque &#224; prendre.

On frappa &#224; la porte. Les ascenseurs ultra-rapides ne mettaient que quelques secondes &#224; parcourir les dix-sept &#233;tages.

Entrez, cri&#232;rent en m&#234;me temps Radford et Donovan.

Malko ne parut pas outre mesure surpris de les voir. Il connaissait d&#233;j&#224; le G&#233;n&#233;ral et Francis Power; il se pr&#233;senta &#224; Donovan. Ce dernier fut agr&#233;ablement frapp&#233; par son air distingu&#233; et ses extraordinaires yeux dor&#233;s, sans cesse en mouvement. Lorsquils se posaient sur vous, on avait limpression de recevoir une coul&#233;e dor liquide. Il &#233;tait v&#234;tu dun complet dalpaga bleu nuit, impeccablement coup&#233;. Une plaisanterie de quatre cents dollars, pensa Donovan. Avec les chaussures et la chemise on arrivait &#224; cinq cents. Les agents noirs ne sennuyaient pas. Pas &#233;tonnant que le Congr&#232;s hurle &#224; la mort chaque fois quon parlait du budget de la C.I.A.

Attendez-vous aussi Foster Hillman? demanda Malko dun ton tr&#232;s naturel. Je vous prie de mexcuser, je suis un peu en retard, il y avait une circulation terrible sur le M&#233;morial Parkway.

La voix &#233;tait aussi distingu&#233;e que la tenue. Francis Power baissa le nez dans son fauteuil. Donovan sapprocha de la fen&#234;tre et Radford dit lentement:

Foster Hillman est mort il y a trois heures, S.A.S.; il sest suicid&#233; en se jetant par cette fen&#234;tre.

Malko regarda le G&#233;n&#233;ral. Latmosph&#232;re s&#233;tait brusquement tendue dans la pi&#232;ce. Il &#233;tait trop vieux routier du Renseignement pour ne pas sentir ce quil y avait de soup&#231;onneux dans lattitude des trois hommes.

Pourquoi sest-il suicid&#233;? demanda-t-il. Radford secoua la t&#234;te.

Nous nen savons rien. Mais vous pourrez peut-&#234;tre nous aider. Le ton &#233;tait un rien mena&#231;ant. Malko lignora, sassit sur la banquette et expliqua:

Je ne comprends pas. Foster Hillman ma t&#233;l&#233;phon&#233; hier, &#224; mon domicile de Poughkeepsie.

Radford linterrompit:

&#192; quelle heure?

Dix heures du soir, environ. Il devait t&#233;l&#233;phoner de chez lui, car je nai entendu aucune autre voix, comme lorsquil y a un standard.

Et que vous a-t-il dit?

Les trois hommes avaient le regard fix&#233; sur Malko comme sil &#233;tait la Joconde.

Quil d&#233;sirait me voir, pour me confier une mission. Il ma donn&#233; rendez-vous pour aujourdhui cinq heures. Sans men dire plus.

Vous avait-il d&#233;j&#224; convoqu&#233; ainsi? demanda Donovan.

Jamais. Vous savez que je travaille pour la Division des Plans et jai toujours affaire &#224; David Wise, ou &#224; lun de ses assistants.

Vous aviez d&#233;j&#224; rencontr&#233; Foster Hillman? Malko sourit imperceptiblement.

Oui. &#192; Vienne, il y a deux ans. Il mavait m&#234;me tir&#233; dun sale p&#233;trin. Et je peux dire que nous avions sympathis&#233;[4 - Voir le Dossier Kennedy.].

&#192; quelle occasion? grogna Radford. Malko h&#233;sita:

Je ne peux pas vous le dire. Il sagissait dune question absolument confidentielle concernant le service et seul Foster Hillman aurait pu me donner lautorisation den parler. Jignore qui a le droit d&#234;tre au courant.

Le g&#233;n&#233;ral Radford sembla favorablement impressionn&#233; par cette discr&#233;tion. Ce S.A.S. n&#233;tait pas si indisciplin&#233;, apr&#232;s tout.

Est-ce que cela peut avoir un rapport avec votre convocation pr&#233;sente? demanda-t-il.

Malko secoua la t&#234;te.

Je ne pense pas. Cette affaire avait &#233;t&#233; r&#233;gl&#233;e d&#233;finitivement.

Et avez-vous une id&#233;e de la raison pour laquelle Hillman a fait directement appel &#224; vous au lieu de passer par la voie hi&#233;rarchique?

Pas la moindre. Je pense maintenant quil a eu besoin de quelquun quil conn&#251;t personnellement pour une mission &#224; laquelle il tenait particuli&#232;rement.

Il y eut un silence pesant. Visiblement, les trois hommes h&#233;sitaient &#224; croire Malko. Il en profita pour contre-attaquer. &#192; cause de Hillman, il se trouvait dans une position assez d&#233;licate.

Vous ne soup&#231;onnez quand m&#234;me pas Foster Hillman davoir trahi? demanda-t-il doucement.

Radford leva sur lui des yeux inject&#233;s de sang et r&#233;pondit lentement:

Cest la question que beaucoup de gens vont se poser ces jours-ci. Et &#224; laquelle nous devons r&#233;pondre. Pouvez-vous nous y aider? Malko dit prudemment:

Je ne sais rien de cette affaire. Il semble que Foster Hillman ait eu un probl&#232;me, et a fait appel &#224; moi, Dieu sait pourquoi. Entre-temps, la situation a &#233;volu&#233; de telle fa&#231;on quil sest suicid&#233;

Vous ne voyez vraiment aucun lien entre cette mort et votre rendez-vous? insista Donovan.

Malko plongea ses yeux dor&#233;s dans les yeux bleus du chef de la S&#233;curit&#233; et fit s&#232;chement:

Aucun.

De nouveau, un lourd silence plana dans le bureau. Limmeuble entier &#233;tait maintenant au courant du drame mais, &#224; part le corps de Foster Hillman dans son bac &#224; glace au sous-sol et la r&#233;union des quatre hommes, rien ne transpirait. Malko se leva.

Messieurs, dit-il, mon rendez-vous na plus de raison d&#234;tre. Aussi vous demanderai-je lautorisation de me retirer Je reste &#224; votre disposition, vous savez o&#249; me trouver.

Donovan et Radford &#233;chang&#232;rent un regard g&#234;n&#233;. Puis Radford fit:

Avant de partir, voulez-vous avoir lobligeance dattendre quelques instants dans le couloir? Jaurai peut-&#234;tre besoin de mentretenir avec vous &#224; nouveau.

Malko aimait de moins en moins la tournure que prenaient les &#233;v&#233;nements. Il aurait donn&#233; cher pour que Foster Hillman nait pas saut&#233; avant son arriv&#233;e. Maintenant, la moindre erreur le transformerait en suspect num&#233;ro un. Il mourait denvie de les envoyer promener mais, n&#233;anmoins, il sinclina et sortit faire les cent pas dans le couloir sous le regard impassible des deux gardes.

Quen pensez-vous? demanda Radford d&#232;s que Malko eut referm&#233; la porte blind&#233;e.

Donovan eut un geste &#233;vasif.

S.A.S. travaille avec nous depuis longtemps. Il a un bon dossier. Et je ne vois pas quel serait son int&#233;r&#234;t dans cette histoire.

&#192; moins que ce soit sa conversation avec Hillman qui ait d&#233;clench&#233; le suicide de ce dernier

Ce nest pas la premi&#232;re fois quon nous retournerait un agent, souligna Donovan. M&#234;me un homme consid&#233;r&#233; comme s&#251;r. Il y a tant de ressorts &#224; faire jouer dans un &#234;tre humain. Radford avait allum&#233; un nouveau cigare. Il regardait par la fen&#234;tre. Brusquement, il sortit de son mutisme pour dire:

Plus que jamais je pense quil faut dissimuler au public la mort pendant un certain temps.

Donovan secoua la t&#234;te:

Pour cela nous avons besoin de lautorisation du Pr&#233;sident. Radford balaya lobjection.

Est-ce possible &#224; lint&#233;rieur de lAgence?

Lhomme du Renseignement r&#233;fl&#233;chit quelques instants avant de dire:

En avertissant tout notre personnel, je pense que nous pouvons limiter les fuites &#224; quelques bavardages mondains. &#201;videmment, des Services &#233;trangers peuvent lapprendre, mais, si nous faisons attention, ils ne pourront avoir de confirmation durant, disons, au moins une semaine. Toujours si le Pr&#233;sident est daccord.

Radford hocha la t&#234;te, satisfait:

Cela pourrait aller.

Mais o&#249; voulez-vous en venir? Radford pointa son cigare sur lui:

&#192; ceci. Foster Hillman a choisi de mourir. Sans laisser aucun indice. Il semble donc que sa mort elle-m&#234;me nous prive de tout espoir de tirer cette histoire au clair. Par contre, si on ignore que Hillman est mort, il se produira peut-&#234;tre quelque chose.

Cest astucieux, approuva Donovan. Mais en admettant que quelquun veuille contacter Hillman, il se rendra compte tout de suite quil na pas affaire &#224; lui.

Radford se permit un sourire, un peu crisp&#233;.

Non. Avez-vous entendu parler des hologrammes?

Vaguement, mais jignore ce que cest exactement, fit Donovan.

Cest un petit gadget &#233;lectronique mis au point pour la Division des Plans. Une combinaison de magn&#233;tophone et dordinateur. Convenablement nourri il imite la voix de nimporte qui Je vous signale que les Russes ont la m&#234;me chose. Cest la raison pour laquelle nous avons d&#251; interdire aux &#233;quipages du Strat&#233;gie Air Command dob&#233;ir &#224; la voix du Pr&#233;sident des U.S.A. en cas de conflit.

Dites-moi, vous vous &#233;loignez du sujet.

Radford secoua la t&#234;te:

Pas du tout. Nous allons mettre dans ce bureau un agent avec un hologramme. Foster Hillman a laiss&#233; assez denregistrements de sa voix pour que nous puissions le nourrir. Pour tout le monde, il sera Foster Hillman. Bien entendu les communications t&#233;l&#233;phoniques seront filtr&#233;es et ne lui parviendront que celles pouvant avoir un rapport avec ce que nous cherchons. Apr&#232;s, ce sera &#224; nous de jouer, d&#232;s que nous aurons une piste.

Et qui va &#234;tre lagent? demanda Donovan.

Son Altesse S&#233;r&#233;nissime le Prince Malko, fit Radford en d&#233;tachant le mot. De cette fa&#231;on, nous faisons dune pierre deux coups. Sil est pour quelque chose dans cette histoire il va se trouver dans une situation difficile.

Donovan et Power navaient pas lair enchant&#233; mais ils neurent pas le temps d&#233;lever leurs objections: la sonnerie dun des trois t&#233;l&#233;phones pos&#233;s sur le bureau venait de retentir. Ce n&#233;tait pas une sonnerie stridente, mais bien distincte. Une sonnerie ininterrompue et persistante.

C&#233;tait le t&#233;l&#233;phone reli&#233; &#224; la Maison Blanche.

Aucun des hommes pr&#233;sents ne lavait jamais entendu.

Le g&#233;n&#233;ral Radford d&#233;crocha, &#233;couta quelques instants, le visage fig&#233;, &#233;carta le combin&#233; de son visage et dit:

Le Pr&#233;sident veut me parler. Au sujet de la mort de Foster Hillman. De la main gauche, il brancha le syst&#232;me de haut-parleurs diffusant dans le bureau la conversation et attendit.

Il y eut quelques craquements et la voix du Pr&#233;sident, avec son accent tra&#238;nant du Sud, parvint:

Savez-vous ce qui est arriv&#233; &#224; Foster Hillman?

Non, Monsieur le Pr&#233;sident, nous ne le savons pas, r&#233;pondit le g&#233;n&#233;ral Radford. Il y a une faible chance pour quil sagisse dune brusque crise de d&#233;pression.

A-t-il eu jamais de semblable crise? demanda s&#232;chement le Pr&#233;sident.

Non, Monsieur le Pr&#233;sident, mais

&#201;liminons donc cette possibilit&#233;, dit le Pr&#233;sident. Avez-vous une autre id&#233;e?

La voix r&#233;sonnait &#233;trangement dans la pi&#232;ce. Francis Power et Ned Donovan ne quittaient pas des yeux le combin&#233;. Radford essuya son front de sa main libre. Il aurait donn&#233; dix &#233;toiles pour &#234;tre ailleurs.

Je nai pas did&#233;e pour le moment, r&#233;pondit-il. Foster Hillman a d&#233;truit son dossier personnel avant de se suicider et nous devons proc&#233;der avec beaucoup de prudence.

&#192; lautre bout du fil, il y eut comme un soupir.

Bon, dit le Pr&#233;sident, r&#233;sumons-nous. Pour une raison que nous ignorons, Foster Hillman sest donn&#233; la mort. Il est possible que cette mort ait un rapport avec des questions de S&#233;curit&#233;. Que comptez-vous faire, g&#233;n&#233;ral Radford?

Jai un plan, Monsieur le Pr&#233;sident, dit faiblement Radford, mais je ne

Quel est votre plan?

Radford expliqua le plus clairement possible son id&#233;e et conclut:

Il faut que jaie lautorisation de garder secr&#232;te la mort de M. Hillman.

Il y eut un long silence, puis le Pr&#233;sident reprit:

Qui donne cet ordre, G&#233;n&#233;ral?

Vous, Monsieur le Pr&#233;sident, dit le g&#233;n&#233;ral Radford.

G&#233;n&#233;ral, d&#233;clara le Pr&#233;sident sans un instant dh&#233;sitation, faites tout ce que vous jugerez utile pour tirer au clair la mort de Foster Hillman. Jusqu&#224; nouvel ordre, la nouvelle de son suicide restera secr&#232;te. Bonne chance. Jaimerais des r&#233;sultats rapides.

Donovan et Francis Power entendirent le d&#233;clic du Pr&#233;sident qui raccrochait. Radford reposa le r&#233;cepteur &#224; son tour. Il avait lair un peu moins tendu. Sans rien dire, il se leva, ouvrit la porte et fit un signe &#224; Malko plong&#233; dans la lecture des consignes de s&#233;curit&#233;. D&#232;s que ce dernier fut dans la pi&#232;ce, Radford le prit par le coude et lui dit:

S.A.S., vous allez travailler avec nous &#224; &#233;lucider le myst&#232;re de la mort du patron. &#192; partir de maintenant, vous vous appelez Foster Hillman.

Comme Malko le regardait avec stup&#233;faction, il entreprit de lui expliquer son plan, sans omettre de lui parler de la myst&#233;rieuse communication qui avait donn&#233; lalerte. Il fallut plusieurs minutes &#224; Malko pour faire le tour de la situation. Il navait pas le choix: refuser cette mission e&#251;t confirm&#233; les autres dans leurs soup&#231;ons.

Jesp&#232;re quil se passera quelque chose, se contenta-t-il de dire. Foster Hillman ma sauv&#233; la vie il y a deux ans. Jaimerais lui rendre cela, m&#234;me sil nen profite pas.

Le g&#233;n&#233;ral Radford acquies&#231;a chaleureusement: Malko lui &#233;tait sympathique.

Nous commen&#231;ons demain matin. Pour d&#233;buter vous viendrez seulement ici, au bureau. Bien entendu, &#224; partir de maintenant, vous navez le droit de communiquer avec personne. Vous coucherez ce soir dans une des salles de repos de l&#233;tage ou sur cette banquette. Personne ne vous d&#233;rangera, je donnerai des ordres.



3

Malko soupira en contemplant le bleu darchitecte &#233;tal&#233; devant lui. C&#233;tait tentant. Tentant, mais hors de prix.

Lentrepreneur qui soccupait de la r&#233;fection de son ch&#226;teau en Autriche lui faisait miroiter un nouveau moyen dengloutir des sommes folles dans ses vieilles pierres. Il pr&#233;tendait avoir d&#233;couvert, dans les archives du village de Liezen, danciennes gravures repr&#233;sentant le ch&#226;teau au XVIIIe si&#232;cle. Or &#224; cette &#233;poque, le perron actuel nexistait pas, &#224; sa place il y avait une rampe de pierre en pente tr&#232;s douce permettant, disait lentrepreneur, de monter &#224; cheval jusqu&#224; la galerie du premier &#233;tage ouvrant sur les salons. Le rez-de-chauss&#233;e &#233;tant alors r&#233;serv&#233; aux communs.

On sugg&#233;rait donc respectueusement &#224; Son Altesse S&#233;r&#233;nissime le Prince Malko de reprendre ces dispositions qui ne manqueraient pas de donner un &#233;clat particulier &#224; cette vieille demeure. Il nen co&#251;terait que la bagatelle de 250.000 schillings autrichiens, environ 10.000dollars

Malko narrivait pas &#224; d&#233;tacher ses yeux de lesquisse trac&#233;e par larchitecte. Cela avait une allure folle. &#201;videmment, on ne circulait plus tellement &#224; cheval &#192; d&#233;faut, il pourrait toujours y faire grimper sa Jaguar. Et, de temps en temps, pour une grande f&#234;te, exiger de ses invit&#233;s quils viennent &#224; cheval. Lid&#233;e lui plaisait. La pens&#233;e leffleura une seconde que lentrepreneur e&#251;t invent&#233; de toutes pi&#232;ces cette histoire pour lui soutirer un peu plus dargent, sachant lamour quil portait &#224; son ch&#226;teau: le parc &#233;tant rest&#233; en Hongrie, il avait &#224; c&#339;ur de restaurer au mieux les b&#226;timents. Mais le fid&#232;le Krisantem laurait d&#233;coup&#233; en morceaux pour une telle f&#233;lonie Il sortit donc son stylo et &#233;crivit en marge du bleu: daccord. Puis il signa.

Il ny avait plus qu&#224; gagner les 10.000 dollars. Parce que Son Altesse S&#233;r&#233;nissime devait garnir sa cassette &#224; la sueur de son front, ou plut&#244;t de sa mati&#232;re grise.

Sans la C.I.A., son ch&#226;teau serait encore un tas de ruines. Malko y engloutissait les sommes coquettes vers&#233;es par le Tr&#233;sor am&#233;ricain, pour ses nombreuses missions. C&#233;tait son seul but dans la vie. Le ch&#226;teau termin&#233;, il quitterait les Services Secrets, se marierait et vivrait paisiblement.

Il se renversa en arri&#232;re dans le fauteuil de feu Foster Hillman. En une fraction de seconde, le ch&#226;teau &#233;tait loin et la r&#233;alit&#233; beaucoup moins dr&#244;le.

Le bureau de Foster Hillman &#233;tait sinistre. On avait vid&#233; tous les tiroirs du bureau de leur contenu confidentiel et des objets personnels de Hillman. Malko avait limpression de jouer un personnage de Kafka. Il &#233;tait donc enferm&#233; dans ce bureau sans avoir le droit den sortir, sans savoir ce quil y attendait, sans que personne sache qui il &#233;tait. Deux fois par jour, un garde, qui navait pas lautorisation de lui adresser la parole, lui montait un plateau de la Caf&#233;t&#233;ria. La veille, Donovan et David Wise, son patron de la Division des Plans, &#233;taient venus bavarder un peu avec lui. Ils avaient assist&#233; au r&#233;glage de lhologramme, nourri des voix de Malko et de Hillman. C&#233;tait fascinant: Malko avait appel&#233; plusieurs personnes non pr&#233;venues, &#224; Washington et dans lAgence. Un fonctionnaire de la C.I.A. qui &#233;tait, lui, au courant du suicide, en b&#233;gayait encore. Cette grosse bo&#238;te noire pos&#233;e sur le bureau &#233;tait le meilleur &#233;l&#233;ment du pi&#232;ge. Mais pour attraper quoi et qui? Quarante-huit heures apr&#232;s la mort de Foster Hillman, on navait pas avanc&#233; dun pas. La perquisition au domicile du patron de la C.I.A. navait rien donn&#233;. Lexamen de son compte en banque par les services financiers du F.B.I., sous pr&#233;texte dun contr&#244;le de routine, non plus. Foster Hillman navait que des rentr&#233;es dargent sans myst&#232;re.

Quant &#224; sa vie priv&#233;e, c&#233;tait pareil. Des enqu&#234;teurs de Ned Donovan avaient cherch&#233; un peu partout, dans les archives des journaux et des autres agences f&#233;d&#233;rales, sans rien trouver. Foster Hillman &#233;tait un homme qui avait horreur de la publicit&#233;. Lorsquil avait pris la direction de la C.I.A., sept ans plus t&#244;t, il avait discr&#232;tement fait d&#233;truire tous les articles se rapportant &#224; lui. Les autres pi&#232;ces se trouvaient dans le dossier br&#251;l&#233; par ses soins, quelques instants avant sa mort.

Bien s&#251;r, il comptait quelques amis intimes, mais la C.I.A. &#233;tait paralys&#233;e: officiellement il n&#233;tait pas mort.

Tout se tient, pensa Malko, et je suis bon pour vieillir dans ce bureau.

Deux des trois t&#233;l&#233;phones &#233;taient d&#233;branch&#233;s. Seule la ligne directe, reli&#233;e &#224; lhologramme, fonctionnait; mais un standard, dans le service de Donovan, filtrait les communications, coupant imm&#233;diatement celles qui ne pouvaient avoir de rapport avec laffaire: Malko navait pas &#224; conna&#238;tre les secrets de la C.I.A.

Provisoirement, le g&#233;n&#233;ral Radford assurait la direction de lAgence. Il &#233;tait le seul, avec Donovan, David Wise et le Pr&#233;sident, &#224; conna&#238;tre le r&#244;le de Malko.

Celui-ci se sentait tout doucettement devenir fou. Il avait d&#233;j&#224; pass&#233; deux nuits sur la banquette transform&#233;e en lit de camp. Donovan avait pens&#233; &#224; mettre un autre agent au domicile de Hillman, puis y avait renonc&#233;. Au contraire, labsence soudaine du chef de la C.I.A. pouvait d&#233;clencher quelque chose.

Dans son fauteuil confortable, Malko songeait &#224; l&#233;trange destin de Foster Hillman. Quel drame avait pu pousser le chef du Gouvernement Invisible des U.S.A., lhomme le plus insoup&#231;onnable du monde, &#224; sauter par la fen&#234;tre, un beau jour d&#233;t&#233;?

Il &#233;tait si absorb&#233; par ses pens&#233;es quil ne comprit pas tout de suite que le t&#233;l&#233;phone sonnait. Depuis d&#233;j&#224; plusieurs secondes. Pour la premi&#232;re fois en deux jours.

C&#233;tait tellement inattendu que Malko, engourdi, regarda lappareil sans r&#233;agir. Puis son c&#339;ur fit un saut dans sa poitrine: si Donovan navait pas filtr&#233; cette communication, cest que Il d&#233;crocha.

All&#244;?

Hillman?

Malko avait bien appris sa le&#231;on:

Qui voulez-vous que ce soit? fit-il dun ton rogomme. Mais il nen revenait pas: la voix &#233;tait celle dune femme, basse et rauque avec un curieux accent chantant que Malko connaissait, sans pouvoir lidentifier.

Vous n&#234;tes pas venu au rendez-vous, fit la voix ignorant la question. C&#233;tait pourtant le dernier d&#233;lai

Malko, depuis deux jours, se r&#233;p&#233;tait mentalement ce quil devait r&#233;pondre.

Je nai pas pu, dit-il. Une conf&#233;rence importante avec le Pr&#233;sident. Malgr&#233; lui, son c&#339;ur battait &#224; se rompre. La voix quil &#233;coutait avait pouss&#233; Foster Hillman &#224; la mort. Quel secret d&#233;tenait-elle? Et une femme! Cela semblait fantastique. Pourvu quelle ne reconnaisse pas sa voix!

Cela ne me regarde pas, r&#233;pliqua m&#233;chamment la femme. Vous viendrez ce soir. Avec tous les renseignements quon vous a demand&#233;s. Sinon, demain, ce sera trop tard. Compris?

Il sentit quelle allait raccrocher. Lhologramme fonctionnait &#224; merveille. Il &#233;tait Foster Hillman.

&#192; quelle heure? fit-il, un peu affol&#233; quand m&#234;me.

M&#234;me heure, m&#234;me endroit.

Il navait quune fraction de seconde pour r&#233;fl&#233;chir.

Je pr&#233;f&#233;rerais changer dendroit, dit Malko h&#226;tivement. Cest plus s&#251;r.

Pourquoi?

Il y avait d&#233;j&#224; un soup&#231;on dans la voix de la femme.

Cest plus s&#251;r, r&#233;p&#233;ta-t-il. Vous savez ce que je risque.

Vous ne risquez rien, fit la voix mena&#231;ante. Personne ne peut vous soup&#231;onner.

On ne sait jamais, reprit Malko. Je veux un autre endroit.

Il sentit que sa tactique prenait. La femme h&#233;sita un instant puis dit:

Bien. Alors venez au cin&#233;ma Star, 42e Rue, &#224; huit heures.

Au Star, &#224; New York?

Elle raccrocha sans quil puisse placer un mot de plus. &#192; son tour, il posa le r&#233;cepteur et r&#233;alisa que sa chemise &#233;tait tremp&#233;e de sueur. La t&#234;te lui tournait: ainsi, Foster Hillman, le patron de la C.I.A., trahissait vraiment. Incroyable.

Il neut pas le loisir de r&#233;fl&#233;chir beaucoup. Deux minutes apr&#232;s quil eut raccroch&#233;, le g&#233;n&#233;ral Radford et Ned Donovan firent irruption dans le bureau. Radford, toujours en manches de chemise, ses poils noirs visibles &#224; travers sa chemise de nylon, ressemblait plus que jamais &#224; un orang-outang. Mais il avait lair totalement d&#233;sar&#231;onn&#233;. Comme si on lui avait brutalement annonc&#233; que les Russes &#233;taient sur la lune depuis une bonne dizaine dann&#233;es.

Je voudrais bien &#234;tre &#224; ce soir, dit-il sombrement. Pour en savoir plus long.

Malko nosa pas tout de suite lui faire remarquer quil avait rendez-vous avec une femme dont il ne connaissait que la voix et quun cin&#233;ma cela contient pas mal de gens.

Nous savons au moins pourquoi Foster Hillman sest suicid&#233;, dit-il. Donovan le regarda dun air bizarre:

Quest-ce qui lemp&#234;chait de nous dire quon le mena&#231;ait? C&#233;tait &#233;vident. Et inqui&#233;tant.

La 42e Rue, entre Broadway et la Huiti&#232;me Avenue, est exclusivement bord&#233;e de cin&#233;mas cochons, de librairies sp&#233;ciales vendant du sadomasochisme &#224; la tonne, de marchands de disques en solde et de caf&#233;t&#233;rias minables.

Comme cest le seul endroit de la ville o&#249; les cin&#233;mas ouvrent jusqu&#224; cinq heures du matin, et quune place y co&#251;te moins cher quune chambre dh&#244;tel, les clochards y ont &#233;tabli leur quartier g&#233;n&#233;ral. Sans compter les putains qui racolent dans la demi-obscurit&#233; des salles la passe &#224; cinq dollars, ou le petit moment agr&#233;able entre les actualit&#233;s et le documentaire pour deux dollars.

Malko, &#233;bloui par les n&#233;ons en d&#233;pit de ses lunettes et assourdi par les hurlements sortant des boutiques de disques, sarr&#234;ta devant le cin&#233;ma Star.

Il n&#233;tait ni meilleur ni pire que les autres. Quelques Noirs &#233;taient agglutin&#233;s devant les photos &#224; la limite du porno extraites de Sex in Bangkok, navet &#233;rotique en scope et en couleurs. Deux p&#233;d&#233;rastes en v&#234;tements &#233;lim&#233;s d&#233;visag&#232;rent Malko avec envie. Son costume bien coup&#233; d&#233;tonait dans cette ambiance. &#192; part quelques touristes en mal de sensations, le trottoir n&#233;tait arpent&#233; que par les d&#233;chets de limmense ville, pr&#234;ts &#224; tout pour se faire quelques dollars. Un jeune Noir bouscula Malko et lui souffla dans une haleine de pop-corn rance:

Want a shot? Ten bucks[5 - Vous voulez une piquouze? Dix dollars.].

&#201;tonnant de penser que lh&#233;ro&#239;ne &#233;tait en vente libre &#224; cinq cents m&#232;tres de Times Square.

Malko sapprocha de la caisse et demanda une place. La caissi&#232;re prit son dollar sans m&#234;me lever les yeux, absorb&#233;e par la lecture dune bande dessin&#233;e du New York Post.

Lint&#233;rieur &#233;tait glacial. Lair conditionn&#233; marchait &#224; fond, engag&#233; dans une lutte in&#233;gale contre la puanteur de la salle. Un ouvreur d&#233;sabus&#233; montra une rang&#233;e de fauteuils &#224; moiti&#233; vide &#224; Malko et replongea dans sa sieste. Il dormait debout, comme les chevaux. Connaissant sa client&#232;le, la direction du Star maintenait un demi-&#233;clairage pour &#233;viter des sc&#232;nes trop choquantes et les yeux de Malko saccoutum&#232;rent vite &#224; lobscurit&#233;.

Curieux endroit pour fixer un rendez-vous au Chef de la Central Intelligence Agency. Lodeur flottant dans la salle d&#233;fiait toute description: un m&#233;lange de sueur, de crasse, de parfum bon march&#233; et de tabac froid. La moleskine du si&#232;ge sur lequel sassit Malko &#233;tait gluante de crasse. Il en frissonna de d&#233;go&#251;t. Sa montre indiquait huit heures et quart.

Quelque part dans la salle, il y avait une femme qui connaissait le secret de Foster Hillman, une femme assez puissante pour faire chanter le patron de la C.I.A. Malheureusement, Malko navait aucun moyen de lidentifier.

Sauf sa voix. &#201;videmment, il &#233;tait possible darr&#234;ter toutes les femmes pr&#233;sentes, de les faire parler. Et apr&#232;s?

Malko repassait dans sa t&#234;te la voix de linconnue. Cet accent ne lui &#233;tait pas &#233;tranger. Mais o&#249; diable lavait-il entendu? Sil n&#233;tait pas servi par la chance, le dispositif mis en place par Radford ne servirait &#224; rien.

La C.I.A. avait bien fait les choses. Ne pouvant op&#233;rer sur le territoire am&#233;ricain, le g&#233;n&#233;ral Radford avait demand&#233; au F.B.I. de lui pr&#234;ter main-forte. Vingt-cinq agents &#233;taient embusqu&#233;s dans le cin&#233;ma ou quadrillaient la rue.

De la cabine de lop&#233;rateur du Star, deux hommes du F.B.I. surveillaient la salle.

Tous avaient eu un briefing auparavant avec Malko. Ils avaient lordre de suivre ses instructions &#224; la lettre. Pour plus de s&#251;ret&#233;, les deux gorilles de la C.I.A. avec qui Malko avait d&#233;j&#224; souvent travaill&#233;, Chris Jones et Milton Brabeck, regardaient Sex in Bangkok depuis six heures du soir.

&#192; quoi bon tout cela? pensa Malko. Celle avec qui il avait rendez-vous attendait Foster Hillman, pas Malko. Elle ne se manifesterait pas. Il aurait fallu trouver un sosie du patron de la C.I.A. Malko ne regardait m&#234;me pas l&#233;cran, surveillant la salle. Celle quil cherchait pouvait se trouver nimporte o&#249;. &#192; moins quelle ne soit rest&#233;e dehors, guettant les arrivants. Pourvu que le remue-m&#233;nage du F.B.I. ne lui ait pas donn&#233; lalerte.

&#192; c&#244;t&#233; de lui, un gros homme, en chemise ouverte jusquau nombril, mangeait bruyamment des cacahu&#232;tes en ponctuant de remarques obsc&#232;nes les sc&#232;nes les plus croustillantes. Voyant que Malko &#233;tait seul, il lui fit partager &#224; haute voix ses impressions, allant m&#234;me jusqu&#224; lui taper sur les cuisses. Bon pr&#233;texte pour changer de place. Il ny avait aucune femme dans les parages. Il alla sinstaller &#224; six rang&#233;es de l&#224;, dans un no mans land de moleskine. Soudain, une femme vint sasseoir pr&#232;s de lui. Volontairement, car il y avait des places libres tout autour.

Malko se raidit. C&#233;tait impossible! Il n&#233;tait pas Foster Hillman. Personne ne pouvait savoir le r&#244;le quil jouait. &#192; moins que les hypoth&#232;ses les plus folles tournaient dans sa t&#234;te. Du coin de l&#339;il, il d&#233;visagea sa voisine. Elle semblait jolie, pouvant avoir une trentaine dann&#233;es, ses cheveux blonds relev&#233;s en chignon.

Son parfum &#233;tait agressif mais supportable. Dans la demi-obscurit&#233;, Malko suivait tous ses gestes. Aussi la vit-il ouvrir son sac et en sortir un rectangle de papier: une carte. Elle la garda un instant dans la main, puis, tranquillement, la glissa dans la poche gauche de son veston. Elle sourit en m&#234;me temps. Puis, sans lui laisser le temps de r&#233;agir, elle se leva et sortit de la trav&#233;e.

Malko se dressa &#224; son tour, dun bond. Il navait quun cri &#224; pousser pour que le film sinterrompe et que les issues soient bouch&#233;es. Il ouvrait d&#233;j&#224; la bouche quand il vit la fille sasseoir quatre rang&#233;es plus loin pr&#232;s dun homme seul.

Rassur&#233; sur ses intentions imm&#233;diates, il se pencha sur la veilleuse pr&#232;s de son si&#232;ge et regarda la carte. Il faillit &#233;clater de rire en d&#233;pit du tragique de la situation: deux lignes, en belles lettres gothiques, annon&#231;aient: Gloria Franch, massages &#224; domicile, toutes heures, sur rendez-vous

Il s&#233;tait tout simplement fait racoler.

C&#233;tait plut&#244;t maigre comme r&#233;sultat. De nouveau, il scruta la salle.

En vain. Il y avait une vingtaine de femmes seules et pas mal de couples. Rien ne disait que linconnue ne serait pas accompagn&#233;e. Il pensa &#224; Foster Hillman &#233;tendu dans la petite morgue de la C.I.A. &#224; 300 miles de l&#224;. Sil avait pu parler

Perdu dans ses pens&#233;es, Malko navait pas vu le temps passer. Il y eut une explosion de musique sur l&#233;cran, il aper&#231;ut au passage un baiser en gros plan humide et la lumi&#232;re se ralluma. Provisoirement, il ny avait plus de sexe &#224; Bangkok. Ind&#233;cis, il regarda autour de lui. La moiti&#233; des gens se dirigea vers la sortie. Certains ne se r&#233;veill&#232;rent m&#234;me pas. &#192; deux rang&#233;es de Malko, un Porto-Ricain, qui avait entrepris de d&#233;shabiller sa compagne et en &#233;tait au soutien-gorge, ninterrompit pas sa besogne. Blas&#233;s, les ouvreurs ne regardaient m&#234;me pas. Il en fallait plus que cela pour ameuter le Star. Malko consulta sa montre et se sentit envahi par le d&#233;couragement: neuf heures et demie. La femme &#233;tait peut-&#234;tre venue et repartie. Et il attendait pour rien.

Cest en pensant &#224; linconnue que, brusquement, il se souvint; laccent, cet accent &#233;trange, &#224; la fois doux et roulant, c&#233;tait laccent iranien. Sa fantastique m&#233;moire ne pouvait pas le tromper. Il avait encore dans loreille la voix des Iraniennes quil avait connues au cours de sa mission &#224; T&#233;h&#233;ran[6 - Voir S.A.S. contre C.I.A.].

Il se leva, tr&#232;s excit&#233;: c&#233;tait une piste. Il cherchait maintenant une femme au type oriental. Cela ne devait pas foisonner au Star. Si elle y &#233;tait.

Cela valait la peine de regarder. Il parcourut rapidement les rang&#233;es de fauteuils. Heureusement, la salle &#233;tait maintenant aux trois quarts vide. Aucune femme ne r&#233;pondait au signalement. Il se dirigea vers la sortie, suivi &#224; distance respectueuse par Chris Jones et Milton Brabeck, &#224; qui les yeux sortaient de la t&#234;te apr&#232;s quatre heures de Sex in Bangkok.

Apr&#232;s le froid de la salle, lair dehors semblait poisseux et br&#251;lant. Les m&#234;mes Noirs &#233;carquillaient les yeux devant les affiches de filles nues. La boutique de disques continuait &#224; solder son stock de Twist dans un effroyable tintamarre. Chris rejoignit Malko, tout &#233;grillard.

Cest plut&#244;t chouette comme planque, dit-il. On reste encore &#224; lautre s&#233;ance?

Malko ne r&#233;pondit pas: il scrutait la rue autour de lui. Heureusement, les n&#233;ons &#233;clairaient les trottoirs comme en plein jour. Mais les gens passaient et repassaient sans cesse, sagglutinant autour des vitrines. Soudain, il la vit.

En face sur lautre trottoir, juste sous les n&#233;ons jaunes du cin&#233;ma Lynx. Une femme dune quarantaine dann&#233;es, dans un v&#234;tement noir strict, fort &#233;l&#233;gante. Mais Malko ne voyait que le visage: les cheveux tr&#232;s sombres, tir&#233;s en arri&#232;re et s&#233;par&#233;s par une raie au milieu, les yeux noirs et un peu pro&#233;minents, la large bouche sensuelle et le nez l&#233;g&#232;rement busqu&#233;. C&#233;tait incontestablement une Orientale. Et probablement une femme du monde.

Malko ne la quittait pas des yeux. Linconnue surveillait la sortie du Star, sans faire attention aux hommes qui laccostaient. Il fut tout de suite persuad&#233; que c&#233;tait la femme quil cherchait. Mais &#224; chaque instant, elle pouvait dispara&#238;tre dans la foule.

Suivez-moi, souffla-t-il &#224; Chris. Vite.

&#192; grandes enjamb&#233;es, il partit vers la Huiti&#232;me Avenue. D&#232;s quil fut sorti de la lumi&#232;re des n&#233;ons, il se jeta sur la chauss&#233;e, &#233;vitant de justesse un taxi et un autobus dont le chauffeur lagonit dinjures. Linconnue &#233;tait &#224; cinquante m&#232;tres, si elle navait pas boug&#233;; il remonta vers le Lynx. Chris &#233;tait rest&#233; coinc&#233; au milieu de la rue. En d&#233;pit de ses signes d&#233;sesp&#233;r&#233;s, les voitures filaient autour de lui, sans ralentir. Quant &#224; Milton, il &#233;tait encore sur lautre trottoir, h&#233;sitant entre le suicide et le devoir. Malko arriva devant le Lynx.

Linconnue avait disparu. Il inspecta rapidement le hall, un drugstore voisin et remonta la rue. Pour presque heurter celle quil cherchait, qui s&#233;tait &#233;loign&#233;e du cin&#233;ma et revenait sur ses pas. De pr&#232;s, il ny avait aucun doute possible: elle &#233;tait n&#233;e entre Beyrouth et Karachi. Un beau visage aux traits forts, mais avec deux plis dinqui&#233;tude autour des l&#232;vres. Elle portait un &#233;l&#233;gant sac en crocodile noir accroch&#233; &#224; son bras gauche. Son regard se posa une seconde sur Malko, puis se d&#233;tourna. Mais ils se heurt&#232;rent presque et elle leva de nouveau les yeux sur lui. Il lui barrait le chemin. Elle eut un geste de recul.

Foster Hillman na pas pu venir, dit Malko &#224; voix basse. Je suis charg&#233; de vous conduire &#224; lui.

Les yeux noirs devinrent immenses. Une lueur de panique passa dans ses yeux. Elle recula brusquement et fit s&#232;chement:

Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Laissez-moi.

D&#233;j&#224; Malko ne voyait plus delle quune croupe ronde ondulant au rythme de son pas rapide. Elle remontait vers Broadway. Sil la laissait filer, elle se perdrait dans la foule avant cinq minutes. Elle pouvait grimper dans un taxi, peut-&#234;tre une voiture lattendait-elle Et maintenant, il en &#233;tait s&#251;r: c&#233;tait la voix qui avait parl&#233; au t&#233;l&#233;phone, le fil conducteur.

Au moment o&#249; Malko d&#233;marrait, Chris et Milton arrivaient essouffl&#233;s.

Quest-ce qui se passe?

La femme qui court l&#224;-bas, montra Malko. Cest elle que nous cherchons. Vite.

Il navait pas le temps de pr&#233;venir les agents du F.B.I. Mais Chris Jones lavait d&#233;j&#224; doubl&#233;. Sa haute silhouette se faufilait &#224; travers la foule dense, poussant, heurtant, bousculant. Il perdit son chapeau dans un choc, mais ne sarr&#234;ta pas.

La femme avait pr&#232;s de cent m&#232;tres davance. Les trois hommes ne gagnaient pas de terrain. Soudain, Malko vit au bout du poing droit de Chris un petit Colt cobra nickel&#233;.

Chris, ne tirez pas! hurla-t-il.

Des passants se retourn&#232;rent. Une femme trop fard&#233;e vit larme de Chris et poussa un cri per&#231;ant.

Cest un hold-up, glapit-elle. La police, appelez la police

Un gros type tenta de ceinturer Chris qui lui envoya aimablement son genou dans le ventre. Deux hommes en imperm&#233;able blanc, de lautre c&#244;t&#233; de la rue, sortirent pr&#233;cipitamment de leur poche un walkie-talkie. La femme poursuivie &#233;tait arriv&#233;e au feu rouge de Broadway et de la 42e Rue. Le feu &#233;tait au vert et des centaines de v&#233;hicules d&#233;filaient devant elle, sur lart&#232;re large de plus de vingt-cinq m&#232;tres. Malko parvint &#224; se d&#233;gager de la foule pour courir sur la chauss&#233;e. Milton et Chris se d&#233;battaient, ivres de rage au milieu dune meute hurlante qui r&#233;clamait Police-Secours. La femme se retourna et vit Malko.

Elle nh&#233;sita quune fraction de seconde avant de se lancer dans le flot des voitures d&#233;valant Broadway. Horrifi&#233;, Malko la vit fr&#244;ler une voiture, courir deux m&#232;tres et sarr&#234;ter au beau milieu de la chauss&#233;e, isol&#233;e au milieu des voitures.

&#192; trente m&#232;tres, de lautre c&#244;t&#233;, il y avait la bouche de m&#233;tro de Times Square, un d&#233;dale de couloirs o&#249; linconnue pourrait dispara&#238;tre en dix secondes, si elle avait quelques m&#232;tres davance. Chris avait r&#233;ussi &#224; se d&#233;gager. Essouffl&#233;, il rejoignit Malko au bord du trottoir. La pagaille &#233;tait &#224; son comble. Des agents du F.B.I. sortaient de tous les coins, ind&#233;cis. Par gestes, Malko leur d&#233;signa la femme. Mais ils &#233;taient trop loin pour &#234;tre efficaces.

Linconnue fit un saut et gagna trois m&#232;tres. Le feu &#233;tait interminable, r&#233;gl&#233; &#233;lectroniquement.

Chris se jeta sur la chauss&#233;e. Un taxi piquait droit sur lui. Le gorille nh&#233;sita pas. Brandissant son Colt, il tira deux fois en lair. Le taxi freina brutalement, d&#233;clenchant des collisions en cha&#238;ne dont les froissements de t&#244;les sentendirent jusqu&#224; lh&#244;tel Astor. Courant comme un d&#233;rat&#233;, un agent du F.B.I. fon&#231;a dans le carrefour et se mit en travers de la chauss&#233;e, les bras en croix. Mais il en fallait plus &#224; des automobilistes new-yorkais: il ne dut son salut qu&#224; un immense bond en arri&#232;re.

Le feu passait &#224; lorange. Malko se lan&#231;a. La femme avait continu&#233; &#224; se faufiler et avait presque atteint lautre trottoir de limmense avenue. Il lui restait vingt m&#232;tres &#224; parcourir avant la bouche de m&#233;tro. Et soudain, un majestueux policier &#224; cheval, comme on en voit encore &#224; New York, surgit dun large panneau de bois, au coin de Broadway, pointant son b&#226;ton sur la jeune femme. Son visage courrouc&#233; &#233;tait aubergine.

Vous, la petite dame, venez ici, hurla-t-il dune voix de stentor.

Il se pourl&#233;chait les babines davance en pensant aux cinq dollars quil allait lui faire verser pour avoir travers&#233; au vert. Aux U.S.A., on ne plaisante pas avec ces choses-l&#224;.

Dune derni&#232;re enjamb&#233;e, la femme parvint au trottoir, &#224; quelques m&#232;tres du policier &#224; cheval. Ce dernier se trouvait entre elle et le m&#233;tro. D&#233;j&#224;, il sautait &#224; terre, tournant le dos &#224; la femme. Malko, Chris et deux agents du F.B.I. cri&#232;rent en m&#234;me temps. Elle avait sorti de son sac un pistolet et visait le dos du policier, calmement, comme au stand.

Le bruit des deux d&#233;tonations fut &#233;touff&#233; par la rumeur de la circulation. Mais le policier, le pied gauche encore pris dans son &#233;trier, bascula sur le trottoir, perdant sa casquette. Bien dress&#233;, le cheval hennit mais ne bougea pas. Le policier tourna des yeux ahuris vers la femme. Il ne comprenait pas. Il avait d&#233;j&#224; du sang plein la bouche. Le visage dur, sa meurtri&#232;re passa pr&#232;s de lui en courant, sans un regard. Surmontant le feu qui lui br&#251;lait la poitrine, il se tourna un peu sur le c&#244;t&#233; et parvint &#224; sortir son gros 45 &#224; barillet de sa gaine. Il releva le chien et, &#224; travers les pattes du cheval, visa la silhouette qui disparaissait dans lentr&#233;e du m&#233;tro.

&#192; demi inconscient, il entendit des cris dont shoot, dont shoot[7 - Ne tirez pas!]. Mais c&#233;tait un vieux flic, coriace et disciplin&#233;. Il incarnait la Loi, on lui avait tir&#233; dessus, il devait r&#233;pliquer. O&#249; allait-on autrement? Son index pressa la d&#233;tente au moment o&#249; Chris Jones tirait sur lui avec son propre pistolet. Lui, connaissait limportance de linconnue. La balle frappa le poignet du policier une fraction de seconde trop tard.

Dans lescalier du m&#233;tro, la femme parut glisser sur une peau de banane. La balle du gros 45 lavait frapp&#233;e juste entre les deux omoplates. Ses bras battirent lair et elle tomba en arri&#232;re. Elle roula un peu sur elle-m&#234;me, et resta immobile en face du stand des journaux &#233;trangers, sur le ciment gras et sale.

Malko, Chris et un homme du F.B.I. arriv&#232;rent en m&#234;me temps &#224; c&#244;t&#233; delle.

Une ambulance, vite, demanda Malko.

Linconnue &#233;tait sur le dos, une mousse ros&#226;tre au bord des l&#232;vres, les narines pinc&#233;es et les yeux ferm&#233;s. Chris sagenouilla et &#233;carta doucement la veste du tailleur. Du sang giclait &#224; gros bouillons dune affreuse blessure grosse comme une soucoupe. Un Beretta 7,65, &#224; canon court, &#233;tait tomb&#233; de son sac.

Lagent du F.B.I. se d&#233;tourna, tr&#232;s p&#226;le, et Chris murmura:

Elle est foutue.

Malko se pencha vers la mourante.

Qui vous a envoy&#233;e? Qui? Dites-le, vous allez mourir.

La femme entrouvrit des yeux d&#233;j&#224; glauques. Ses l&#232;vres boug&#232;rent imperceptiblement. Impossible de dire si elle avait compris. Malko r&#233;p&#233;ta sa question. Elle ne r&#233;agit pas. Chris, qui tenait le poignet de la bless&#233;e, annon&#231;a:

Il ny a plus de pouls.

Trois agents du F.B.I. surgirent &#224; leur tour. Malko se redressa et apostropha la foule qui les entourait:

Un m&#233;decin. Y a-t-il un m&#233;decin parmi vous?

Il y en avait un. Un homme grand et maigre qui fendit la foule. Son examen fut rapide.

Cette femme est en train de mourir, dit-il. Il ny a rien &#224; faire.

Faites-lui une piq&#251;re, supplia Malko. Nimporte quoi, quelle reprenne connaissance un instant. Je dois lui parler.

Le m&#233;decin le regarda, ind&#233;cis. Aussit&#244;t, un des hommes du F.B.I. lui mit sa carte sous le nez et intima:

Faites ce quil vous dit. Vite.

Le cercle des badauds sagrandissait sans cesse. Ce nest pas tous les jours quon a la chance de voir quelquun mourir dans le m&#233;tro. Le m&#233;decin tira de sa trousse une seringue, la remplit avec le contenu dune ampoule et fit une injection dans le cou de la femme.

Cest un puissant tonicardiaque, expliqua-t-il.

Il retira laiguille et ils attendirent. Une ombre de couleur revint sur les joues de lagonisante. Malko lui releva la t&#234;te et parlant presque de bouche &#224; oreille, dit:

Qui vous envoie? Parlez. Vite, vous allez mourir.

Mais cette fois, elle nouvrit m&#234;me pas les yeux. Elle eut encore quelques fr&#233;missements et sa t&#234;te, soutenue par le bras de Malko, tomba en arri&#232;re.

Cest fini, dit le m&#233;decin. Elle est morte.

Malko posa la t&#234;te avec pr&#233;caution sur le sol, et se releva. Un des hommes du F.B.I. retira son imperm&#233;able blanc et en couvrit le corps. Chris tendit &#224; Malko un passeport trouv&#233; dans le sac. Il &#233;tait &#233;tabli au nom de la Princesse Nouch Riahi, Iranienne, n&#233;e en 1929 &#224; Tabriz, Iran, et demeurant 32 Adolfstrasse &#224; Zurich. Rien dautre dint&#233;ressant dans le sac. Sauf la clef dune chambre au Waldorf-Astoria, G5.

Quel g&#226;chis, murmura Malko. Dici quelques heures ceux qui avaient envoy&#233; linconnue allaient conna&#238;tre son sort. D&#233;j&#224;, des grappes de reporters du New York Times, dont le building se trouvait &#224; la 43e Rue, se pressaient dans les escaliers du m&#233;tro.

Malko entra&#238;na Chris vers la sortie. Cinq voitures de police &#233;taient arr&#234;t&#233;es le long du trottoir, avec un car de reportage de la N.B.C. et une ambulance o&#249; on chargeait un corps recouvert dune couverture.

Le policier? demanda Malko.

Oui, Monsieur, r&#233;pliqua un des hommes du F.B.I. Il vient de mourir.

Dans un sens, c&#233;tait ce qui pouvait lui arriver de mieux. Vivant, il risquait d&#234;tre r&#233;trograd&#233;.

Chris et Malko s&#233;loign&#232;rent rapidement, traversant Times Square. Direction le Waldorf-Astoria. Quallaient-ils d&#233;clencher, en jouant aux apprentis sorciers? Pour linstant, Malko maudissait le g&#233;n&#233;ral Radford et ses id&#233;es de g&#233;nie. Ceux qui &#233;taient assez forts pour faire chanter le Patron de la C.I.A. devaient avoir pr&#233;vu une interception possible.



4

Si une mouche avait pu survivre dans latmosph&#232;re aseptis&#233;e du laboratoire, on laurait entendue se gratter les pattes. Les quatre hommes pench&#233;s sur la petite bo&#238;te oblongue retenaient m&#234;me leur respiration. Situ&#233; au troisi&#232;me sous-sol du buildingB de la C.I.A., le laboratoire abritait parfois d&#233;tranges manipulations. Mais cette fois, il ne sagissait que dun test de routine.

Les deux experts en blouse blanche regard&#232;rent Malko qui regarda le g&#233;n&#233;ral Radford. Celui-ci contemplait avec le m&#234;me d&#233;go&#251;t que sil s&#233;tait agi dun cobra, la bo&#238;te de m&#233;tal. &#192; c&#244;t&#233; delle se trouvait, soigneusement repass&#233;, le papier qui lavait emball&#233;e, du kraft marron, tr&#232;s banal. Le nom et ladresse personnelle de Foster Hillman avaient &#233;t&#233; &#233;crits &#224; la machine, sous les deux timbres suisses. Un innocent facteur avait d&#233;pos&#233; le paquet dans la bo&#238;te aux lettres, deux heures plus t&#244;t. Lagent qui surveillait lappartement lavait imm&#233;diatement apport&#233; au g&#233;n&#233;ral Radford qui lavait transmis au laboratoire aux fins de sassurer quil ne sagissait pas dune machine infernale.

Ce qui n&#233;tait pas le cas.

La bo&#238;te ne pesait quune vingtaine de grammes. C&#233;tait un parall&#233;l&#233;pip&#232;de de zinc, un peu comme une bo&#238;te de pilules, dapparence tr&#232;s innocente.

Mais il venait de Suisse, comme la belle Princesse Nouch Riahi qui reposait en ce moment &#224; la morgue du New York Hospital, en attendant quon la r&#233;clame.

La perquisition dans la chambre G5 du Waldorf-Astoria navait rien donn&#233;. Lenqu&#234;te rapide non plus. La Princesse Nouch, divorc&#233;e, voyageait beaucoup, entre les U.S.A., lEurope et le Moyen-Orient. Elle poss&#233;dait une galerie de peinture &#224; Zurich o&#249; elle mettait rarement les pieds et un vieux p&#232;re milliardaire au fond de lIran. Personne, mais absolument personne, ne la connaissait dans le milieu du Renseignement. Aucun correspondant de la C.I.A. navait jamais entendu mentionner son nom. Les experts de la C.I.A. avaient d&#233;piaut&#233; ses bagages millim&#232;tre par millim&#232;tre sans trouver le moindre microfilm ou code, ou quoi que ce soit dinhabituel.

Elle se trouvait aux U.S.A. depuis une dizaine de jours comme en faisait foi son passeport, venant de Suisse. Un point, cest tout. Il aurait fallu des semaines denqu&#234;te pour percer ce quil y avait derri&#232;re les apparences: une riche oisive, fr&#233;quentant la caf&#233;-society, voyageant beaucoup. Ce n&#233;tait pourtant pas par snobisme quelle avait abattu froidement un policier qui voulait larr&#234;ter. &#192; moins que ce ne soit la coutume dans son pays

Trois jours s&#233;taient &#233;coul&#233;s depuis sa mort. Trois jours dangoisse pour le g&#233;n&#233;ral Radford et Malko, qui passait toujours ses journ&#233;es dans le bureau de Foster Hillman et ses nuits dans lappartement de ce dernier. Rien ne s&#233;tait pass&#233;. Pas le moindre signe de vie. Et la disparition de Foster Hillman commen&#231;ait &#224; poser de s&#233;rieux probl&#232;mes. Le Pr&#233;sident avait donn&#233; &#224; Radford une semaine de d&#233;lai avant de rendre son d&#233;c&#232;s public. Mais, d&#233;j&#224;, d&#233;tranges rumeurs couraient dans les hautes sph&#232;res de Washington.

Le petit paquet re&#231;u le matin repr&#233;sentait tr&#232;s probablement la r&#233;ponse &#224; la mort de la Princesse Riahi.

Ouvrez-le, ordonna le g&#233;n&#233;ral Radford.

Comme personne ne bougeait, Radford prit la bo&#238;te dans ses mains &#233;normes et poussa sur le couvercle.

Un objet &#233;trange apparut: une sorte de bout de bois envelopp&#233; de plastique blanc.

Radford d&#233;roula le plastique si vite que lobjet tomba sur la table et faillit rouler par terre. Un des laborantins qui avait d&#233;j&#224; avanc&#233; la main pour le retenir, arr&#234;ta son geste, horrifi&#233;.

C&#233;tait un auriculaire de femme, avec un ongle encore fait, sectionn&#233; &#224; la racine de la troisi&#232;me phalange. La peau &#233;tait livide, avec un reflet verd&#226;tre, d&#251; sans doute &#224; une piq&#251;re de liquide dembaumement.

Mon Dieu! fit Radford.

Malko sentit un picotement d&#233;sagr&#233;able le long de sa colonne vert&#233;brale. Lhorreur continuait. Les deux laborantins avaient carr&#233;ment vir&#233; au jaune clair. Lun deux se recula, les yeux &#233;carquill&#233;s dhorreur. Radford &#233;grenait une s&#233;rie de jurons &#224; voix basse. Malko vit que ses mains tremblaient. Lui non plus nen menait pas large. Heureusement que son s&#233;jour en Afrique lavait familiaris&#233; avec ce genre de choses. Quand m&#234;me, ce fut dune voix blanche quil demanda:

Cest vraiment un d&#233;bris humain?

Radford alla jusqu&#224; linterphone coll&#233; au mur et appuya sur le poussoir:

Quon fasse venir imm&#233;diatement le docteur James Buck.

Le silence retomba dans le laboratoire. Aucun des quatre hommes nosa toucher le macabre d&#233;bris jusqu&#224; larriv&#233;e de James Buck, essouffl&#233; et nerveux.

Quest-ce qui se passe? demanda-t-il. Radford lui d&#233;signa le doigt:

Dites-nous ce que cest, Doc. Vite.

Comme si c&#233;tait une sucette, le docteur Buck prit le doigt, le porta &#224; ses narines, lexamina, le palpa, le pressa, puis le reposa sur la table.

Cest un doigt de femme jeune, de race blanche, annon&#231;a-t-il, coup&#233; par un chirurgien ou quelquun qui sy conna&#238;t en anatomie. Il ny a pas plus dune semaine. Do&#249; est-ce que &#231;a sort?

Radford leva les yeux au ciel:

Cest le courrier de Foster Hillman aujourdhui, fit-il dune voix sinistre. Que Dieu ait piti&#233; de ceux qui ont commis cette horreur. Ses poils noirs en &#233;taient litt&#233;ralement h&#233;riss&#233;s. Pourtant ce n&#233;tait pas un sensible, le g&#233;n&#233;ral Melwin Radford.

Vous ne pouvez rien nous apprendre de plus, toubib? demanda Radford.

James Buck secoua la t&#234;te:

Il faudrait un examen de laboratoire. Mais je ne vois pas ce quon peut trouver.

Prenez-le quand m&#234;me et soumettez-le &#224; tous les examens possibles. Dites-nous &#231;a au plus vite.

Le docteur James Buck r&#233; enroula le doigt dans son enveloppe de plastique et le mit dans sa poche. Il sortit en fermant doucement la porte derri&#232;re lui. Radford avait d&#233;j&#224; appel&#233; Ned Donovan par linterphone. Les deux laborantins s&#233;taient discr&#232;tement &#233;clips&#233;s. Le sp&#233;cialiste de la S&#233;curit&#233; arriva si vite quon aurait pu croire quil &#233;coutait au trou de la serrure si cela navait pas &#233;t&#233; au-dessus de son standing. Sans mot dire, il &#233;couta le r&#233;cit succinct de Radford.

Il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour que le doigt soit la r&#233;ponse &#224; la mort de cette Princesse, conclut Radford. Il vient de Suisse lui aussi.

Et &#224; qui appartiendrait ce doigt? demanda Donovan, dune voix &#233;gale.

Radford haussa les &#233;paules, irrit&#233; par le calme de lautre:

Si vous savez faire tourner les tables, demandez &#224; Foster Hillman. Un ange passa et repartit, plut&#244;t d&#233;go&#251;t&#233;.

Hillman avait-il une femme dans sa vie? demanda Donovan.

La r&#233;ponse est non, martela le g&#233;n&#233;ral Radford, appuy&#233; &#224; la table. Depuis une semaine nous interrogeons discr&#232;tement les gens qui le connaissent. La seule femme qui ait p&#233;n&#233;tr&#233; chez lui ces deux derni&#232;res ann&#233;es est sa bonne noire, Mathilda, cinquante-cinq ans. Et nous sommes limit&#233;s par le fait que vous semblez oublier quofficiellement Hillman est vivant. Vous voyez dici le scandale si on apprenait que la C.I.A. enqu&#234;te sur son propre chef! Effectivement.

Le g&#233;n&#233;ral Radford ne dormait plus depuis la mort de Foster Hillman. Une douzaine de tr&#232;s hauts fonctionnaires, dont bien entendu le Pr&#233;sident, ne dormaient pas non plus tr&#232;s bien.

Tant quon ne conna&#238;trait pas le secret que Foster Hillman avait emport&#233; dans sa tombe, la C.I.A. ne pourrait pas reprendre une vie normale. Par pr&#233;caution, certains agents dormeurs en place dans des pays de lEst, avaient &#233;t&#233; rappel&#233;s et mis &#224; labri. Mais c&#233;tait une goutte deau dans la mer. Foster Hillman avait acc&#232;s &#224; TOUT. Sil avait trahi, c&#233;tait la politique enti&#232;re de lAm&#233;rique qui &#233;tait en danger et certains des secteurs les plus en pointe de sa D&#233;fense.

Seul Radford continuait &#224; le d&#233;fendre &#224; fond. Pour lui Foster Hillman &#233;tait incapable de trahir. Il grogna sous le regard froid et inquisiteur de Donovan et demanda &#224; Malko:

Quest-ce que vous en pensez?

Cela semble clair, dit Malko. On a fait chanter Foster Hillman. &#192; laide dune femme &#224; qui il tient. La propri&#233;taire de ce doigt. Et en ce moment, on cherche &#224; lintimider Dune fa&#231;on assez horrible.

Vous voulez dire, dit Radford &#224; voix basse, qu&#224; cause de notre bluff, on est en train de torturer une femme, de cette fa&#231;on atroce?

Vous voyez une autre explication? Radford jouait avec son cigare &#233;teint.

Bon sang de bon sang! jura-t-il. Il faut trouver. Nous navons pas le droit de laisser faire cela.

Annoncer &#224; la presse que Foster Hillman est mort, proposa Malko.

Alors, nous ne saurons jamais, ou alors trop tard, ce qui est arriv&#233;, objecta Donovan.

Si nous ne trouvons rien, vous condamnez cette inconnue &#224; mort, fit Malko.

Donovan eut un geste ayant lair de dire que la vie dune femme ne pesait pas beaucoup dans la balance quand il sagissait de la s&#233;curit&#233; du pays.

Nous avons promis au Pr&#233;sident de tirer au clair le suicide de Foster Hillman, dit-il s&#232;chement, nous devons tenir notre promesse. Silence de mort. Le g&#233;n&#233;ral Radford baissa la t&#234;te sous le regard plein de reproche de Donovan. Il m&#226;chonna son cigare et dit &#224; voix basse:

Je ne veux pas attendre quon menvoie un second doigt, ou quon me demande quelque chose dimpossible. Noubliez pas que nous sommes Foster Hillman. Soyons &#224; la hauteur. Puisque nous avons pris la responsabilit&#233; &#233;crasante de mettre en danger quelquun pour qui il a donn&#233; sa vie.

Donovan linterrompit:

Que voulez-vous faire?

Quel &#233;tait le meilleur ami de Foster Hillman? Donovan r&#233;pondit imm&#233;diatement:

Un congressman. Brice Peufroy.

Nous allons interroger ce Peufroy, dit fermement Radford. Lui doit savoir qui est la femme pour qui Foster Hillman a accept&#233; de mourir. Donovan regardait ses ongles impeccables pensivement:

R&#233;alisez-vous le risque que vous prenez? Nous avons lordre de ne parler &#224; personne de la mort de Foster Hillman. &#192; la moindre fausse man&#339;uvre, cest un scandale effroyable.

Vous savez, apr&#232;s La Baie des Cochons on ne peut pas faire beaucoup mieux. De toute fa&#231;on, jen prends la responsabilit&#233;. Nous avons perdu assez de temps. Quon aille me chercher ce Peufroy.

Quoi, au Congr&#232;s?

En enfer, sil sy trouve, hurla Radford, exc&#233;d&#233;.

Malko quitta le laboratoire sur la pointe des pieds. Depuis toujours, les militaires consid&#233;raient les Congressmen comme des cryptocommunistes, et ceux-ci voyaient les g&#233;n&#233;raux comme des assoiff&#233;s de guerre atomique.

Brice Peufroy &#233;tait un petit homme mince et &#233;l&#233;gant, avec une cravate noire, plusieurs dents en or et un accent du Sud prononc&#233;. Il regarda avec m&#233;fiance le plateau charg&#233; de verres et dune bouteille de Chivas Royal, &#233;tiquette noire pos&#233;e sur le bureau de Radford. Ladjoint de Hillman arborait son sourire le plus engageant, ou du moins quil consid&#233;rait comme tel. Car il avait plut&#244;t lair de vouloir d&#233;vorer le petit Congressman. Dans son dos, Malko d&#233;plorait silencieusement labsence de vodka.

Monsieur Peufroy, dit c&#233;r&#233;monieusement Radford, jai besoin de vous.

Peufroy esquissa un sourire contraint.

Une heure plus t&#244;t, une Cadillac contenant deux agents du F.B.I. avait &#233;t&#233; le prendre &#224; son bureau du S&#233;nat. Lun des agents avait une lettre manuscrite du g&#233;n&#233;ral Radford lui demandant de le rencontrer imm&#233;diatement, dans lint&#233;r&#234;t sup&#233;rieur des U.S.A. Brice Peufroy pouvait difficilement se faire prier. En plus, sa curiosit&#233; &#233;tait d&#233;licieusement piqu&#233;e. Dans quel secret d&#201;tat allait-il atterrir? Le bureau o&#249; Malwin Radford lavait re&#231;u &#233;tait un peu sp&#233;cial. Ses murs &#233;taient aussi truff&#233;s de micros quune Ambassade am&#233;ricaine dans un pays de lEst. Deux cam&#233;ras, dissimul&#233;es dans les moulures du plafond, filmaient les conversations.

Le tout, pour d&#233;celer, plus tard, les t&#233;moignages h&#233;sitants. Mais le brave Peufroy ignorait heureusement tout cela.

Je suis &#224; votre disposition, r&#233;pondit-il. Du moins, se h&#226;ta-t-il! dajouter, dans les limites de ma comp&#233;tence. Car je napprouve pas toujours les initiatives de votre Agence

Le g&#233;n&#233;ral Radford regretta une courte seconde de ne pas avoir le pouvoir de faire fusiller Peufroy et dit onctueusement:

Il sagit de quelque chose de plus anodin. N&#233;anmoins, je vous demande de garder le secret le plus absolu sur tout ce qui pourra &#234;tre dit au cours de notre conversation.

Bien s&#251;r, bien s&#251;r.

Bon.

Radford s&#233;claircit la voix:

Vous connaissez tr&#232;s bien, je crois, Foster Hillman, qui est le patron de notre Agence?

Peufroy gonfla la poitrine et se rengorgea.

Il mhonore en effet de son amiti&#233;. Depuis pr&#232;s de vingt ans. Mais pourquoi

C&#233;tait linstant d&#233;licat. Radford plongea, les doigts crisp&#233;s sur son cigare. Les chemins d&#233;tourn&#233;s n&#233;taient pas son fort:

Connaissez-vous quelquun dans sa vie priv&#233;e, euh! une femme &#224; qui il tiendrait beaucoup?

Une femme?

Brice Peufroy montra ses dents en or dans une grimace d&#233;tonnement, resta une seconde la bouche ouverte, puis vira au violet et sauta de sa chaise:

Quest-ce que cest que cette infamie, vocif&#233;ra-t-il. Je veux voir Foster Hillman imm&#233;diatement.

Il redressa sa petite taille et se pencha sur le bureau de Radford:

Vous mentendez. Je veux voir Foster. Je vais lui dire que, que il en b&#233;gayait dindignation ses subordonn&#233;s enqu&#234;tent sur sa vie priv&#233;e Cest une infamie, r&#233;p&#233;ta-t-il dun ton p&#233;n&#233;tr&#233;. Une infamie! Malko sinterposa:

Monsieur Peufroy dit-il le plus suavement possible, vous avez mal compris la question du g&#233;n&#233;ral Radford. Il la pos&#233;e dans lint&#233;r&#234;t de Foster Hillman pour lequel nous avons tous deux la plus grande estime

Cette tirade ne calma pas le congressman. Tr&#233;pignant sur place, il continuait de glapir:

Je veux voir Foster Hillman. Imm&#233;diatement.

Soudain, Radford d&#233;plia ses formes &#233;l&#233;phantesques. Il dominait Peufroy de vingt bons centim&#232;tres. Ses &#233;normes sourcils noirs lui donnaient lair si mena&#231;ant que Malko craignit quil ne jet&#226;t le congressman par la fen&#234;tre. Mais il se pencha seulement sur Peufroy &#224; le toucher et dit dune voix contenue de rage:

Alors, vous voulez voir Foster Hillman?

Oui, dit fermement Peufroy, drap&#233; dans sa dignit&#233;.

Eh bien, vous allez le voir! Et tout de suite. Suivez-moi.

Il fit le tour de son bureau et prit Peufroy par le bras, le tirant litt&#233;ralement. Pas rassur&#233;, le petit congressman jeta un regard implorant &#224; Malko.

Le bureau &#233;tait situ&#233; au sixi&#232;me &#233;tage. Le chef adjoint de la C.I.A., tra&#238;nant toujours Peufroy par le bras, sengouffra dans un ascenseur qui arrivait justement et appuya sur le bouton du quatri&#232;me sous-sol. Ils arriv&#232;rent devant une porte ferm&#233;e &#224; clef. Radford appuya sur un bouton et un guichet m&#233;tallique coulissa au milieu du panneau. Reconnaissant Radford, lhomme qui &#233;tait derri&#232;re la porte ouvrit, lib&#233;rant une bouff&#233;e dair glacial. Peufroy ne disait plus rien. La pi&#232;ce &#233;tait nue, les murs laqu&#233;s de blanc, et les seuls meubles &#233;taient un distributeur de Coca-Cola et une civi&#232;re m&#233;tallique. Le mur du fond &#233;tait divis&#233; en seize casiers un peu comme des portes de coffre-fort, avec chacun une poign&#233;e.

Lhomme qui avait ouvert se tenait respectueusement devant Radford.

Mac, ouvre-moi le n16, ordonna Radford.

Mais G&#233;n&#233;ral, il ny a rien dans le 16.

Radford ne se donna m&#234;me pas la peine de r&#233;pondre. Bousculant Mac, et tenant toujours Peufroy par le bras, il tira la poign&#233;e du casier de la main gauche.

Le compartiment m&#233;tallique glissa sans bruit d&#233;couvrant une forme humaine envelopp&#233;e dun linceul transparent. Le visage horrifi&#233; de Brice Peufroy se trouva &#224; vingt centim&#232;tres exactement des traits cireux et fig&#233;s de Foster Hillman.

Le petit congressman poussa un cri &#233;touff&#233;. Ses jambes se d&#233;robaient sous lui et sans la poigne de Radford, il serait tomb&#233; par terre.

Vous vouliez voir Foster Hillman, fit Radford dune voix s&#233;pulcrale. Le voil&#224;.

Brice Peufroy se liqu&#233;fiait. Il jeta un regard implorant &#224; Radford comme si ce dernier &#233;tait Dracula.

Je ne comprends pas, bredouilla-t-il. Quest-il arriv&#233;? Pourquoi na-t-on pas annonc&#233; cette mort? Cest horrible

Il louchait sur le visage inexpressif de Foster Hillman, les yeux clos. Il murmura:

Foster. Mon vieux. Comme sil avait pu le r&#233;veiller. Radford le secoua:

Vous comprenez maintenant pourquoi jai besoin de vous, Monsieur Peufroy. Notre ami Hillman est mort, mais il y a encore un service &#224; lui rendre: le venger

Lentement, il referma labominable tiroir et se dirigea vers la porte, laissant Mac m&#233;dus&#233;. Cette fois, Brice Peufroy le suivit sans protester. Sa superbe s&#233;tait &#233;vanouie et ses l&#232;vres tremblaient spasmodiquement. Ils remont&#232;rent dans le bureau. Peufroy &#233;tait compl&#232;tement effondr&#233;. Il but dun trait le verre de Chivas que lui tendit Radford. Profitant de son avantage, ce dernier pointa sur le visage d&#233;fait du congressman un index meurtrier comme une mitraillette.

M. Peufroy, dit-il. Je dois vous avertir que la mort de Foster Hillman est pour linstant un secret d&#201;tat. Si vous la r&#233;v&#233;liez &#224; qui que ce soit, vous vous exposeriez &#224; une peine de vingt ans de p&#233;nitencier, ou pire Cest bien compris?

Un peu plus et il le mena&#231;ait de la chambre &#224; gaz Peufroy hocha la t&#234;te, terroris&#233;. Il &#233;tait pr&#234;t &#224; nimporte quoi.

Que voulez-vous savoir? demanda-t-il. Radford r&#233;p&#233;ta lentement sa question:

Y a-t-il une femme dans la vie de Foster Hillman pour laquelle il serait pr&#234;t &#224; tout risquer?

On aurait entendu la glace fondre dans les verres de scotch. Peufroy r&#233;p&#233;ta &#224; mi-voix:

Une femme Puis il secoua la t&#234;te.

Je ne vois pas de femme, G&#233;n&#233;ral. Foster &#233;tait un homme dune droiture et dune int&#233;grit&#233; parfaites. Lorsque Madge, son &#233;pouse, est morte dun cancer, sa vie sentimentale sest arr&#234;t&#233;e. Il aurait pu se remarier, nous en avons souvent parl&#233;, mais sa conscience le lui interdisait. Il ny avait que son travail

Radford insistait, ses petits yeux noirs brillant derri&#232;re ses sourcils broussailleux.

Vous le voyiez souvent? Cela aurait-il pu vous &#233;chapper? Peufroy reprenait un peu dassurance.

Impossible, dit-il. Washington est une petite ville. Tout se sait et les gens sont mauvaise langue. Foster navait personne dans sa vie. Personne.

Radford frappa le bureau du plat de sa main.

Si, bon sang! Il y a une fille dans cette histoire!

Ce fut comme sil avait donn&#233; un coup de pied &#224; Peufroy. Le petit congressman se souleva de son fauteuil, renversant une partie de son pr&#233;cieux whisky:

Ce nest pas une fille, cest sa fille, g&#233;n&#233;ral Radford! La m&#226;choire de Radford sembla se d&#233;crocher.

Sa fille? Mais il ne nous a jamais parl&#233; de sa fille. Personne nest au courant. Les notices mondaines font bien mention dune fille, mais elle est morte, il y a huit ans dans un accident.

Brice Peufroy secoua la t&#234;te, tristement.

Elle nest pas morte. Cest ce que Foster disait &#224; tout le monde. Mais nous &#233;tions quelques intimes &#224; savoir la v&#233;rit&#233;. Je vais vous la dire.

Attendez!

Radford aboya dans linterphone:

Quon dise &#224; Ned Donovan de venir ici imm&#233;diatement.

Il se rassit et expliqua:

Ce que vous avez &#224; dire est tr&#232;s important pour nous. Jai demand&#233; au responsable de la S&#233;curit&#233; de notre Agence dassister &#224; notre conversation

Il nallait pas lui r&#233;v&#233;ler que ladite conversation allait &#234;tre enregistr&#233;e par une douzaine de micros et Peufroy film&#233; par deux cam&#233;ras dont une couleur.

Ned Donovan apparut cinq minutes plus tard, toujours sinistre. Il salua les trois hommes dun signe de t&#234;te et sassit. Radford lui explique. Quil avait montr&#233; le corps de Foster Hillman.

Allez chercher le directeur de la banque de Foster Hillman.

Monsieur Peufroy, dit-il solennellement, nous vous &#233;coutons. T&#226;chez d&#234;tre aussi pr&#233;cis que possible.

Peufroy se tortilla, mal &#224; laise.

Il ny a rien de myst&#233;rieux, commen&#231;a-t-il. Il y a huit ans, peu apr&#232;s la mort de sa femme, Foster Hillman a eu un terrible accident de voiture. De sa faute. Il a pris un virage trop vite et sest retourn&#233;.

Au fait, au fait, grogna Radford qui pianotait impatiemment sur le bureau.

Cette fois, Peufroy, qui avait repris du poil de la b&#234;te, le foudroya du regard:

Cest le fait, g&#233;n&#233;ral Radford. La fille de Foster, Kitty, se trouvait dans la voiture. Elle a &#233;t&#233; &#233;ject&#233;e et a heurt&#233; un tronc darbre. Foster na eu que des &#233;gratignures.

Et alors?

On a r&#233;ussi &#224; sauver Kitty qui avait plusieurs fractures du cr&#226;ne. Mais elle avait perdu la plupart de ses facult&#233;s mentales.

Quoi, elle est folle? Peufroy agita la main.

Non, non. Cest presque pire. Elle est redevenue, comment dirais-je, une enfant de quatre ans. En plus, elle na pas de m&#233;moire, ne se souvient pas des gens, vit totalement en dehors de lexistence, tout en se d&#233;veloppant physiquement dune fa&#231;on normale.

Quel &#226;ge a-t-elle maintenant? demanda Donovan.

Voyons.

Peufroy comptait sur ses doigts.

Environ dix-huit ans, si mes souvenirs sont exacts, peut-&#234;tre un an de plus.

Donovan et Radford se regard&#232;rent.

O&#249; se trouve cette jeune fille! demanda Radford.

En Suisse, dans une institution sp&#233;cialis&#233;e, r&#233;pondit Peufroy; dapr&#232;s tous les m&#233;decins, son &#233;tat ne sam&#233;liorera jamais. Certains de ses centres nerveux ont &#233;t&#233; d&#233;truits, vous comprenez? Cest une morte-vivante.

En Suisse, sexclam&#232;rent en m&#234;me temps Malko et Radford.

Le cercle &#233;tait boucl&#233;. Donovan posa la question suivante:

Foster Hillman tenait-il beaucoup &#224; sa fille?

Le regard de Peufroy se posa plein dindignation sur lui.

&#192; Kitty? Mais il aurait fait nimporte quoi pour elle. Je nai jamais vu quelquun se sentir aussi coupable. Vous comprenez, il savait quil avait commis une faute de conduite et qu&#224; cause de cette erreur, sa fille naurait jamais une vie normale. Cest atroce. Chaque fois quil allait la voir, il pleurait pendant huit jours. Dailleurs, il y allait de moins en moins, car elle ne le reconnaissait m&#234;me pas; ce qui &#233;tait encore plus horrible. Mais il veillait &#224; ce quelle ne manque de rien. Et r&#233;guli&#232;rement se tenait au courant des derni&#232;res recherches m&#233;dicales dans le domaine neurologique, esp&#233;rant toujours un miracle. Radford &#233;tait &#233;carlate et jurait &#224; voix basse.

O&#249; se trouve exactement cette jeune fille? demanda-t-il. Peufroy secoua la t&#234;te.

Je ne me souviens plus. En Suisse. Mais cela doit &#234;tre facile &#224; trouver. Foster envoyait r&#233;guli&#232;rement de largent.

Il navait pas fini sa phrase que Radford &#233;crasait linterphone. D&#232;s quil eut une r&#233;ponse, il dit:

Allez chercher le directeur de la banque de Foster Hillman. Quil soit ici dans deux heures. Quon le ram&#232;ne en h&#233;licopt&#232;re. Peufroy regardait le G&#233;n&#233;ral avec &#233;tonnement.

Mais enfin que sest-il pass&#233;? demanda-t-il.

Rien, dit Radford. En ce qui vous concerne, cest termin&#233; &#224; moins que vous nayez encore quelque chose &#224; nous dire sur la fille de Foster Hillman.

Je ne vois rien. Non, rien.

Bon.

Radford ouvrit un tiroir et en sortit une bible qui avait connu des jours meilleurs.

Monsieur Peufroy, dit-il, voulez-vous jurer sur la Bible de ne rien r&#233;v&#233;ler &#224; personne, jamais, de cette entrevue? Et de ne dire &#224; personne que Foster Hillman est mort.

Peufroy jura, &#233;tendant la main droite sur le Livre sacr&#233;. Sa voix avait retrouv&#233; son calme.

Je vais vous faire raccompagner, dit Radford. Nous vous remercions.

Il avait d&#233;j&#224; ouvert la porte. Le congressman le suivit docilement apr&#232;s avoir salu&#233; Malko et Donovan. En serrant la main de Radford, il demanda timidement:

Pouvez-vous me dire, euh! comment Foster est mort? Radford secoua lentement la t&#234;te.

Non.

Peufroy s&#233;loigna, sans comprendre pourquoi il y avait des larmes dans les yeux du g&#233;n&#233;ral Malwin Radford, directeur adjoint de la C.I.A.

Il subodorait quelque histoire horrible. Il &#233;tait encore tr&#232;s loin de la r&#233;alit&#233;.



* * *


Radford avait &#233;clat&#233;, &#224; peine la porte ferm&#233;e. La t&#234;te dans ses mains, il jurait &#224; mi-voix. Donovan interrompit la litanie:

G&#233;n&#233;ral, quavez-vous lintention de faire?

Le g&#233;n&#233;ral Radford le regarda sans comprendre:

Comment? De faire? Retrouver cette pauvre fille, la mettre en lieu s&#251;r et payer une sacr&#233;e valse aux ordures qui ont mont&#233; ce coup. Donovan le regardait, lair pensif:

Si lhistoire de notre ami se v&#233;rifie, dit-il, il semblerait que nous soyons en pr&#233;sence dune habile tentative de chantage. Un service que nous pr&#233;sumons ennemi a connu le drame de Foster Hillman et a voulu se servir de sa fille pour obtenir des documents ou des renseignements

Radford le coupa dune voix cinglante:

Et comme Foster &#233;tait incorruptible, il a pr&#233;f&#233;r&#233; se foutre en lair. Comme &#231;a, il ny avait plus de chantage possible. Cela explique enfin pourquoi il na rien laiss&#233; derri&#232;re lui. Ceux qui lui ont propos&#233; cet horrible march&#233; savaient que lui mort, leur combine tombait &#224; leau.

Que pensez-vous quils vont faire de la fille? demanda Malko. Si nous annon&#231;ons la mort de son p&#232;re.

Donovan se frottait le menton, lair de plus en plus pensif.

&#201;videmment, Hillman mort, elle ne leur est plus daucune utilit&#233;. Ils ont le choix entre la tuer ou la lib&#233;rer. Comme, dapr&#232;s Peufroy, cest une enfant, ils peuvent se permettre de la remettre en circulation. Surtout si ce sont de vrais professionnels Ils ne se colleront pas un cadavre inutile sur le dos.

Malko regardait la for&#234;t de Virginie par la fen&#234;tre. Quel curieux homme ce Foster Hillman. Par amour pour sa fille, il avait jou&#233; sa vie sur une marge minuscule. En acceptant de ne jamais savoir sil s&#233;tait tromp&#233; ou non. Ce n&#233;tait pas courant dans le Renseignement des &#226;mes de cette qualit&#233; &#192; son tour, il demanda:

Quavez-vous lintention de faire?

Radford et Donovan se regard&#232;rent. Ce dernier fit:

Il ny a que deux solutions. Demain nous annon&#231;ons le suicide de Foster Hillman aux journalistes. Et nous attendons. Actuellement, rien ne nous force &#224; prendre des risques, puisque nous sommes s&#251;rs que Hillman na pas trahi. La deuxi&#232;me solution, continua-t-il, consiste &#224; aller voir Et &#224; essayer de retrouver cette fille. Cest risqu&#233; pour elle et pour ceux de nos agents qui tenteront cette aventure. Je ne sais pas si elle se justifie

Malko eut limpression que Radford allait &#233;clater comme un ballon de baudruche tellement il &#233;tait &#233;carlate:

Foster Hillman &#233;tait notre Patron, martela-t-il. Un patron que jaimais et que je respectais. La moindre des choses est de tenter de sauver sa fille et de le venger. En plus, nous risquons de d&#233;couvrir des choses int&#233;ressantes. Qui sait sil ne sagit pas dun plan concert&#233; de chantage contre des hautes personnalit&#233;s?

Donovan secoua la t&#234;te, pas daccord:

Si vous voulez &#224; tout prix respecter les volont&#233;s de Foster Hillman, dit-il, la seule chose &#224; faire est de ne pas bouger.

Radford le regarda avec un sourire triste:

Non, Donovan. Foster Hillman sest suicid&#233; parce quil ne pouvait pas faire autrement. C&#233;tait cela. La trahison ou quelque chose qui lui aurait &#233;t&#233; insupportable et en contrepartie la torture ou la mort de sa fille. Mais il &#233;tait trop intelligent pour ne pas se douter que, m&#234;me lui mort, Kitty avait peu de chances de revoir le jour Cest &#224; nous de la sortir daffaire, sil est encore temps.

Malko toussota:

Donovan, dit-il, cest par pur hasard que je me trouve m&#234;l&#233; &#224; cette histoire. Mais puisque jy suis, jy reste. Disons que je paie une dette.

Il y eut un court instant de silence puis Radford sauta sur ses pieds et empoigna Malko par les &#233;paules.

Merci, S.A.S., fit-il chaleureusement. Si je pouvais y aller je serais d&#233;j&#224; parti. Je veux vous promettre une chose: tous les gens qui sont sous mes ordres ou qui se disent mes amis vous donneront une aide totale.

Je sais, je sais, fit Malko. Alors ne perdons pas de temps. Le t&#233;l&#233;phone sonna. Radford d&#233;crocha.

Curtiss Wright &#224; lappareil, fit une voix s&#232;che. Je suis le banquier de Foster Hillman. Deux de vos hommes pr&#233;tendent marracher &#224; mon bureau pour me tra&#238;ner chez vous. Quest-ce que cest que cette histoire?

Radford soupira:

Jai besoin dun renseignement urgent. O&#249; se trouve en ce moment la fille de Foster Hillman, Kitty?

&#192; lautre bout du fil, Curtiss Wright h&#233;sita:

En principe, cest un sujet que je ne peux aborder quavec M. Hillman lui-m&#234;me.

Radford g&#233;mit dimpatience:

&#201;coutez. Je suis le directeur-adjoint de la C.I.A. Directement sous les ordres de M. Hillman. Il nest pas en mesure de vous parler en ce moment. Il mest possible de vous exp&#233;dier deux gars du F.B.I. &#224; qui vous serez forc&#233; de parler. Mais nous allons perdre du temps. Et je vous jure que cest dans lint&#233;r&#234;t de cette pauvre fille.

Bon, coupa le banquier. Je vous fais confiance. Que voulez-vous savoir?

O&#249; est Kitty?

En Suisse, dans lInstitut pour d&#233;biles profonds du Professeur Soussan, &#224; Pully, pr&#232;s de Lausanne.

Avez-vous eu de ses nouvelles r&#233;cemment?

Non. Dailleurs, mes seuls rapports avec le Professeur Soussan consistent &#224; lui envoyer tous les mois un virement de 1.200 dollars. Cest &#224; M. Hillman quil donne directement des nouvelles de sa fille.

&#192; quand remonte le dernier virement?

Voyons, euh! environ, une douzaine de jours Radford hocha la t&#234;te.

Parfait, je vous remercie. Bien entendu, vous ne devez parler de cette conversation &#224; personne. Sous peine d&#234;tre traduit devant un Grand Jury.

Le banquier lassura quil ny avait pas de meilleur citoyen que lui et raccrocha.

Les yeux de Radford brillaient. Il se tourna vers Malko:

Je voudrais avoir vingt ans de moins. Pour vous accompagner.



5

Chris Jones respira profond&#233;ment lair humide du lac L&#233;man et remarqua:

Cest marrant, tout est petit en Europe. Ce lac, on dirait la piscine dun Texan un peu riche.

Malko venait darr&#234;ter leur Dodge, lou&#233;e &#224; Gen&#232;ve au bord du lac, en face dun restaurant aux volets bizarrement peints en bandes rouges. &#192; vingt m&#232;tres de la grille de la Maison de Sant&#233; du Professeur Soussan. Les trois hommes &#233;taient fourbus. Le DC 8 de la Swissair les avait d&#233;barqu&#233;s &#224; Gen&#232;ve une heure plus t&#244;t.

Objectif: retrouver Kitty Hillman. Le g&#233;n&#233;ral Radford avait obtenu du Pr&#233;sident un d&#233;lai suppl&#233;mentaire de huit jours. Apr&#232;s, la mort du patron de la C.I.A. serait rendue publique.

Pour aider Malko, Radford lui avait donn&#233; les deux gorilles, redoutables en cas daction violente.

Attendez-moi ici, ordonna Malko. Il y a peu de risques. Inutile dameuter les populations.

Pour plus de pr&#233;cautions, Chris Jones posa sur le si&#232;ge &#224; c&#244;t&#233; de lui un &#233;norme Colt 45 magnum, &#224; la crosse creus&#233;e de six alv&#233;oles, le mod&#232;le darme individuelle juste en dessous du mortier. &#192; eux deux les gorilles repr&#233;sentaient une puissance de feu consid&#233;rable Bien dirig&#233;s, ils pouvaient gagner une petite guerre. Malko leur devait d&#233;j&#224; quelques fi&#232;res chandelles.

Celui-ci appuya longuement son pouce sur une sonnette dissimul&#233;e sous le lierre, juste au-dessus dune plaque de cuivre portant linscription: Professeur Soussan, clinique neuropsychiatriques. Il y eut un bourdonnement et la grille souvrit. Malko entra, refermant derri&#232;re lui. Brusquement, il se retrouva sur une immense pelouse tr&#232;s helv&#233;tique, avec au fond une demeure en pierres de taille. Une all&#233;e menait droit au perron. Au fond, &#224; gauche, des infirmi&#232;res jouaient avec des enfants dune dizaine dann&#233;es. Malko &#233;tait encore &#224; mi-chemin du perron quand une infirmi&#232;re au visage rev&#234;che apparut sur le pas de la porte et lattendit immobile, telle la statue du Commandeur.

Il en fallait plus pour troubler Malko, harass&#233;, de mauvaise humeur et pas ras&#233;. M&#234;me son costume, dhabitude toujours impeccable, &#233;tait lamentablement froiss&#233;. Il dissimulait ses yeux rougis de fatigue derri&#232;re ses &#233;ternelles lunettes noires. Il les &#244;ta pour parler.

Je voudrais voir le docteur Soussan, dit-il assez s&#232;chement.

Professeur, pas docteur, corrigea le cerb&#232;re avec un accent bernois de rogomme. Vous avez rendez-vous?

Non, dit Malko. Mais je dois voir le Professeur. Cest extr&#234;mement important.

&#201;crivez, dans ce cas. Le Professeur ne re&#231;oit que sur rendez-vous. D&#233;j&#224; linfirmi&#232;re faisait demi-tour. Malko glissa fermement son pied dans le battant de la porte et tendit une de ses cartes.

Donnez ceci au Professeur, intima-t-il. Dites-lui quil sagit dune question de vie ou de mort pour quelquun. Et que je ne partirai dici quapr&#232;s lavoir vu

Un instant, linfirmi&#232;re h&#233;sita. Mais, ses yeux dor&#233;s vrill&#233;s dans les siens, Malko ne bougeait pas. Elle lui arracha presque la carte des mains et disparut en claquant la porte.

Malko &#233;tait perplexe. La veille, au t&#233;l&#233;phone, le correspondant de la C.I.A., &#224; lAmbassade de Berne, apr&#232;s avoir effectu&#233; une discr&#232;te et rapide enqu&#234;te, lui avait affirm&#233; que le Professeur Soussan &#233;tait honorablement connu depuis plus de trente ans. &#192; premi&#232;re vue, il semblait impossible quil ait pu participer &#224; une telle op&#233;ration &#201;videmment, Malko &#233;tait bien plac&#233; pour savoir que c&#233;tait toujours les gens insoup&#231;onnables qui travaillaient pour des Services de Renseignements Il &#233;tait, h&#233;las! &#224; peu pr&#232;s certain que Kitty Hillman ne se trouvait plus dans la clinique du Professeur Soussan. Mais c&#233;tait le point de d&#233;part de la piste. On ne fait pas dispara&#238;tre une malade mentale sans de s&#233;rieuses complicit&#233;s.

Enfin, il serait tr&#232;s vite fix&#233;. Et si le Professeur Soussan &#233;tait dans le coup, il allait avoir de bien difficiles moments &#224; passer La porte se rouvrit sur le cerb&#232;re, visiblement navr&#233; que la foudre ou la main de Dieu ne&#251;t pas r&#233;duit Malko en un petit tas de poussi&#232;re pendant son absence.

Le Professeur va vous recevoir, dit-elle &#224; regret.

Son ton disait assez &#224; quel point elle d&#233;sapprouvait cette initiative. Malko la suivit dans un couloir ripolin&#233; dun blanc &#233;blouissant qui traversait tout le b&#226;timent.

Le Professeur Soussan lattendait devant son bureau, au fond. C&#233;tait un homme grand et tr&#232;s maigre envelopp&#233; dune blouse blanche, lair s&#233;v&#232;re derri&#232;re des lunettes sans monture. Il tenait &#224; la main la carte de Malko.

Vous &#234;tes le Prince Linge? demanda-t-il.

Lui-m&#234;me, fit Malko, et jaimerais vous entretenir quelques minutes en particulier.

Linfirmi&#232;re s&#233;clipsa et ils entr&#232;rent dans un grand bureau aux murs tapiss&#233;s de livres. Malko sassit dans un fauteuil de rotin.

Que puis-je pour vous? demanda le Professeur Soussan. Il d&#233;visageait avec curiosit&#233; son visiteur &#224; qui les traits tir&#233;s et la barbe pas ras&#233;e donnaient un air assez peu rassurant.

Malko prit son souffle.

Jarrive des &#201;tats-Unis pour voir la fille de Foster Hillman, Kitty, qui se trouve en traitement dans votre &#233;tablissement

Le Professeur Soussan ne cilla pas. Mais son doigt appuya sur un bouton plac&#233; sur son bureau.

Vous ignorez peut-&#234;tre, Monsieur, dit-il, que le secret m&#233;dical nous interdit de parler daucun de nos malades &#224; des personnes non autoris&#233;es. &#202;tes-vous un parent de cette jeune fille et avez-vous une autorisation de son p&#232;re? Dans la n&#233;gative, je me verrai oblig&#233; de vous faire reconduire

Cela pouvait &#234;tre la r&#233;action normale dun praticien prudent. Ou la d&#233;fense habile dune affreuse canaille. De toute fa&#231;on, le moment des explications violentes n&#233;tait pas venu. Pas encore. Malko tira de son portefeuille sa carte du D&#233;partement d&#201;tat, couverture l&#233;gale dont il se servait &#224; l&#233;tranger.

Je travaille pour une Agence F&#233;d&#233;rale Am&#233;ricaine, dit-il. Il vous est facile de le v&#233;rifier aupr&#232;s de notre Ambassade &#224; Berne. Nous avons des raisons de croire que Kitty Hillman a &#233;t&#233; la victime dun kidnapping. Je suis ici &#224; la demande de son p&#232;re.

Soussan jeta &#224; peine un coup d&#339;il sur la carte:

Cela ne me concerne pas, dit-il. Qui que vous soyez, je nai pas &#224; vous parler dun de mes malades. Lhypoth&#232;se que vous &#233;voquez na aucun fondement, mais si vous y croyez, pourquoi ne pas vous adresser &#224; la police?

Derri&#232;re les lunettes sans monture, les yeux &#233;taient parfaitement calmes.

Malko retint son impatience.

Professeur, dit-il, nous pr&#233;f&#233;rons pour linstant garder cette affaire secr&#232;te. Vous n&#234;tes pas sans savoir que M. Hillman est un tr&#232;s haut fonctionnaire am&#233;ricain. Mais je dois vous avertir quen refusant de r&#233;pondre &#224; mes questions, vous vous rendez complice dune affaire extr&#234;mement grave. De plus, jai la possibilit&#233; dobtenir de la police f&#233;d&#233;rale suisse une perquisition dans votre &#233;tablissement, sur intervention directe de notre charg&#233; dAffaires &#224; Berne. Je ne pense pas quune telle mesure serait du go&#251;t de votre client&#232;le

Soussan se troubla. Il r&#233;examina la carte de Malko, la tint quelques instants entre ses doigts et dit avec un d&#233;go&#251;t non dissimul&#233;:

Je ne comprends rien &#224; cette histoire. Et je men plaindrai &#224; M. Hillman. Il est intol&#233;rable que lon puisse me soup&#231;onner.

O&#249; est Kitty Hillman? coupa Malko. Cest tout ce que je veux savoir.

Le Professeur Soussan reposa la carte sur le bureau:

Elle nest pas ici. Mais revenez la semaine prochaine, vous pourrez la rencontrer

La semaine prochaine?

Malko regardait le Professeur sans comprendre. Celui-ci semblait parfaitement s&#251;r de lui.

Pourquoi la semaine prochaine? Soussan laissa tomber:

Elle subit en ce moment une s&#233;rie dexamens chez un confr&#232;re. Sur la demande de son p&#232;re. On doit me la ramener ensuite.

La moutarde commen&#231;ait &#224; monter au nez de Malko. Lassurance et la bonne conscience de Soussan &#233;taient exasp&#233;rantes.

Professeur Soussan, dit-il solennellement, je suis ici en mission officielle pour retrouver Kitty Hillman. Cest votre histoire qui ne tient pas debout. Nous avons la preuve formelle quelle a &#233;t&#233; kidnapp&#233;e. Alors, si vous nacceptez pas de collaborer totalement avec moi, je madresse &#224; la police suisse. Je poss&#232;de assez d&#233;l&#233;ments pour que lon vous pose beaucoup de questions

Le Suisse se cabra:

Mais enfin, quest-ce que cest que cette histoire? Pourquoi son p&#232;re ne vient-il pas lui-m&#234;me dans ce cas? Il me semble que

M. Hillman est en ce moment hors d&#233;tat de se d&#233;placer, r&#233;pliqua Malko s&#232;chement. Voulez-vous, oui ou non, maider?

Sans r&#233;pondre, Soussan se leva, alla &#224; un grand classeur dacajou et en tira un dossier. Il le feuilleta et en sortit une feuille de papier quil posa sur son bureau.

Voici ladresse o&#249; se trouve Mlle Hillman &#224; Zurich. Mais je nai pas le droit de vous la r&#233;v&#233;ler. Je ne la dirai qu&#224; la police de mon pays.

Malko plissa ses yeux dor&#233;s. Il &#233;tait maintenant s&#251;r que le Suisse &#233;tait de bonne foi. Ce qui ne simplifiait pas automatiquement le probl&#232;me. Si les Suisses sen m&#234;laient, cela allait &#234;tre aussi discret quun bombardement de B52.

Professeur, dit-il patiemment, voulez-vous avoir lobligeance de t&#233;l&#233;phoner &#224; cette clinique? Nous continuerons la conversation ensuite.

Mais pourquoi?

Faites ce que je vous demande. V&#233;rifiez seulement que Mlle Hillman sy trouve bien. Je nen suis pas aussi certain que vous.

Ils saffront&#232;rent du regard une seconde puis Soussan c&#233;da.

Il y eut une s&#233;rie de cliquetis, et, de son fauteuil, Malko entendit la voix impersonnelle dun disque:

Il nya pas dabonn&#233; au num&#233;ro que vous avez demand&#233; veuillez refaire votre appel.

Le Professeur refit trois fois le num&#233;ro, trois fois avec le m&#234;me r&#233;sultat. Il reposa le combin&#233; pour la quatri&#232;me fois. Son regard affol&#233; allait de la feuille de papier pos&#233;e devant lui &#224; Malko. Ce dernier savait maintenant &#224; quoi sen tenir.

Je pense quil doit &#234;tre facile de v&#233;rifier sil existe une clinique de ce nom &#224; Zurich, dit-il. Dix minutes plus tard, apr&#232;s de multiples v&#233;rifications, le Suisse, hagard, reposait le r&#233;cepteur. La clinique o&#249; &#233;tait cens&#233;e se trouver Kitty Hillman nexistait pas. Soussan &#244;ta ses lunettes et balbutia:

Cest affreux, je ne comprends pas. On est venu la chercher avec une ambulance et deux infirmiers. Le m&#233;decin avait une autorisation &#233;crite de M. Foster Hillman.

Vous lavez?

Bien s&#251;r.

Le Professeur Soussan se pr&#233;cipita sur son dossier et en sortit triomphalement une lettre quil tendit &#224; Malko. Seule la signature &#233;tait manuscrite. Et visiblement imit&#233;e. Ce mot, tr&#232;s court, disait seulement de confier Kitty Hillman au porteur de la lettre &#224; fin dexamen. Malko le rendit au Professeur.

Racontez-moi tout, sans oublier le moindre d&#233;tail, dit-il. On a abus&#233; de votre confiance. Foster Hillman na jamais dict&#233; cette lettre. Le Professeur Soussan se triturait les mains. Il balbutia:

Jai re&#231;u un coup de t&#233;l&#233;phone la veille, il y a huit jours, dun homme se disant m&#233;decin. Il mexpliqua qu&#224; la demande de M. Hillman, il allait tenter un nouveau traitement sur sa fille. Il me demanda quand il pourrait venir la chercher.

Cela ne vous a pas &#233;tonn&#233;? Soussan secoua la t&#234;te:

Pas du tout. Une fois, jai d&#251; lemmener &#224; Londres voir un sp&#233;cialiste japonais de passage. M. Hillman lit toute la presse sp&#233;cialis&#233;e. Chaque fois quil voit le plus mince espoir de gu&#233;rir sa fille, il le tente. Jai pens&#233; &#224; un nouvel essai. Sans plus.

Il avait des excuses. Le kidnapping nest pas une sp&#233;cialit&#233; suisse. Pas plus que les barbouzes.

Je vois, dit Malko. Comment &#233;tait lhomme qui est venu la chercher, ce soi-disant m&#233;decin.

Voyons c&#233;tait un homme dun certain &#226;ge, aux cheveux blond fonc&#233;, mince, le visage assez triste, certainement m&#233;decin car nous avons bavard&#233; ensemble et il poss&#233;dait des connaissances m&#233;dicales &#233;tendues. Extr&#234;mement soign&#233; de sa personne, et voyez-vous, le genre dhomme en qui on a instinctivement confiance

Quelle nationalit&#233;?

Allemand, je pense. Il ma dit sappeler Karl Babor. Il parlait fran&#231;ais avec un l&#233;ger accent mais je lai entendu parler allemand au chauffeur de lambulance. Ce dernier avait le type plut&#244;t m&#233;diterran&#233;en.

Allemand, cela ne voulait pas dire grand-chose. Depuis 1945, les restes de lAbwehr et de la Gestapo se sont r&#233;partis assez &#233;quitablement entre lEst et lOuest. P&#233;nurie de sp&#233;cialistes.

Et Kitty, elle na pas protest&#233;? demanda Malko.

Kitty!

Le Professeur Soussan eut un sourire triste.

Pauvre petite! Elle fait docilement tout ce quon lui dit. Comme une enfant. Du moment quon ne leffraie pas, elle est adorable.

Serait-elle capable de reconna&#238;tre ses ravisseurs?

Non. Elle ne reconna&#238;t m&#234;me pas son p&#232;re.

Il y eut un long silence p&#233;nible, rompu par le Professeur:

Je dois pr&#233;venir la police imm&#233;diatement. Et M. Hillman. Cest atroce. Mais pourquoi?

Malko secoua la t&#234;te.

Attendez, en ce qui concerne la police. Cela ne changera rien. Ce nest pas une affaire comme les autres. On ne trouvera rien. Ni votre clinique, ni votre m&#233;decin. Quant &#224; lambulance elle a &#233;t&#233; vol&#233;e ou maquill&#233;e, jen mets ma main au feu. Ce sont des sp&#233;cialistes qui ont op&#233;r&#233;.

Mais la Police, protesta Soussan, a des moyens

Pas dans ce cas-l&#224;, dit fermement Malko. Donnez-moi plut&#244;t des d&#233;tails sur la fa&#231;on dont ces gens ont kidnapp&#233; miss Hillman.

Le Suisse fit dune voix d&#233;faite:

Ils sont venus vers neuf heures. Le docteur Karl Babor ma donn&#233; la lettre de M. Hillman, nous avons bavard&#233; quelques instants puis jai &#233;t&#233; chercher Kitty. Les deux infirmiers lont emmen&#233;e dans lambulance pendant que jaccompagnais le docteur Babor &#224; la comptabilit&#233;. Malko sursauta:

&#192; la comptabilit&#233;?

Pour la premi&#232;re fois depuis la d&#233;couverte du kidnapping le Professeur Soussan reprit une voix ferme pour expliquer:

Bien s&#251;r. Cest une r&#232;gle absolue de la clinique. Aucun malade ne sort si son compte nest pas r&#233;gl&#233;. Dailleurs le docteur Babor na fait aucune difficult&#233;. Il ma r&#233;gl&#233; par ch&#232;que

Malko r&#233;p&#233;ta:

Par ch&#232;que! Mais alors, nous pouvons le retrouver. O&#249; est ce ch&#232;que?

Nous photocopions tous les ch&#232;ques que lon nous donne, dit Soussan. Je vais demander &#224; la comptabilit&#233;.

Le Professeur appela son comptable: trois minutes plus tard ce dernier apportait la photocopie du ch&#232;que. Malko la regarda attentivement et fit la grimace. Il ny avait pas le moindre nom au-dessous de la signature. Seulement un num&#233;ro: 97865. Le ch&#232;que avait &#233;t&#233; tir&#233; sur la Soci&#233;t&#233; zurichoise de D&#233;p&#244;ts, 49 Bahnhofstrasse, Zurich. Malko secoua la t&#234;te pensivement et dit:

Un compte num&#233;rot&#233;, bien entendu.

Moi-m&#234;me, jen ai un, se h&#226;ta de dire le Professeur Soussan. Par discr&#233;tion fiscale. Les banques ne r&#233;v&#232;lent le nom de leur propri&#233;taire &#224; personne, pas m&#234;me &#224; la police. Cest la loi.

Cela, Malko le savait. Il aurait fallu que le kidnapping soit rendu public pour que la S&#251;ret&#233; helv&#233;tique puisse agir. Et jamais un banquier suisse digne de ce nom ne trahirait son secret professionnel. Pour linstant le Professeur ne pouvait plus lui &#234;tre dun grand secours. Il se leva et demanda:

Avez-vous une photo de cette jeune fille? Soussan acquies&#231;a avec enthousiasme.

Jen fais faire r&#233;guli&#232;rement pour M. Hillman. Il aime &#224; voir comment sa fille se d&#233;veloppe.

De nouveau, il fouilla dans son dossier et tendit &#224; Malko une &#233;preuve de 24X30. Celui-ci eut un choc en prenant la photo. Il avait devant lui un ravissant visage de jeune fille, encadr&#233; de longs cheveux blonds, avec des pommettes hautes et des yeux l&#233;g&#232;rement brid&#233;s. Un air l&#233;g&#232;rement oriental. Le nez &#233;tait d&#233;licatement retrouss&#233; et la bouche charnue, encadr&#233;e de deux fossettes

Mais elle est ravissante! ne put semp&#234;cher de remarquer Malko. Le Professeur Soussan poussa un gros soupir.

H&#233;las! oui. Si son cerveau &#233;tait normal, jaimerais avoir une fille comme elle. Elle mesure un m&#232;tre soixante-cinq environ et a dadmirables proportions. H&#233;las! avec le cerveau dun enfant de quatre ans.

Puis-je emporter cette photo? demanda Malko.

Naturellement, fit Soussan. Mais que dois-je faire maintenant? Je suis dans une position &#233;pouvantable. Pensez &#224; ma responsabilit&#233; Malko avait d&#233;j&#224; la main sur le bouton de la porte.

Si vous croyez en Dieu, priez, dit Malko. Cest &#224; peu pr&#232;s le seul recours qui vous reste. Et surtout, ne dites pas un mot &#224; la police. Ce serait condamner cette jeune fille &#224; mort.

Le Professeur le regarda s&#233;loigner dans le couloir. Il narrivait pas &#224; admettre la r&#233;alit&#233;. En d&#233;pit de son &#233;l&#233;gance et de sa bonne &#233;ducation, Malko repr&#233;sentait un monde dont il ne soup&#231;onnait m&#234;me pas lexistence.

Les mains tremblantes, il referma le dossier de Kitty Hillman et soudain pensa &#224; quelque chose. Il repoussa brutalement son fauteuil et se pr&#233;cipita dans le couloir. Tout essouffl&#233;, il rattrapa Malko au milieu de la pelouse et t&#226;cha de reprendre un peu de dignit&#233;.

Monsieur Linge, quand vous retrouverez miss Hillman il y a un point que je voudrais vous souligner, quelque chose dun peu g&#234;nant Intrigu&#233;, Malko sarr&#234;ta:

Que voulez-vous dire?

Le Professeur &#244;ta ses lunettes et fixa sur Malko un regard de myope.

Eh bien, miss Hillman, en raison de son &#226;ge et de son temp&#233;rament, disons au-dessus de la moyenne, a des besoins sexuels assez importants! Or, laccident layant priv&#233;e de tout sens, euh! moral, elle consid&#232;re ces choses comme un jeu absolument sans importance. Ce qui ne va pas sans cr&#233;er quelques probl&#232;mes. Jen ai eu avec des infirmiers qui ont profit&#233; de cette faiblesse et jai d&#251; s&#233;vir. Comme je la consid&#232;re toujours sous ma responsabilit&#233; nest-ce pas?

Malko sourit tristement et dit:

Nous nen sommes pas encore l&#224;, Professeur. Dites-vous bien que ce que risque Kitty Hillman en ce moment est infiniment plus grave.

Quand m&#234;me, fit Soussan, pensez aux cons&#233;quences si

Nous y penserons quand nous laurons retrouv&#233;e, conclut Malko. Je vous tiendrai au courant. &#192; bient&#244;t, Professeur.

La grille bien huil&#233;e se referma sans un bruit.

La Dodge navait pas boug&#233;. Malko fut accueilli par un double soupir de soulagement:

Encore dix minutes et on allait vous chercher, dit Chris. O&#249; est la petite?

Malko expliqua rapidement le kidnapping et leur montra la photo de Kitty Hillman.

Ils rest&#232;rent la langue pendante. Chris remarqua:

Mais je croyais que c&#233;tait une dingue, ou quelque chose comme &#231;a?

Cest seulement son cerveau qui est touch&#233;, pr&#233;cisa Malko. Le reste marche tr&#232;s bien, trop bien m&#234;me.

Quest-ce quon fait? demanda Chris en mettant en route. Malko jeta un regard de regret au lac de Gen&#232;ve.

Nous allons &#224; Zurich. Rendre visite &#224; la Soci&#233;t&#233; zurichoise de D&#233;p&#244;ts.

Pendant que la voiture grimpait l&#233;troite route qui rattrapait lautoroute de Berne, Malko savourait une sombre satisfaction. Gr&#226;ce au ch&#232;que, il allait peut-&#234;tre retrouver facilement la piste des ravisseurs de Kitty Hillman. Et pour la premi&#232;re fois depuis tr&#232;s longtemps dans une de ses missions, il &#233;prouvait un plaisir personnel &#224; la pens&#233;e de r&#233;ussir. Lorsquil avait vu la photo de Kitty, il avait &#233;prouv&#233; un d&#233;sir forcen&#233;, inhumain, de tuer.



6

Lor ruisselait dans la Bahnhofstrasse. Des montagnes de petites demoiselles cest ainsi que les Suisses appellent la pi&#232;ce suisse de vingt francs des lingots, des louis, des dollars, des souverains s&#233;talaient dans les vitrines du Cr&#233;dit Suisse, de lUnion de Banques Suisses, de la Banque Populaire ou de Leu et Cie, comme pour tenter les passants.

La Dodge conduite par Chris Jones remontait lentement la plus grande art&#232;re de Zurich, entre deux murailles dor. L&#224;, o&#249; il ny avait pas de banque, les vitrines dun joaillier regorgeaient de bijoux et de pierreries.

Cest pas possible, cest du toc, fit Milton. Malko secoua la t&#234;te.

Zurich est le plus grand march&#233; dor du monde. Ici, cest libre. Si cela vous chante, vous pouvez entrer dans nimporte laquelle de ces banques et ressortir avec une valise pleine dor. En le payant bien entendu. On dit que la Bahnhofstrasse cache plus de fortunes au m&#232;tre carr&#233; que Wall Street

Les tramways &#224; la peinture &#233;caill&#233;e qui descendaient de la gare ne semblaient pas participer au luxe g&#233;n&#233;ral. Mais on sait que les Suisses naiment pas &#233;taler leur richesse.

Malko scrutait les fa&#231;ades noircies de suie des immeubles, c&#244;t&#233; impair.

Cest l&#224;, dit-il soudain.

Le 49 Bahnhofstrasse &#233;tait un immeuble banal de six &#233;tages avec une p&#226;tisserie et une bijouterie au rez-de-chauss&#233;e. Mais de la voiture, Malko pouvait voir briller une plaque en cuivre portant linscription: Soci&#233;t&#233; zurichoise de D&#233;p&#244;ts.

Faites le tour, ordonna Malko et garez-vous en face.

Ils durent aller jusquau bout de la Bahnhofstrasse et attendre au feu au bout de la rue. Dix petites minutes Chris piqua du nez sur son volant, ivre de sommeil. En Suisse allemande les feux de signalisation sont les plus longs du monde. Sinon, les gens ne traversent pas. Malko tr&#233;pignait dimpatience. Depuis la veille au soir &#224; New York, ils navaient pas ch&#244;m&#233;. Maintenant, la premi&#232;re clef du myst&#232;re &#233;tait &#224; port&#233;e de la main.

Enfin le feu passa au vert. Chris vint sagement ranger la Dodge en face dun &#233;l&#233;gant caf&#233;, rendez-vous des mannequins du couturier num&#233;ro 1 de Zurich, Rita Ka&#233;gi, fr&#233;quent&#233; par les femmes les plus laides et les plus riches du monde. Chris accompagna Malko, tandis que Milton veillait sur la voiture.

La banque &#233;tait au premier &#233;tage, au-dessus de lentresol. Un ascenseur hydraulique et ant&#233;diluvien les emmena avec une lenteur toute helv&#233;tique. On avait tout le temps de simpr&#233;gner de la solennit&#233; des lieux. &#192; Zurich, lorsquon entre dans une banque, cest un peu comme si on allait communier.

La porte de la Soci&#233;t&#233; zurichoise de D&#233;p&#244;ts &#233;tait en acajou massif, discr&#232;tement fourr&#233; dun peu dacier au tungst&#232;ne. Malko laissa un bon moment son doigt sur la sonnette et attendit. Un minuscule mouchard, au milieu de la porte, permettait aux gens de lint&#233;rieur dinspecter les arrivants.

Lapparence de Malko devait &#234;tre satisfaisante il s&#233;tait fait raser en route car la porte souvrit presque imm&#233;diatement. Il &#233;tait nerveux. Le ch&#232;que quil avait au fond de sa poche &#233;tait le seul moyen rapide de retrouver la piste des ravisseurs de Kitty. Donc de la sauver. Mais arracher &#224; un banquier suisse le nom dun de ses clients, cest &#224; peu pr&#232;s aussi facile que de demander &#224; un archev&#234;que de vous raconter ses confessions.

En tout cas, lapparition qui se trouvait dans lembrasure de la porte &#233;tait inattendue. Certes les lunettes d&#233;caille rectangulaires &#233;voquaient les diagrammes et les colonnes de chiffres, mais le reste naurait pas d&#233;par&#233; Saint-Tropez: de longues jambes un peu fortes gain&#233;es de bas r&#233;silles noirs, et un chemisier blanc qui laissait apercevoir en transparence un soutien-gorge extr&#234;mement bien rempli. &#201;videmment les cheveux noirs &#233;taient sagement tir&#233;s en arri&#232;re mais un parfum capiteux et bon march&#233; flottait autour de lapparition.

Bonjour messieurs, dit-elle dune voix grave et langoureuse. Chris, poliment, &#244;ta son chapeau et Malko ses lunettes. Devant les yeux dor&#233;s, la vestale esquissa une moue sensuelle de bienvenue, &#224; tel point que Malko crut s&#234;tre tromp&#233; d&#233;tage. La Bahnhofstrasse rec&#232;le tant de secrets.

Je voudrais voir le directeur, demanda Malko.

M. Oeri? senquit la beaut&#233;.

Cest cela, M. Oeri.

Veuillez attendre dans le salon.

Elle dit cela comme elle aurait propos&#233; venez me voir chez moi ce soir. Malko commen&#231;ait &#224; comprendre pourquoi les gens mettaient leur argent en Suisse. Quant &#224; Chris, la stupeur le rendait muet. Il regarda, b&#233;at, les hanches qui s&#233;loignaient dans la p&#233;nombre de lentr&#233;e.

Si la Soci&#233;t&#233; zurichoise de D&#233;p&#244;ts ne l&#233;sinait pas sur la secr&#233;taire, elle faisait des &#233;conomies d&#233;lectricit&#233;: lampoule qui &#233;clairait la salle dattente &#233;voquait la d&#233;fense passive et les restrictions. Le salon navait pas d&#251; &#234;tre &#233;pousset&#233; depuis 1914. Heureusement, ils nattendirent pas longtemps. La porte souvrit sur M. Oeri, directeur de la banque.

&#201;trange ph&#233;nom&#232;ne de mim&#233;tisme, il &#233;tait tout jaune: les dents, la peau, le blanc des yeux. Petit et fluet, les cheveux poivre et sel soigneusement peign&#233;s sur le c&#244;t&#233;, il incarnait parfaitement ceux que leurs ennemis ont surnomm&#233;s les Gnomes de Zurich. C&#233;tait un nain cousu dor.

Il tenait dun air gourmand la carte de visite de Malko, comme si elle avait &#233;t&#233; en or massif. Un Prince, cela peut donner des esp&#233;rances

Que puis-je faire pour vous, Herr Linge, euh! Votre Altesse, demanda-t-il avec un effroyable accent schweizerdeutsch. On avait limpression dun vieux fruit confit recouvert dune fine pellicule dor. Malko prit lair le plus hautain possible et pr&#233;senta Chris Jones:

Mon secr&#233;taire, Mr. Jones.

Le fruit confit sinclina imperceptiblement. Nuance.

Je suis heureux de vous conna&#238;tre, Mr. Jones, dit-il. Voulez-vous que nous nous asseyions ici, nous y serons plus tranquilles.

Il devait attendre que Malko sorte des diamants de toutes ses poches. Les mains crois&#233;es sur les genoux, il guettait, avec lair gourmand dun matou qui va croquer une souris. Chris se tordait le cou pour tenter dapercevoir les jambes gain&#233;es de noir. En vain. Ce devait &#234;tre lapp&#226;t pour les visiteurs r&#233;ticents, entrevu et vite retir&#233;.

Je viens de la part dun de vos clients, attaqua Malko. La personne qui poss&#232;de chez vous le compte n97865.

M. Oeri inclina la t&#234;te dun air entendu: les amis de ses clients &#233;taient ses amis.

Il sagit dune affaire tout &#224; fait confidentielle, continua Malko. Chris Jones regardait son chapeau, maintenant. Si on lavait laiss&#233; faire!

M. Oeri leva une main, jaune et parchemin&#233;e.

Herr euh! Votre Altesse, nous ne traitons que des affaires confidentielles. La Soci&#233;t&#233; zurichoise de D&#233;p&#244;ts est r&#233;put&#233;e pour son s&#233;rieux et pour le secret total dont nous entourons toutes nos transactions. Vous pouvez vous renseigner sur la place.

Il avait appuy&#233; sur le mot total. Mauvais signe.

Mon ami, donc, continua Malko prudemment, a un compte chez vous

M. Oeri hocha la t&#234;te de lair de dire quon ne pouvait esp&#233;rer meilleur brevet de moralit&#233;. Il attendait la suite.

Bien entendu, fit Malko, cet ami a un compte num&#233;rot&#233;. Le fruit confit vira au jaune radieux:

Je vois. Votre Altesse d&#233;sire que ses mouvements de fonds restent &#224; labri des indiscr&#233;tions. Comme cest naturel!

Du coup, il sanima.

Votre Altesse sait-elle que pendant la guerre ces MM. de la Gestapo sont venus ici pour tenter de savoir si des Juifs allemands avaient des comptes chez nous? Il baissa la voix comme si ceux quil &#233;voquait &#233;taient encore derri&#232;re la porte. Eh bien, Votre Altesse, nous ne leur avons rien dit! Rien. Et pourtant, je mhonore davoir eu comme client le g&#233;n&#233;ral Stulpnagel, un homme extr&#234;mement bien &#233;lev&#233;. &#201;videmment avec des r&#233;f&#233;rences pareilles Le fruit confit attendait, &#233;panoui par daussi suaves souvenirs. Dautant plus suaves que le g&#233;n&#233;ral Stulpnagel avait &#233;t&#233; pendu &#224; Nuremberg et que les d&#233;posants juifs du bon M. Oeri &#233;taient partis en fum&#233;e du c&#244;t&#233; dAuschwitz. Monsieur Oeri nallait quand m&#234;me pas donner cet argent aux petites S&#339;urs des Pauvres. Et puis, il fallait bien le garder au cas o&#249; un h&#233;ritier se pr&#233;senterait, nichl war?

Encourag&#233; par le silence de Malko, le directeur de la Soci&#233;t&#233; zurichoise de D&#233;p&#244;ts montra le bout de loreille.

De quel ordre serait le d&#233;p&#244;t que vous envisagez de faire chez nous, Votre Altesse? laissa-t-il tomber.

Chris Jones faisait craquer sa chaise, nerveux. Il ne comprenait pas les subtilit&#233;s du schweizerdeutsch et naimait pas la t&#234;te de M. Oeri. Sous sa veste, il caressait avec nostalgie la crosse de son 45 magnum. Malko sentit que le moment &#233;tait venu de se jeter &#224; leau.

Monsieur Oeri, dit-il, jai besoin dun renseignement. Le titulaire de votre compte n97865 a commis une petite erreur qui me touche de pr&#232;s. Je voudrais entrer en contact avec lui.

Le visage de M. Oeri s&#233;claira:

Rien de plus facile. Vous me laisserez un mot que je lui ferai parvenir au plus vite. Il vous r&#233;pondra par le m&#234;me canal. Ainsi votre discr&#233;tion est pr&#233;serv&#233;e, des deux c&#244;t&#233;s

Petit rire aigrelet et discret, lui aussi.

On navan&#231;ait pas. Malko commen&#231;ait &#224; se demander si une exp&#233;dition en force, avec Chris et Milton, naurait pas donn&#233; de meilleurs r&#233;sultats Mais on &#233;tait en Suisse, pas au Burundi. Voyant la mauvaise volont&#233; manifeste du directeur, il tenta une autre pointe:

Monsieur Oeri, dit-il, je suis pr&#234;t &#224; d&#233;poser chez vous une tr&#232;s grosse somme. En dollars. Mais avant je dois vous demander un service. Les yeux de Oeri brillaient comme des phares &#224; iode. Sil avait eu une fille, elle aurait d&#233;j&#224; &#233;t&#233; en train de d&#233;lacer les souliers de Malko.

Faites, Votre Altesse, faites, roucoula-t-il. Je suis votre serviteur. Que dis-je, la banque tout enti&#232;re est &#224; votre service.

Si la vie de Kitty Hillman navait pas &#233;t&#233; en jeu, la situation aurait &#233;t&#233; du plus haut comique. Mais le mot humour nexiste pas en schweizerdeutsch.

Monsieur Oeri, dit Malko, je d&#233;sire savoir quel est le nom du titulaire du compte n97865.

Il y eut un silence lourd comme un lingot. Le directeur avait ouvert des yeux d&#233;mesur&#233;s. Malko crut y voir percer une larme.

Vous voulez dire, Votre Altesse, r&#233;p&#233;ta-t-il douloureusement, que vous me demandez le nom dun de mes clients?

Exact, dit Malko paisible.

M. Oeri prit lair aussi outrag&#233; que si Malko lui avait propos&#233; dentretenir sur lheure des relations incestueuses avec sa s&#339;ur.

Altesse euh! Herr Linge il appuya sur le Herr ce que vous me demandez est absolument impossible. Impossible. Unm&#246;glich. Il r&#233;p&#233;ta le mot en allemand pour mieux se faire comprendre. Tr&#232;s droit sur sa chaise, il jetait maintenant sur Malko un regard noir de suspicion. Un &#234;tre qui demandait une chose pareille ne pouvait &#234;tre un gentleman. Pourtant, lapp&#226;t du gain &#233;tait encore le plus fort. Un original peut quand m&#234;me avoir de largent.

Il se frotta le menton et continua:

Au sujet du d&#233;p&#244;t que vous d&#233;sirez effectuer dans notre banque Malko larr&#234;ta dun geste. Brusquement le c&#244;t&#233; sordide du personnage lui donnait la naus&#233;e. Il aurait donn&#233; nimporte quoi pour &#234;tre ailleurs.

Monsieur Oeri, continua-t-il, si je vous disais que le nom de cette personne peut sauver la vie dune jeune fille, est-ce que vous me le donneriez?

Non.

Les bras crois&#233;s sur la poitrine, Herr Oeri &#233;tait un m&#233;lange de Jeanne dArc et de garde du Rhin.

Pour sauver une vie, insista Malko. La vie dune personne innocente. Et jajoute que votre client ne le saura jamais.

Pas pour sauver dix mille vies, Herr Linge, dit Oeri fermement. Nous avons des principes, nous autres, en Suisse. Le premier est de ne jamais trahir la confiance de nos clients.

Malko voulut tenter un dernier essai:

Et si je faisais don &#224; votre banque de vingt mille dollars? Lh&#233;sitation ne dura quun vingt-milli&#232;me de seconde:

Non, Herr Linge.

Le directeur de la Soci&#233;t&#233; zurichoise de D&#233;p&#244;ts en tremblait dindignation. Comme si on avait profan&#233; une hostie sous ses yeux. Malko le regarda tristement:

M. Oeri, vous allez &#224; l&#233;glise le dimanche? Le Suisse le regarda avec surprise:

Non, Monsieur, au temple, je suis luth&#233;rien. Pourquoi?

Pour savoir si vous aviez une conscience, dit Malko. Condamner &#224; mort quelquun pour pr&#233;server vos int&#233;r&#234;ts vous semble normal? Oeri secoua la t&#234;te:

Je ne suis pas policier, monsieur, je suis banquier. Allez raconter votre histoire &#224; la police. Mais je dois vous dire que je leur ferai la m&#234;me r&#233;ponse qu&#224; vous. Et quils nont aucun moyen, Dieu merci, suivant notre Constitution, de me contraindre &#224; donner un renseignement aussi confidentiel.

Malko r&#233;fl&#233;chissait. Il &#233;tait dans limpasse. M. Oeri se ferait couper en morceaux plut&#244;t que de donner le nom dun de ses clients. Il fallait pourtant quil ait ce renseignement. Il restait une semaine pour sauver Kitty. Il reprit, tr&#232;s calmement:

Herr Oeri, je ne suis ni un aventurier, ni un plaisantin. Je travaille pour un organisme officiel. En vous taisant, vous vous rendez complice dun crime extr&#234;mement grave: meurtre et kidnapping. Cela glissa comme de leau sur les plumes dun canard.

Herr Linge, dit le directeur beaucoup plus s&#232;chement, ces horreurs-l&#224; ne se passent pas chez nous et jajoute que tous nos clients sont parfaitement honorables.

Un reste de prudence lemp&#234;cha dajouter sauf vous. Sa bonne conscience commen&#231;ait &#224; agacer prodigieusement Malko. Herr Oeri fournit la goutte deau qui fit d&#233;border le vase:

Herr Linge, dit-il, solennellement, je ne veux pas croire que vous soyez venu me rendre visite, uniquement dans le but de me soutirer un renseignement de cet ordre. Nous avons assez perdu de temps avec ceci. Je suis pr&#234;t &#224; vous &#233;couter en ce qui concerne votre d&#233;p&#244;t.

Il ny a pas de d&#233;p&#244;t, dit Malko. Je veux seulement savoir qui poss&#232;de le compte 97865. Et je le saurai

Du coup, Herr Oeri se leva, renversant sa chaise, pris dune fureur sacr&#233;e. Il brandit un index jaune et accusateur vers son interlocuteur: moralement il lexcommuniait, le chassait du temple. Malko avait commis le pire des crimes de l&#232;se-majest&#233;. Il s&#233;tait moqu&#233; de largent.

Sortez, monsieur, glapit-il. Sortez ou jappelle la police. Cest une infamie. Du chantage. En quarante ans de carri&#232;re, je nai jamais rencontr&#233; cela. M&#234;me ces messieurs de la Gestapo nont pas insist&#233;, eux. Ils &#233;taient corrects, monsieur, plus corrects que vous.

Il me faut ce nom, r&#233;p&#233;ta Malko. &#192; tout prix.

Il s&#233;tait lev&#233; et se mesurait du regard avec le banquier. Celui-ci tr&#233;pignait sur place.

Jamais, monsieur, jamais, cria-t-il; vous ne laurez jamais! Dailleurs, tenez, je vais vous dire, je suis le seul &#224; &#234;tre au courant, mon registre se trouve dans le premier tiroir de mon bureau, &#224; gauche, et voici la clef dont je ne me s&#233;pare jamais.

Il brandit sous le nez de Malko un trousseau de clefs. Geste imprudent. La seconde suivante, il regardait avec incr&#233;dulit&#233; sa main vide. Les clefs avaient disparu dans la poche de Malko. Celui-ci dit rapidement une phrase en anglais &#224; Chris Jones qui se pla&#231;a entre la porte et le directeur. Celui-ci mit bien dix secondes &#224; retrouver sa voix:

Mes clefs, mes clefs, g&#233;mit-il. Linda, la police, ce sont des gangsters!

Faiblement, il tenta de se jeter contre Malko. Le bras solide de Chris Jones len emp&#234;cha. Il sentit quelque chose de froid contre son cou, ouvrit la bouche pour respirer. Chris Jones y enfourna imm&#233;diatement un grand mouchoir &#224; carreaux et appuya un peu plus le canon de son Colt cobra.

Le directeur suffoquait, moiti&#233; dindignation, moiti&#233; &#224; cause du mouchoir. Ses yeux pleins de larmes allaient de Malko &#224; Chris Jones.

Herr Oeri, dit Malko, je vous demande de ne pas bouger. Il ne vous sera fait aucun mal. Nous ne sommes pas des gangsters et nous nen voulons pas &#224; votre argent. Seulement un petit renseignement.

Le grognement du banquier navait rien dhumain quand Malko franchit la porte capitonn&#233;e du salon dattente quil referma soigneusement derri&#232;re lui. Pourvu que personne nait entendu! Il se retrouva dans lentr&#233;e quil connaissait d&#233;j&#224;, o&#249; donnaient plusieurs portes vitr&#233;es. Un bruit de machine &#224; &#233;crire venait de celle de gauche. Malko frappa un coup l&#233;ger et poussa le battant. Il retint un sourire de triomphe: la pin-up qui leur avait ouvert tapait dans un coin &#224; c&#244;t&#233; dun grand bureau vide qui ne pouvait &#234;tre que celui du directeur, les jambes d&#233;couvertes jusqu&#224; mi-cuisse par la jupe remont&#233;e.

La jeune femme leva un &#339;il surpris sur Malko et poussa un petit cri, en tirant sur sa jupe. &#201;l&#233;gante mais pudique.

Fr&#224;ulein Linda?

Malko avait pris son air le plus timide et le plus charmeur &#224; la fois. Une coul&#233;e de miel d&#233;goulinait des yeux dor.

La jeune fille eut lair stup&#233;fait et leva des yeux &#233;normes derri&#232;re ses lunettes.

Oui, monsieur. Mais

Ach! Linda, fit Malko, tr&#232;s gros client conquis, je mint&#233;resse d&#233;j&#224; &#224; vous. Jai demand&#233; &#224; Herr Oeri comment vous vous appeliez Linda rougit jusquaux oreilles et croisa ses jambes un peu plus haut, pivotant sur son tabouret.

Elle &#233;tait m&#251;re.

Son Altesse plaisante, fit-elle dune voix &#233;namour&#233;e.

Malko avan&#231;a au milieu de la pi&#232;ce et sortit le trousseau de clefs.

Linda, dit-il, Herr Oeri a besoin dun petit service. Il voudrait le registre noir qui se trouve dans le premier tiroir &#224; gauche de son bureau, dont voici la clef.

Minute de silence. La secr&#233;taire regarda Malko, les clefs, la porte et Malko, puis se leva et sapprocha, la poitrine haute, mais l&#233;g&#232;rement troubl&#233;e. Elle prit les clefs du bout des doigts, puis sarr&#234;ta &#224; mi-chemin du bureau.

Pourquoi M. le directeur nest-il pas venu lui-m&#234;me? fit-elle soudain, il naime pas que je regarde dans ses tiroirs

Ce n&#233;tait pas encore un soup&#231;on mais la terrible logique helv&#233;tique. Malko donna &#224; ses yeux une expression encore plus caressante.

Cest &#224; cause de moi, souffla-t-il. Je voulais vous parler, &#224; vous seule. Jai trouv&#233; ce petit stratag&#232;me. Et puis, Herr Oeri est tr&#232;s occup&#233; avec mon secr&#233;taire &#224; discuter affaires. Jai horreur de parler dargent. Pas vous?

Mais pourquoi vouliez-vous me voir? soupira Linda, faussement ing&#233;nue. Je ne vous connais pas

Malko se rapprocha encore et effleura la main qui tenait le trousseau de clefs du bout des doigts.

Jai tr&#232;s envie de faire votre connaissance, Linda. Je nai pas encore damis &#224; Zurich. Vous pourriez me piloter. Voulez-vous d&#233;j&#224; d&#238;ner avec moi ce soir au Baur du Lac. Il para&#238;t quils ont re&#231;u par avion dIsra&#235;l des homards frais. On men a mis deux de c&#244;t&#233;.

La poitrine de Linda se souleva langoureusement. Le Baur au Lac est lh&#244;tel le plus snob et le plus cher de Zurich. Et un homme qui fait venir ses homards par avion ne peut &#234;tre quun gentleman.

Jessaierai de venir, soupira-t-elle. Mais je ne sais pas Malko se pencha encore et ses l&#232;vres effleur&#232;rent son cou; elle frissonna sans se reculer. Au contraire, appuy&#233;e au bureau, elle se cambra un peu plus, faisant saillir une croupe ronde. Derri&#232;re ses lunettes, ses yeux avaient pris une expression toute mouill&#233;e. Avec les bas noirs, elle &#233;tait finalement assez app&#233;tissante. Mais lheure n&#233;tait pas &#224; la bagatelle.

D&#233;p&#234;chez-vous, dit gentiment Malko, en se reculant imperceptiblement, Herr Oeri va se demander ce que nous faisons

Derri&#232;re les lunettes, les yeux reprirent un air distant. Linda avait d&#251; penser un instant quil ne serait pas d&#233;sagr&#233;able de faire lamour debout dans le bureau de son patron avec un milliardaire quelle connaissait depuis cinq minutes. &#192; quoi r&#234;vent les jeunes filles Redevenue secr&#233;taire mod&#232;le, elle s&#233;loigna de Malko, choisit une clef, ouvrit un tiroir et en sortit un petit registre noir.

Voil&#224;, dit-elle. Je vais le porter &#224; Herr Oeri. Coup au c&#339;ur.

Malko &#233;tait d&#233;j&#224; contre elle. Dune main, il saisit solidement le registre et de lautre il enla&#231;a la taille de Linda. Suffoqu&#233;e, elle se laissa embrasser et, tr&#232;s vite rendit le baiser avec fougue, incrustant son corps dans celui de Malko. Elle tremblait et g&#233;missait, griffant lalpaga de son costume.

Une vraie cavale en furie.

Il eut toutes les peines du monde &#224; rompre l&#233;treinte. Maladroitement au passage, il la d&#233;coiffa. Les l&#232;vres entrouvertes et les joues en feu, elle &#233;tait presque jolie.

Il vaut mieux que Herr Oeri ne vous voie pas ainsi, souffla Malko. Je vais lui porter le registre moi-m&#234;me.

Elle ne se d&#233;fendit pas, appuy&#233;e au bureau, le ventre en avant, les yeux noy&#233;s.

Malko lui envoya un baiser du bout des doigts avant de refermer la porte. Il se sentait quand m&#234;me un peu coupable. Pauvre Linda, elle allait r&#234;ver de homard et de palace jusquau soir. Dans lentr&#233;e, il sarr&#234;ta et feuilleta le registre. C&#233;tait bien ce quil cherchait. Une cinquantaine de pages avec un nom, une adresse et un num&#233;ro par ligne. Certains noms &#233;taient barr&#233;s &#224; lencre rouge, dautres soulign&#233;s, probablement les meilleurs clients. Malko remarqua que la plupart des patronymes avaient des consonances orientales. Il reconnut m&#234;me le sigle dun souverain moyen-oriental qui clamait partout sa foi ind&#233;fectible en la monnaie de son pays Heureusement les num&#233;ros &#233;taient dans lordre. Il trouva celui quil cherchait &#224; la page sept. Une fraction de seconde pour photographier mentalement le texte et il tourna la page. Chris Jones devait simpatienter. Pourvu que Herr Oeri nait pas aval&#233; son mouchoir et son bulletin de naissance par la m&#234;me occasion.

En pensant au Suisse, Malko eut une id&#233;e. Avant dentrer dans la salle dattente, il arracha les deux premiers feuillets du registre et les mit dans sa poche.

Herr Oeri avait la belle couleur violette dune pourpre cardinalice. Lorsquil vit le registre dans les mains de Malko il &#233;mit un tr&#232;s joli borborygme et se d&#233;battit d&#233;sesp&#233;r&#233;ment sous l&#233;treinte de lAm&#233;ricain. Malko fit signe &#224; ce dernier d&#244;ter le mouchoir. Le Colt cobra restait un excellent moyen de dissuasion.

D&#232;s que Chris le l&#226;cha, le Suisse se pr&#233;cipita sur le registre que Malko lui abandonna volontiers. Une m&#232;re sauvant son enfant. Aussit&#244;t, il pointa un index accusateur sur Malko.

Vous lavez lu?

Malko inclina la t&#234;te, souriant. Herr Oeri avala sa salive:

Je cours &#224; la police. Imm&#233;diatement. Vous irez en prison. Jai &#233;t&#233; attaqu&#233; chez moi, s&#233;questr&#233;, violent&#233;

Vous nirez pas &#224; la police, dit Malko, sans se d&#233;partir de son calme. Ni maintenant ni jamais.

Herr Oeri recula dun pas et pointa son index sur le Colt:

Vous vous allez me tuer?

Non.

Alors, laissez-moi sortir. Je vais vous d&#233;noncer.

Malko ouvrit lui-m&#234;me la porte et sinclina devant le directeur de la banque.

Faites. Auf wiedersehen, Herr Oeri.

Devant cette courtoisie glaciale le Suisse recula, inquiet:

Quallez-vous faire? demanda-t-il, serrant toujours son pr&#233;cieux registre sur son c&#339;ur.

Rien, dit Malko, si vous rentrez sagement dans votre bureau et si vous oubliez jusqu&#224; mon existence. Par contre, si vous aviez la mauvaise id&#233;e de faire un scandale quelconque, une trentaine de vos clients recevraient demain une circulaire les avertissant que le num&#233;ro de leur compte &#224; votre banque est communiqu&#233; &#224; leur percepteur. M&#234;me si cette menace nest pas ex&#233;cut&#233;e, la r&#233;putation de discr&#233;tion de votre banque en souffrira f&#226;cheusement. Et la discr&#233;tion, dans votre m&#233;tier, Herr Oeri, cest bien important, nicht war?

Lexpression du directeur aurait attendri un g&#233;n&#233;ral S.S. La bouche ouverte, il contemplait Malko comme si ce dernier avait &#233;t&#233; Belz&#233;buth en personne.

Il ouvrit le registre, vit les pages arrach&#233;es, &#233;mit un sanglot &#233;touff&#233; et dit:

Vous feriez &#231;a?

Oui, dit Malko fermement. Par contre, si vous oubliez ma visite, vous avez ma parole dhonneur que ces renseignements resteront entre vous et moi. Maintenant, je dois men aller. Au revoir, Herr Oeri. Suivi de Chris Jones, il sortit de la pi&#232;ce. Le temps dappeler lascenseur, Herr Oeri &#233;tait sur leurs talons, b&#233;gayant et &#233;grotant.

Malko le repoussa fermement pour monter dans lascenseur. Mais le Suisse sengagea dans lescalier avec la vitesse dun bobsleigh. Essouffl&#233; et rouge, il &#233;tait en bas avant eux. Toute menace avait disparu de son attitude. Il attrapa Malko par la manche quand il sortit et balbutia:

Vous me promettez, Votre Altesse, de ne rien dire, &#224; personne. Vous me ruineriez Nest-ce pas, vous me promettez?

La litanie se poursuivit tout le long du couloir. Exc&#233;d&#233;, avant de sortir dans la rue, Malko se retourna et saisit le nez du Suisse entre le pouce et lindex:

Je vous ai d&#233;j&#224; dit que vous aviez ma parole, Herr Oeri, dit-il s&#232;chement. Elle vaut celle dun banquier suisse.

Comme lautre ouvrait la bouche pour r&#233;pliquer, il imprima &#224; sa main un brusque mouvement de torsion, arrachant un cri de douleur au directeur de la Soci&#233;t&#233; zurichoise de D&#233;p&#244;ts. Des larmes plein les yeux, celui-ci regarda les deux hommes sortir dans la Bahnhofstrasse. Une journ&#233;e dont il se souviendrait longtemps. Il t&#226;ta d&#233;licatement son nez endolori avant de reprendre lascenseur.

Milton Brabeck reposait, serein, au milieu dune douzaine de mannequins su&#233;dois et allemands, les jupes &#224; mi-cuisse, prenant le soleil sous le regard bovin des passants.

Chris et Malko neurent pas un regard pour les beaut&#233;s &#233;parses. La petite s&#233;ance avec Herr Oeri avait &#233;t&#233; plut&#244;t &#233;puisante pour les nerfs. Apr&#232;s avoir command&#233; un caf&#233;, Malko demanda:

Avez-vous entendu parler de l&#233;mir Abdullah Al Salind Katar? Les deux gorilles le regard&#232;rent, vaguement inquiets:

&#199;a existe, &#231;a?

&#199;a existe, confirma Malko. Et &#231;a a un compte en banque &#224; la Soci&#233;t&#233; zurichoise de D&#233;p&#244;ts. Le n97865.

Mais quest-ce quil vient foutre l&#224;-dedans? fit Chris. Il semble que je le connais, il est venu en visite officielle &#224; Washington. &#192; ce moment-l&#224;, j&#233;tais d&#233;tach&#233; au Secret Service et nous nous sommes occup&#233;s de sa protection. Cest un type bourr&#233;.

Malko r&#233;fl&#233;chissait intens&#233;ment.

En effet, dit-il, cest un milliardaire oriental, jai souvent vu sa photo dans les journaux. Il joue aussi au play-boy. Semble compl&#232;tement inoffensif. Et pourtant, lhomme qui a enlev&#233; Kitty Hillman a pay&#233; avec un ch&#232;que tir&#233; sur un compte lui appartenant La Princesse Riahi qui devait rencontrer Foster Hillman &#233;tait &#233;galement orientale. Et le doigt de Kitty nous a &#233;t&#233; envoy&#233; de Suisse. Cela fait beaucoup de co&#239;ncidences

Mais enfin, dit Milton, ce type ne travaille ni pour les Chinois ni pour les Russes.

Il ny a pas que les Chinois et les Russes, dit doucement Malko. Justement, cette histoire ne me para&#238;t pas une op&#233;ration de vrais professionnels. De toute fa&#231;on, nous allons le savoir tr&#232;s vite: le temps daller &#224; Gen&#232;ve Cest l&#224; que notre Prince charmant demeure, dans une masure au bord du lac.

Oh! non, cest pas vrai! g&#233;mit Chris, on repart?

On repart, confirma Malko. Nous nous reposerons dans une semaine.

Je voudrais bien &#234;tre mort pour pouvoir dormir, soupira Milton.

Il ne faut jamais dire des choses comme cela, fit sentencieusement Chris. Le Bon Dieu pourrait tentendre. Et il y a suffisamment de gens qui te veulent du mal.

Cinq minutes apr&#232;s, ils filaient le long du lac peupl&#233; de cygnes gris&#226;tres et cafardeux. Quelque part dans cette Suisse bucolique et paisible, quelquun avait pourtant maniganc&#233; un coup assez tordu.

Herr Oeri, revenu dans son bureau, tentait de dissimuler son trouble. Il navait m&#234;me pas remarqu&#233; lair absent de Linda qui tapait une lettre avec une effroyable profusion de fautes dorthographe. Elle &#233;tait d&#233;j&#224; devant son homard au Baur au Lac.

Toute &#224; ses pens&#233;es &#233;rotiques, elle navait pas non plus remarqu&#233; le d&#233;sarroi de son patron.

Depuis le d&#233;part de Malko, ce dernier &#233;tait tortur&#233;. Pr&#233;venir la police, il nen &#233;tait pas question. Mais, &#233;tant donn&#233; lattitude mena&#231;ante des deux inconnus, il &#233;tait certain quun de ses gros clients allait avoir des ennuis. Et il risquait fort de d&#233;couvrir le r&#244;le jou&#233; par la banque. Ces choses-l&#224; se savent vite.

Herr Oeri h&#233;sita longtemps. Il laissa m&#234;me partir Linda, cinq minutes avant six heures, sans faire la moindre remarque d&#233;sagr&#233;able. Elle avait d&#233;cid&#233; daller chez le coiffeur.

Finalement, il prit son courage &#224; deux mains. Il avait faut&#233;, il fallait payer. Il d&#233;crocha son t&#233;l&#233;phone et composa un num&#233;ro. La sonnerie grelotta longtemps et Herr Oeri faillit raccrocher. Son c&#339;ur battait &#224; grands coups dans sa poitrine. Enfin, l&#224;-bas, &#224; lautre bout de la Suisse, quelquun d&#233;crocha. Le directeur de la Soci&#233;t&#233; zurichoise de D&#233;p&#244;ts avala sa salive et commen&#231;a &#224; raconter son histoire.



7

Linterminable Cadillac noire prit son virage en faisant crisser ses pneus et sarr&#234;ta pile devant la grande porte de la&#233;rogare de Gen&#232;ve. Une &#233;norme malle tenait tant bien que mal sur son toit, comme une vilaine excroissance. Deux porteurs sapproch&#232;rent mais neurent m&#234;me pas le temps de toucher &#224; la voiture.

Personne n&#233;tait encore sorti de la Cadillac et ses vitres bleut&#233;es emp&#234;chaient de voir &#224; lint&#233;rieur. Mais deux hommes avaient brusquement surgi du hall, tra&#238;nant un petit chariot. Pas rassurants du tout: on aurait dit des fr&#232;res jumeaux. Dune maigreur effrayante, le visage piquet&#233; de marques de petite v&#233;role, lair m&#233;chant, leur teint basan&#233; les d&#233;signait immanquablement comme des Arabes. Grommelant des injures inintelligibles, ils entreprirent de d&#233;charger l&#233;norme malle, sous le regard goguenard des porteurs. Suant, soufflant et jurant, ils firent glisser leur fardeau en prenant bien soin de ne pas &#233;railler la peinture. En d&#233;pit de leur maigreur, ils avaient une force hercul&#233;enne. D&#232;s que la malle fut sur le chariot lun deux disparut en le poussant dans le hall. Lautre grogna une derni&#232;re injure, sessuya le front, et, cass&#233; en deux, ouvrit la porti&#232;re arri&#232;re.

Allah Amrack[8 - QuAllah te prot&#232;ge.] murmura-t-il respectueusement lorsque lhomme qui se trouvait &#224; lint&#233;rieur de la voiture mit pied &#224; terre. Ce qui &#233;tait dune hypocrisie &#233;hont&#233;e: Abdul Aziz, barbouze de Nasser, ne souhaitait quune chose &#224; l&#233;mir Abdullah Al Salind Katar: quil cr&#232;ve. Et le plus vite serait le mieux. Mais la politique a des raisons que le c&#339;ur ignore.

Le visage basan&#233; aux traits fins de l&#233;mir Abdullah &#233;tait encadr&#233; dun turban dune blancheur &#233;blouissante et sous d&#233;pais sourcils noirs ses yeux noirs brillaient dune lueur m&#233;chante. La ruse b&#233;douine, la rouerie et labsence de scrupules avaient model&#233; ses l&#232;vres jusqu&#224; en faire un trait &#233;troit qui d&#233;tonait avec le visage charnu. En d&#233;pit de son jeune &#226;ge ses fid&#232;les venaient de lui offrir son poids en or pour ses trente ans il paraissait vieux et surmen&#233;. Et sil portait un turban ce n&#233;tait pas par traditionalisme, mais parce que les lotions les plus rares et les plus co&#251;teuses nemp&#234;chaient pas ses cheveux de tomber. De plus, un embonpoint discret avait remplac&#233; le torse avantageux de play-boy qui lui avait valu tant de succ&#232;s chez les jeunes Anglaises de bonne famille.

L&#233;mir passa majestueusement entre les porteurs et entra dans le hall. Le regard de ses yeux noirs &#233;tait triste et froid. Il ha&#239;ssait lEurope o&#249; il n&#233;tait quun p&#232;lerin folklorique.

Certes, chez lui, il &#233;tait oblig&#233; de mettre les draps dans le r&#233;frig&#233;rateur sil voulait coucher dans un peu de fra&#238;cheur; sa police perp&#233;tuait les bonnes vieilles traditions de torture et de bastonnades et les buveurs dalcool &#233;taient rou&#233;s de coups en public.

Heureusement, il y avait le p&#233;trole qui suintait de partout d&#232;s quon appuyait un peu le pied, nimporte o&#249;. Ce qui suscitait bien des jalousies.

L&#233;mir avait &#233;t&#233; &#224; Eton, bien s&#251;r, mais s&#233;tait vite replong&#233; dans les subtilit&#233;s de la politique moyen-orientale.

Ses ennemis disaient de lui quil &#233;tait rus&#233;, cruel, menteur, malhonn&#234;te, voleur, vicieux, sournois et probablement syphilitique. Comme il ne comptait aucun ami, personne ne contredisait ces calomnies. Ces appr&#233;ciations d&#233;rangeaient assez peu l&#233;mir dont le sens moral avait toujours &#233;t&#233; assez souple.

Pour linstant, il avait peur. Depuis toujours, il avait eu horreur des dangers physiques. Et il &#233;tait menac&#233;. M&#234;me dans ce hall tranquille de la&#233;roport de Gen&#232;ve.

Toujours escort&#233; de Abdul Aziz, il parvint jusquau guichet des douanes. La malle &#233;tait pos&#233;e l&#224;, devant un lieutenant des Douanes helv&#233;tiques.

Celui-ci le salua respectueusement:

Votre Excellence a-t-elle quelque chose &#224; d&#233;clarer?

Le ton de sa voix sous-entendait quil ne sagissait que dune simple formalit&#233;. Lorsquon poss&#232;de un Myst&#232;re 20, de quatre millions de dollars pour se promener et un passeport diplomatique, on a droit &#224; des &#233;gards, que diable! Surtout, quand, en plus, on paie des imp&#244;ts en Suisse.

L&#233;mir Katar laissa tomber un regard lointain sur le fonctionnaire.

Non, rien, merci, dit-il dune voix chantante. Seulement quelques affaires que jemm&#232;ne en Sardaigne.

Parfait, parfait, fit le Suisse.

Il griffonna une signature au bas dune feuille quil tendit &#224; Abdul Aziz.

Bon voyage, Excellence.

Merci.

&#201;cartant les employ&#233;s de la Swissair, Abdul Aziz sempara derechef du chariot pour le pousser vers le terrain. Devant le regard l&#233;g&#232;rement &#233;tonn&#233; du lieutenant, l&#233;mir consentit &#224; remarquer en fran&#231;ais:

Mes serviteurs sont extr&#234;mement d&#233;vou&#233;s, nest-ce pas?

Pour &#234;tre d&#233;vou&#233;s, ils l&#233;taient: Abdul Aziz et son double qui r&#233;pondait au doux nom de Fouad Abd el Baki poussaient d&#233;j&#224; comme des fous le chariot &#224; travers le terrain. Un employ&#233; &#233;pargna &#224; l&#233;mir les formalit&#233;s de douane et de passeport et le conduisit directement sur la piste.

La Cadillac avait fait le tour, et vint sarr&#234;ter doucement devant l&#233;mir. Le chauffeur se pr&#233;cipita et ouvrit la porti&#232;re. Katar se laissa tomber sur les coussins.

&#192; travers les vitres bleut&#233;es, il vit le chariot portant la malle atteindre le Myst&#232;re 20. Malgr&#233; lui, il poussa un soupir de soulagement. La Cadillac sarr&#234;ta devant lavion. Katar descendit. Abandonnant la malle aux mains de l&#233;quipage, Aziz et Abd el Baki se pr&#233;cipit&#232;rent vers la passerelle. Pli&#233;s en deux ils attendirent l&#233;mir. Ils le m&#233;prisaient et ils le ha&#239;ssaient. Lui savait parfaitement que leurs ordres secrets &#233;taient de labattre en dernier recours. Eux savaient quil savait. Dailleurs ils en mouraient denvie mais les ordres &#233;taient les ordres. Onctueux, Aziz se permit dapostropher l&#233;mir au moment o&#249; celui-ci montait la passerelle.

Y a acha&#239;![9 - Oh! fr&#232;re!]

La bouche de l&#233;mir se tordit de m&#233;pris. Il cracha en arabe:

Fils dune chienne et dun porc, rentrez imm&#233;diatement. Je ne veux pas que lon vous voie.

Aziz, ses marques de petite v&#233;role se plissant de rage contenue, se permit de r&#233;pondre avec une nouvelle courbette:

Excellence, nous voulions veiller &#224; ce que tout se passe bien.

Et il eut un horrible clin d&#339;il complice vers la malle. Une de leurs id&#233;es.

Soudain, l&#233;mir sarr&#234;ta sur la passerelle:

O&#249; est le docteur?

Aziz et Abd el Baki se regard&#232;rent, un affreux trismus au coin des l&#232;vres.

Mais Excellence, balbutia Aziz, je pensais quil venait avec vous.

Chiens!

L&#233;mir tremblait de rage.

Je vous avais dit de lemmener. Ce porc &#233;tait encore ivre mort.

Il na pas voulu venir, Excellence, fit piteusement Abd el Baki. Il nous a dit quil irait avec vous et nous a insult&#233;s.

Alors, il est toujours l&#224;-bas, dit lentement l&#233;mir Katar. Aziz passa un doigt maigre entre son cou et sa chemise:

Nous allons aller le chercher, Excellence. Imm&#233;diatement.

Non!

L&#233;mir tapa du pied sur la passerelle m&#233;tallique.

Les Am&#233;ricains sont d&#233;j&#224; sur nos traces. Partons tout de suite, le docteur saura tr&#232;s bien se d&#233;fendre tout seul.

Mettez les r&#233;acteurs en route, ordonna l&#233;mir.

Il alla sinstaller sur son divan, &#224; larri&#232;re de la luxueuse cabine et se fit servir un whisky. Il y a des accommodements avec le Coran. Lalcool lui rendit un peu sa bonne humeur. Il &#233;tait heureux daller en Sardaigne. Certes, chez lui, &#224; Katar, son palais comportait une piscine, un cin&#233;ma, un harem, un garage pour deux cents voitures, des jardins fleuris, des salles darmes et des salles &#224; manger pour mille personnes. Et m&#234;me quelques chars pour garder le tout. Son domaine de Sardaigne &#233;tait plus modeste. Mais, cet &#233;t&#233; il avait su y r&#233;unir quelques jeunes filles de bonne famille, blondes et belles. Comme ces derni&#232;res appr&#233;ciaient &#233;norm&#233;ment son luxe, cela faisait de tr&#232;s belles histoires damour.

Les deux r&#233;acteurs couin&#232;rent et d&#233;marr&#232;rent en m&#234;me temps. Quelques secondes plus tard, il y eut une tr&#232;s l&#233;g&#232;re secousse et le jet commen&#231;a &#224; rouler doucement.

B&#233;at sur son divan, l&#233;mir Katar essayait doublier le docteur Babor, et la sinistre malle quil transportait dans sa soute.



* * *


Leau du lac L&#233;man navait pas une ride et la grande b&#226;tisse blanche aux volets verts semblait un d&#233;cor de dessin anim&#233; au milieu de la pelouse impeccablement entretenue. On sattendait presque &#224; voir sortir Blanche-Neige et les Sept Nains.

Malko poussa la barri&#232;re blanche qui souvrit sans difficult&#233;. Chris et Milton lencadraient. Finies les plaisanteries. Ils avaient lair de ce quils &#233;taient: des tueurs froids, lucides et bien entra&#238;n&#233;s. Le portail de la propri&#233;t&#233; donnant sur la grande route &#233;tait ferm&#233; &#224; clef. Aussi, les trois hommes avaient-ils laiss&#233; la Dodge et fait le tour &#224; pied par le petit chemin bordant le lac.

Il ny a personne, remarqua Chris &#224; voix basse.

Allons-y, dit Malko.

S&#233;cartant les uns des autres, ils savanc&#232;rent vers la b&#226;tisse. Malko n&#233;tait pas arm&#233;, mais les deux gorilles avaient assez dartillerie pour arr&#234;ter une division.

Rien ne se passa. Ils arriv&#232;rent &#224; une porte vitr&#233;e, donnant sur une sorte de v&#233;randa. Toujours aucun signe de vie. Ils h&#233;sitaient sur la conduite &#224; tenir quand une voix venant du coin de la maison les fit sursauter.

Ces messieurs cherchent quelque chose?

Ils se retourn&#232;rent dun bloc: une toute petite bonne femme avec un tablier blanc et d&#233;normes lunettes de myope les regardait avec curiosit&#233;.

Oui, dit Malko, je voudrais voir l&#233;mir.

Ah! ben, vous arrivez trop tard! dit la femme avec son accent chantant du pays de Vaud. Son Excellence est partie pour la Sardaigne tout &#224; lheure.

Malko se rapprocha:

Il ny a plus personne?

Y a bien le docteur. Je crois quil nest pas encore parti. Il joue avec ses b&#234;tes

Le docteur? Le docteur Babor? avan&#231;a Malko.

Cest &#231;a, dit la bonne.

Les trois hommes se regard&#232;rent. Tous les trois pensaient la m&#234;me chose.

&#192; d&#233;faut de Son Excellence, je verrai le docteur, dit gentiment Malko. O&#249; est-il?

La bonne lui jeta un regard bizarre.

L&#224;-bas, sur le devant. Vous le verrez, il ny a que lui.

Elle partit en trottinant et disparut dans la maison. Malko, suivi de Chris et de Milton, longea le mur et d&#233;boucha sur une pelouse encore plus vaste que celle de derri&#232;re. On ne pouvait la voir de la route, un haut mur la prot&#233;geant des regards.

Effectivement, un homme se trouvait l&#224;, accroupi au bord dun grand bassin en forme de haricot, face aux trois hommes; il regardait quelque chose dans leau.

Malko sapprocha. Linconnu &#233;tait grand et mince, le visage fatigu&#233; avec des cheveux blonds clairsem&#233;s qui lui retombaient sur le visage. En entendant les pas, il leva la t&#234;te et Malko vit ses yeux inject&#233;s de sang. Mais il se replongea dans sa contemplation, marmonnant des mots inintelligibles. Malko sapprocha encore et retint un cri de surprise le bassin &#233;tait rempli dune eau boueuse et sale o&#249; lon distinguait nettement le museau allong&#233; dun crocodile, immobile dans un coin.

Au bord du lac L&#233;man, c&#233;tait assez inattendu. Leau du bassin devait &#234;tre chauff&#233;e car le saurien semblait parfaitement &#224; laise. Et dailleurs, ils &#233;taient deux. Le second &#233;mergea dans un petit bouillonnement et pointa son museau naus&#233;abond vers Malko. Mais celui-ci ne pouvait d&#233;tacher ses yeux de lhomme accroupi. Quelque chose d&#233;trange, dun peu effrayant &#233;manait de lui. Et surtout, il r&#233;pondait exactement au signalement de lhomme qui avait enlev&#233; Kitty Hillman. Mais alors, pourquoi &#233;tait-il l&#224;, si tranquille en apparence, plong&#233; dans la contemplation de ces crocodiles?

Une voix rocailleuse, &#233;raill&#233;e par lalcool coupa la r&#233;flexion de Malko:

Ne sont-ils pas charmants? Ce sont mes meilleurs amis ici.

Un sourire sur ses l&#232;vres minces, linconnu d&#233;signait les crocodiles.

Docteur Karl Babor? demanda Malko en allemand.

Lautre le regarda et &#233;clata dun rire strident. Les deux gorilles s&#233;taient rapproch&#233;s et regardaient la sc&#232;ne avec stup&#233;faction.

Docteur Karl Babor? r&#233;p&#233;ta Malko.

Soudain, lhomme blond parut prendre conscience de la pr&#233;sence des trois hommes. Il dit dune voix p&#226;teuse, en allemand.

Quest-ce que vous venez foutre ici? L&#233;mir est parti depuis une heure. Il ma oubli&#233;. Il r&#233;p&#233;ta avec un rien dironie: il ma oubli&#233;.

Cest vous que nous venons voir, dit Malko. Vous, le docteur Babor.

Brusquement, ce dernier sauta sur ses pieds. Ses yeux &#233;taient pleins de haine et de fureur, avec autre chose aussi, entre la folie et le d&#233;sespoir.

Foutez le camp, hurla-t-il. Foutez le camp imm&#233;diatement.

Sans r&#233;pondre, Malko commen&#231;a &#224; contourner le bassin, dun c&#244;t&#233; tandis que les gorilles en faisaient autant de lautre.

Arr&#234;tez, cria le docteur, arr&#234;tez imm&#233;diatement ou je saute dans le bassin.

Il avait fait un saut en avant et se tenait en &#233;quilibre sur la margelle, &#224; un m&#232;tre des deux sauriens. Malko sarr&#234;ta. Quelque chose lui &#233;chappait. Mais il sentait lhomme pr&#234;t &#224; ex&#233;cuter sa menace. Et mort, il ne lui servait &#224; rien.

Dun ton plus calme, le docteur Babor dit:

Ils nont rien aval&#233; depuis deux jours. Ils maiment bien, mais elles me mangeront quand m&#234;me, ces braves petites b&#234;tes

Pourquoi voulez-vous quelles vous mangent? demanda Malko du ton le plus calme possible.

Il y a des ann&#233;es que jessaie de me suicider, r&#233;pondit tr&#232;s s&#233;rieusement le docteur. Ne bougez pas ou je saute. On ne me prendra pas vivant.

Personne ne veut vous prendre, fit Malko. Je veux seulement savoir o&#249; se trouve Kitty Hillman.

Lautre fit comme sil navait pas entendu. Malko r&#233;p&#233;ta:

Docteur Babor, quavez-vous fait de Kitty Hillman?

Cette fois, le m&#233;decin, toujours en &#233;quilibre sur le bord du bassin, r&#233;p&#233;ta lentement:

Kitty Hillman? Je ne sais pas. Il y en a eu tellement Brusquement, le visage tordu de haine, il hurla:

Il faut les tuer, toutes, toutes! Je les hais.

Il se calma. Subitement. Malko et les gorilles navaient pas boug&#233;. Toute la sc&#232;ne avait quelque chose doppressant, de cauchemardesque. Malko dut se forcer pour r&#233;p&#233;ter sa question:

O&#249; est Kitty Hillman, la jeune fille que vous avez enlev&#233;e il y a une semaine dans la clinique du docteur Soussan?

Karl Babor eut une moue ironique:

Ach, je vois, vous &#234;tes les Am&#233;ricains! Amusant, nicht war? Vous cherchez la petite blonde? Elle est partie, pfutt!

Une lueur de folie dans les yeux, il narguait les trois hommes. Sur lair de Lili Marl&#232;ne, il commen&#231;a &#224; chanter dune voix affreusement fausse: Wohin ist Kitty, Vor die grossen T&#252;r Cen &#233;tait trop pour Chris. Il sortit son Colt magnum et larma. Le docteur Babor vit le geste. Dun mouvement th&#233;&#226;tral il &#233;carta les deux bras et cria:

Tirez. Mais tirez donc.

Il y avait quelque chose de si d&#233;sesp&#233;r&#233; dans sa voix que Malko en frissonna. Quel &#233;tait le terrifiant secret de cet homme qui appelait la mort de toutes ses forces?

Malko h&#233;sitait. Soudain, le docteur Babor tituba, recula, les &#233;paules affaiss&#233;es, pr&#234;t &#224; seffondrer.

En un clin d&#339;il les gorilles furent sur lui. Mais il ne chercha m&#234;me pas &#224; lutter, et leva un regard atone sur Malko en murmurant:

Ils mont laiss&#233;. Ces Arabes sont des chiens. Des il chercha le mot des unterhund des sous-chiens. L&#226;ches et peureux. Et cela fait seize ans, monsieur, que je suis avec eux, que je subis leur contact ignoble.

Lexpression de son visage avait chang&#233;: il sattendrissait sur lui-m&#234;me. Il regarda Malko avec un int&#233;r&#234;t nouveau et demanda:

Vous &#234;tes Allemand?

Autrichien.

Vienne est une belle ville, remarqua le docteur, tr&#232;s mondain.

Docteur Babor, r&#233;p&#233;ta Malko toujours en allemand, o&#249; se trouve Kitty Hillman?

Il y eut un silence interminable. Cette fois le docteur ne se mettait pas en col&#232;re.

Une lueur rus&#233;e passa dans ses yeux gris. Il attrapa Malko par le revers de son veston et lui souffla dans une haleine de whisky:

Si je vous le dis, vous me ferez une petite faveur, mon cher camarade?

Malko le regarda froidement. Faire une faveur &#224; lhomme qui avait tortur&#233; Kitty Hillman &#233;tait au-dessus de ses forces.

Que voulez-vous?

Babor se pencha encore plus et dit dun ton suppliant:

Que votre ami me tire une balle dans la t&#234;te Je vous ai dit que jaimais mes b&#234;tes, mais elles me font peur au fond, et puis ce nest pas propre

Mais

Babor leva lindex.

Attention, pas de faveur, pas de Kitty

La sc&#232;ne aurait &#233;t&#233; grand-guignolesque sil ny avait eu cette atroce lueur de d&#233;sespoir dans les yeux de lhomme. Malko sentit quil ne bluffait pas. Il voulait vraiment mourir. Et lon na aucun moyen de pression contre quelquun qui veut mourir.

Est-ce vous qui avez amput&#233; Kitty Hillman, demanda-t-il? Babor eut un geste d&#233;sinvolte.

Petite op&#233;ration! Dix minutes. J&#233;tais tr&#232;s habile, avant Malko le regarda avec d&#233;go&#251;t puis dit:

Daccord, docteur Babor. Vous aurez votre faveur. O&#249; est Kitty? Babor le regarda, tr&#232;s grave tout &#224; coup et dit:

Merci. Elle se trouve maintenant en Sardaigne, dans la propri&#233;t&#233; de l&#233;mir

Mais comment lont-ils embarqu&#233;e? Le docteur eut un rire aigrelet.

Dans une malle. Cest une id&#233;e dAziz.

Maintenant, il semblait tr&#232;s d&#233;tendu, parlait dune voix normale. Seuls ses yeux d&#233;mesur&#233;ment agrandis inqui&#233;taient.

Qui est Aziz?

Une ordure &#233;gyptienne venue pour superviser lop&#233;ration. Ces unterhund nont m&#234;me pas confiance les uns dans les autres.

Il &#233;tait intarissable, maintenant, le bon docteur Babor. Ses yeux brillaient de m&#233;pris en parlant de ses amis arabes.

&#192; quelle op&#233;ration faites-vous allusion, docteur? demanda Malko. LAllemand &#233;mit un petit rire satisfait:

Une id&#233;e des Services sp&#233;ciaux &#233;gyptiens. La guerre contre Isra&#235;l nest pas finie, mon cher. Mais je ne vous en dirai pas plus, ce nest pas dans nos conventions.

LEgypte! Brutalement, Malko comprit. Il examina attentivement les traits de son interlocuteur. En m&#234;me temps, dautres visages d&#233;filaient dans sa prodigieuse m&#233;moire. Comme tous les agents de la C.I.A., il avait eu devant les yeux les photos des criminels de guerre en fuite, les plus importants. Seulement, lui ne les avait pas oubli&#233;s. Il suffisait quil voie un visage dix secondes pour sen souvenir dix ans apr&#232;s. Il passait et repassait dans son cerveau des visages, tout en fixant celui de son vis-&#224;-vis. Et soudain, le d&#233;clic se fit:

Vous vous appelez Heinrich Weisthor, dit Malko. Vous &#233;tiez m&#233;decin SS &#224; Birkenau, nest-ce pas?

LAllemand leva ses yeux atones sur lui et r&#233;pondit machinalement.

Jawohl.

Comme si c&#233;tait la fin dun long supplice.

Il y eut un grand silence. Lhumidit&#233; qui venait du lac de Gen&#232;ve fit frissonner Malko. Lhomme qui se tenait devant lui, au centre de cette pelouse impeccable, &#233;tait recherch&#233; depuis vingt-deux ans. Pour des crimes tellement atroces quils d&#233;fiaient limagination. Sa fiche revenait &#224; la m&#233;moire de Malko: Weisthor avait &#233;t&#233; un des grands sp&#233;cialistes des exterminateurs scientifiques de jumeaux.

Alors? fit lAllemand dune voix soudain anxieuse. Malko s&#233;carta l&#233;g&#232;rement de lui.

Javais promis de tuer le docteur Karl Babor, dit-il, pas Heinrich Weisthor. Vous ne mappartenez pas.

D&#233;j&#224;, il faisait demi-tour, suivi des deux Am&#233;ricains qui navaient rien compris. Une seconde, lAllemand demeura immobile. Puis il fit un pas en avant, franchit le rebord du bassin et pataugea lentement dans leau boueuse, marchant vers ses chers crocodiles. Lorsquil eut de leau &#224; la poitrine, il sarr&#234;ta et attendit.

En tournant le coin de la maison, Malko se retourna. Il vit Heinrich Weisthor dans leau. Presque aussit&#244;t un cri inhumain fit sursauter les trois hommes. Une seconde la t&#234;te du docteur surnagea, puis il disparut dans un bouillonnement glauque.

Ironie du sort: si Kitty &#233;tait sauv&#233;e, ce serait gr&#226;ce aux milliers de fant&#244;mes assassin&#233;s par le bon docteur Heinrich Weisthor, vingt-quatre ans plus t&#244;t, au camp de concentration dAuschwitz-Birkenau.



8

Le petit Fokker Friendship se posa dans un nuage de poussi&#232;re ocre, faisant fuir une douzaine de moutons paisiblement occup&#233;s &#224; brouter laire datterrissage. Chris et Milton ouvrirent de grands yeux et demand&#232;rent &#224; Malko:

On est en Afrique ou quoi?

Non, en Sardaigne. Mais cest &#224; peu pr&#232;s la m&#234;me chose. Effectivement la&#233;roport dOlbia se composait en tout et pour tout dune baraque en bois servant &#224; tous les usages et dun bout de champ occup&#233; en permanence par un troupeau de moutons, tr&#232;s bien dress&#233;s puisquils s&#233;cartaient devant les avions.

Les formalit&#233;s de d&#233;barquement furent r&#233;duites &#224; leur plus simple expression. Un douanier pas ras&#233; et d&#233;braill&#233; jeta un coup d&#339;il d&#233;courag&#233; au tas de bagages sorti de lavion et demanda &#224; la cantonade:

Rien &#224; d&#233;clarer?

Devant le manque &#233;vident de bonne volont&#233; des passagers dont la plupart ne comprenaient pas un tra&#238;tre mot ditalien, il rentra dans la baraque terminer sa partie de cartes et on ne le revit plus. Il avait des excuses: la chaleur &#233;tait tout simplement saharienne. Pas un souffle dair, pas un nuage et le soleil, accroch&#233; haut dans le ciel, tapant sans piti&#233;, sur un paysage sauvage et d&#233;sertique. Malko avait retenu une voiture en c&#226;blant de Gen&#232;ve. Ils &#233;taient partis le soir m&#234;me de la mort du docteur Weisthor. Gr&#226;ce &#224; lui, un maillon de la cha&#238;ne s&#233;tait mis en place. Mais il restait encore beaucoup &#224; d&#233;couvrir. Et surtout &#224; retrouver Kitty. Un petit Sarde volubile lui pr&#233;senta une Fiat 2300 en assez bon &#233;tat, tenta de lui extorquer un pourboire et le mit en garde:

Signor, si vous voyez des carabiniers sur la route qui vous font signe, arr&#234;tez-vous vite, sinon cest dangereux

Pourquoi? fit Malko un peu &#233;tonn&#233;. Lautre eut un geste &#233;vasif.

Ils sont tr&#232;s nerveux ces temps-ci. Il y a eu beaucoup denl&#232;vements. Pour des ran&#231;ons. Alors ils tirent un peu vite Mais quelquefois ce sont de faux carabiniers qui sont sur la route, des bandits. Alors l&#224;, il ne faut pas sarr&#234;ter

Et comment reconna&#238;t-on les vrais des faux?

Le Sarde resta muet. Cest un probl&#232;me quil n&#233;tait pas charg&#233; de r&#233;soudre. Dailleurs les bandits sardes sattaquaient rarement aux &#233;trangers pour ne pas nuire au tourisme. Et ils auraient &#233;t&#233; particuli&#232;rement mal venus de stopper la voiture de Malko. Entre Chris et Milton, cela faisait &#224; peu de chose pr&#232;s la puissance de feu dun bataillon de carabiniers.

La Fiat 2300 sortit de la&#233;roport et sengagea dans une route &#233;troite, aveugl&#233;e de soleil. Autour deux s&#233;talait un pays d&#233;sertique sans la moindre ferme, avec une v&#233;g&#233;tation rabougrie. M&#234;me les ch&#232;vres y mouraient de faim. Il fallait &#234;tre ce fou d&#233;mir pour avoir achet&#233; de la terre dans ce coin-l&#224;. Il navait pas &#233;t&#233; difficile pour Malko de retrouver sa piste. L&#233;mir Katar avait acquis avec dautres amis de sa race tout un morceau de Sardaigne pour y implanter des h&#244;tels et des lotissements immobiliers. Le tout dans lendroit le plus d&#233;sert de l&#238;le, afin den faire une r&#233;serve de milliardaires. Pour donner lexemple, il y passait chaque ann&#233;e plusieurs semaines, ce qui ne le changeait pas beaucoup de son climat habituel.

Ayant litt&#233;ralement fait sortir de terre des villages, l&#233;mir &#233;tait consid&#233;r&#233; par les autorit&#233;s sardes comme Dieu le p&#232;re. Difficile daller laccuser de meurtre et de kidnapping. Surtout &#224; titre officieux. Car Foster Hillman &#233;tait encore vivant pour cinq jours. En conduisant, Malko tentait dassembler les morceaux du puzzle. Quel lien unissait Hillman, la belle princesse Riahi, l&#233;mir Katar et les barbouzes de Nasser? Et pourquoi cet homme si riche s&#233;tait-il lanc&#233; dans cette sinistre aventure? Weisthor aurait pu r&#233;pondre &#224; toutes ces questions, mais il &#233;tait mort.

Ils roul&#232;rent une heure environ sur une route d&#233;fonc&#233;e et d&#233;serte sans croiser une seule voiture, puis se trouv&#232;rent brusquement en face dun grand panneau vert annon&#231;ant: Ici commence la Costa Luminosa. Propri&#233;t&#233; priv&#233;e.

Le paysage &#233;tait toujours aussi d&#233;sertique mais les nids de poule faisaient place &#224; une route macadamis&#233;e flambant neuf. L&#233;mir faisait bien les choses. Le paysage &#233;tait superbe: des rochers abrupts tombant dans la mer, des criques de sable et de rochers, des pics, dans le lointain, se d&#233;coupant dans lair sec. Et pas un chat! Si!

En sortant dun virage, Malko freina brusquement r&#233;veillant Chris et Milton qui somnolaient. Une Alfa-Rom&#233;o, conduite int&#233;rieure grise avec un phare sur le toit, &#233;tait en travers de la route, avec plusieurs hommes en uniforme gris. La Fiat 2300 stoppa au milieu dun groupe de carabiniers arm&#233;s, jusquaux dents, de mitraillettes. En reconnaissant des &#233;trangers, le chef salua poliment et se pencha vers Malko:

Scusi! Nous cherchons des bandits.

Je vous en prie, dit Malko. Vous en attrapez souvent? Le Sarde d&#233;couvrit des dents &#233;blouissantes:

Non. Jamais. Ma

Nous allons chez l&#233;mir, demanda Malko. Est-ce encore loin?

Il Principe?

Une coul&#233;e de respect figea le carabinier. Encore un qui &#233;tait esclave des apparences.

Dieci minuti, annon&#231;a-t-il en saluant respectueusement et en reculant. Ce qui lui &#233;pargna de voir Chris Jones, toujours prudent, rengainer son Colt magnum, sorti &#224; tout hasard.

Ils quitt&#232;rent la plaine pour une &#233;troite route en lacets serpentant sur le dos des falaises &#224; pic. En bas, la mer avait la couleur de l&#233;meraude. De loin, Malko aper&#231;ut un ensemble de b&#226;timents blancs nich&#233;s dans une anse en pente douce. Quelques coups de volant et il arriva devant un &#233;criteau annon&#231;ant H&#244;tel Cala di Volpe[10 - La crique du renard.].

Charmant pr&#233;sage. Lh&#244;tel &#233;tait tr&#232;s joli, bien que moderne, construit dans le style des vieilles maisons sardes sans aucun angle vif, car cest, para&#238;t-il, dans les coins que se cachent les fant&#244;mes Une piscine grande comme le lac de Gen&#232;ve jouxtait la mer. Plusieurs petits bateaux &#233;taient ancr&#233;s dans la baie.

De Gen&#232;ve, Malko avait retenu des chambres. Le directeur, Suisse blond et charmant, les pilota dans un d&#233;dale de galeries. Les chambres avec air conditionn&#233; &#233;taient agr&#233;ablement d&#233;cor&#233;es. Sous le lit de Malko, il y avait bien une souris morte, mais le directeur lui jura quelles venaient rarement mourir dans cette chambre-l&#224;. G&#233;n&#233;ralement, elles expiraient dans les chambres du personnel. Tremp&#233; de sueur, impr&#233;gn&#233; de poussi&#232;re, Malko se pr&#233;cipita sous une douche. Ses yeux dor&#233;s viraient au rouge, de fatigue. Depuis quils avaient quitt&#233; New York, ils navaient jamais dormi plus de cinq heures par nuit. C&#233;tait une v&#233;ritable course contre la montre pour retrouver Kitty avant que ses ravisseurs ne la torturent un peu plus. Avant aussi lannonce officielle de la mort de Hillman. Se sachant traqu&#233;, il y avait alors beaucoup de chances pour que l&#233;mir la fasse dispara&#238;tre.

Chang&#233;, propre, ayant rev&#234;tu un de ses impeccables complets dalpaga bleu nuit, Malko mit sur le bureau la photo panoramique repr&#233;sentant son ch&#226;teau et convoqua les gorilles pour un briefing devant une carte du pays.

&#192; dix kilom&#232;tres de lh&#244;tel, il y avait un petit village, Porto-Giro, centre de tourisme. La propri&#233;t&#233; personnelle de l&#233;mir Katar &#233;tait un peu plus loin, au nord.

Allons faire un tour avant quil fasse nuit, proposa Malko. Nous navons pas de temps &#224; perdre.

Un quart dheure plus tard, apr&#232;s des lacets vertigineux, ils d&#233;barquaient sur une placette ravissante bord&#233;e de boutiques de luxe vendant tout au poids de lor. Elles avaient peu de clients et se rattrapaient comme elles pouvaient. Des groupes de touristes anglais, italiens et fran&#231;ais baguenaudaient. Un peu plus bas, il y avait un petit port tout neuf, plein de yachts. Vraiment une vision rassurante et gaie. Pourtant, si le docteur Weisthor navait pas menti, Kitty Hillman se trouvait &#224; quelques kilom&#232;tres, tortur&#233;e et mutil&#233;e. M&#234;l&#233;s aux touristes, Chris et Malko descendirent par un &#233;troit sentier puis par un pont enjambant un canal jusquau port. Milton &#233;tait rest&#233; en haut, &#224; la terrasse dun caf&#233;, &#224; tout hasard. Deux douzaines de tr&#232;s beaux yachts, dont un superbe trois-m&#226;ts, La Croix-du-Sud, &#233;taient &#224; quai. Malko sapprocha dun marin qui tra&#238;nait pr&#232;s du poste dessence et demanda:

O&#249; est le bateau de l&#233;mir?

Lhomme d&#233;signa de la t&#234;te un gros cabin-cruiser bard&#233; dantennes, amarr&#233; au quai, le Basra.

Il ny avait aucun signe de vie &#224; bord et la passerelle &#233;tait relev&#233;e. Malko et Chris sarr&#234;t&#232;rent un peu plus loin pour lobserver. Deux jeunes filles dallure Scandinave en short ultra-court, moulant des fesses rondes, les m&#234;mes cheveux blonds sur les &#233;paules, la poitrine sans soutien-gorge, tra&#238;naient lentement le long des bateaux. Elles se firent h&#233;ler par un gros homme en chemise hawa&#239;enne du pont dun ketch. Au bout de cinq minutes de discussion, ponctu&#233;e d&#233;clats de rire, elles franchirent la coup&#233;e et sinstall&#232;rent sur le pont, autour dune table charg&#233;e de verres.

Chris Jones regardait tout cela avec &#233;bahissement. Il navait jamais vu autant de yachts priv&#233;s.

Eh! oui! fit Malko. Cest ce quon appelle la dolce vita. Nous ne trouverons rien ici. Il faut aller voir o&#249; demeure l&#233;mir. Kitty nest certainement pas sur le bateau.

Ils rejoignirent Milton Brabeck plong&#233; dans la contemplation des mini-jupes et des maillots microscopiques. C&#233;tait &#224; qui porterait les lunettes les plus &#233;normes et le maillot le plus petit. Cern&#233; par les seins et les fesses bronz&#233;es, le gorille commen&#231;ait &#224; se poser des questions sur la civilisation occidentale.

On se croirait &#224; Saint-Tropez, soupira Milton avec un m&#233;lange de nostalgie et de d&#233;go&#251;t, mais o&#249; la nostalgie lemportait nettement. De nouveau, ce fut lescalade des collines dess&#233;ch&#233;es. Peu apr&#232;s le village, ils quitt&#232;rent la route goudronn&#233;e pour un chemin de terre qui les mena au sommet dune colline, couverte d&#233;normes rochers. La Fiat 2300 cahotait et cognait, heurtant d&#233;normes pierres, tombant dans des orni&#232;res, au milieu dun nuage de poussi&#232;re. En sueur, Malko stoppa enfin sur un petit rond-point d&#233;sert dominant tout le paysage. Ils avaient une vue splendide, avec &#224; gauche une baie tr&#232;s d&#233;coup&#233;e o&#249; la c&#244;te rocheuse sabaissait jusqu&#224; former d&#233;troites plages. Plusieurs b&#226;timents blancs, &#233;blouissants sous le soleil, &#233;taient group&#233;s autour de la plus grande des criques, o&#249; un wharf en bois permettait daccoster. Derri&#232;re, un d&#233;sert pierreux montait en pente douce jusquaux premiers contreforts de la montagne.

Cest l&#224; quhabite l&#233;mir, annon&#231;a Malko.

Les deux gorilles descendirent de la Fiat, de la sueur plein les yeux. Malko prit une paire de jumelles dans la voiture et les braqua sur les maisons. C&#233;tait peu encourageant. Du c&#244;t&#233; mer, le seul acc&#232;s &#233;tait le wharf. De part et dautre, les rochers tombaient &#224; pic dans leau. Do&#249; il &#233;tait, Malko pouvait voir deux sentinelles en uniforme qui gardaient lextr&#233;mit&#233;. Ils faisaient partie de la garde personnelle de l&#233;mir, compos&#233;e &#224; moiti&#233; de Sardes, &#224; moiti&#233; dArabes, tous arm&#233;s et rev&#234;tus dune tenue paramilitaire, gr&#226;ce &#224; un arrangement avec les carabiniers. Lensemble se composait dune dizaine de bungalows plats, ceux du Prince en arri&#232;re des autres r&#233;serv&#233;s aux invit&#233;s de marque de la Costa Luminosa. Un grand patio, agr&#233;ment&#233; dune piscine, large de pr&#232;s de trente m&#232;tres, d&#233;limitait la partie secr&#232;te des appartements de l&#233;mir Katar. Des gardes en interdisaient lacc&#232;s &#224; quiconque. L&#233;mir avait, para&#238;t-il, install&#233; fastueusement ce domaine o&#249; il donnait de temps &#224; autre des f&#234;tes grandioses pour les milliardaires de la Caf&#233; Society. Une certaine ann&#233;e, Frank Sinatra s&#233;tait beaucoup fait remarquer en d&#233;barquant dh&#233;licopt&#232;re directement dans la piscine. Bien entendu, la propri&#233;t&#233; &#233;tait prot&#233;g&#233;e par limmunit&#233; diplomatique, tout comme Son Excellence Abdullah Al Salind Katar lui-m&#234;me. Lair chaud dessinait des formes &#233;tranges dans les jumelles. &#192; part le grincement des grillons, le silence &#233;tait absolu. Tout semblait calme et paisible chez l&#233;mir. Personne en vue, &#224; part les gardes &#233;cras&#233;s de chaleur. C&#233;tait lheure de la sieste.

Malko mit ses jumelles au point et aper&#231;ut, gardant le patio, un garde arabe assis sur un banc, les jambes relev&#233;es, un fusil &#224; la main, regardant avec ennui leau immobile de la piscine. Kitty Hillman se trouvait quelque part de lautre c&#244;t&#233; du garde, inaccessible. Il abaissa les jumelles, plut&#244;t d&#233;courag&#233;, essuya la sueur sur son front et croisa le regard de Chris. Il faisait une temp&#233;rature denfer sur cette colline. Un serpent fila entre les rochers.

Quest-ce quon fait? demanda Milton. Si on reste ici on mourra carbonis&#233;s.

Chris Jones clignait des yeux; il remarqua:

Cest impossible de se faufiler de jour. Il faut y aller la nuit, neutraliser les gardes et chercher la petite.

Malko remit ses lunettes et r&#233;pliqua:

Impossible. Lattaque dune propri&#233;t&#233; priv&#233;e &#224; main arm&#233;e, cest un d&#233;lit assez s&#233;rieux dans les pays civilis&#233;s. Et en plus, nous sommes dans une &#238;le. Noubliez pas que notre histoire ne regarde pas les Italiens et notre appartenance &#224; la C.I.A. ne nous met pas &#224; labri des lois. Si les carabiniers prennent parti ce sera contre nous.

Mais enfin, grogna Chris, le kidnapping, cest un crime dans tous les pays. Et la petite est l&#224;-bas, non?

Le temps quon alerte officiellement les autorit&#233;s, conclut Malko, l&#233;mir a cinquante fois le temps de la faire dispara&#238;tre. En admettant que les Italiens nous croient. Et rien nest moins s&#251;r. Cette affaire est trop secr&#232;te et trop g&#234;nante pour que le Gouvernement intervienne. Au moment o&#249; les Anglais d&#233;couvrent que lun des chefs de leur M.I. 5 &#233;tait un agent double, il nest peut-&#234;tre pas indispensable de jeter la suspicion sur la C.I.A.

Alors, on na plus qu&#224; reprendre lavion? fit Milton boudeur. Malko jeta les jumelles dans la voiture et s&#233;pousseta. En d&#233;pit de la chaleur terrifiante, il avait un costume et une chemise de toile.

On ne reprend pas lavion. Je nabandonnerai pas Kitty, fit-il. Je vais aller rendre visite &#224; l&#233;mir.

Chris sauta en lair comme si un scorpion lavait piqu&#233;:

Non, mais vous &#234;tes dingue? Malko secoua la t&#234;te.

Non. Cest la seule chose &#224; tenter. Nous navons pas beaucoup de temps. Katar risque de torturer encore Kitty puisquil ignore que Foster Hillman est mort. Il pense que ce dernier essaie de r&#233;cup&#233;rer sa fille par tous les moyens. Cela risque de le faire changer davis de savoir que Kitty ne lui est plus daucune utilit&#233; et que nous sommes l&#224;. Je pr&#233;f&#232;re abandonner toute vengeance contre lui et r&#233;cup&#233;rer cette jeune fille.

Le gorille &#233;tait sceptique.

Il va nous envoyer balader. Malko haussa les &#233;paules.

Cest un risque &#224; prendre. Apr&#232;s il ny aura plus que la mani&#232;re forte. Mais pour linstant, je ne vois aucun moyen de p&#233;n&#233;trer, sauf un assaut de front, impensable. Et nous ne pouvons pas rester l&#224; &#224; nous tourner les pouces.

Laissez-nous venir avec vous, proposa Chris.

Non. Sil y a un coup dur, il vaut mieux que vous soyez dehors. Ils remont&#232;rent en silence dans la voiture. Avant daller chez l&#233;mir, Malko voulait les d&#233;poser &#224; lh&#244;tel. Il navait pas livr&#233; tout &#224; fait le fond de sa pens&#233;e: en intervenant ouvertement, il esp&#233;rait que l&#233;mir noserait pas continuer ses s&#233;vices sur Kitty. Cela donnait le temps de la d&#233;livrer.

Ils refirent la route &#224; toute vitesse. &#192; lembranchement de la route de Porto-Giro, il y avait un groupe de carabiniers et, un peu en retrait de la route, sur une plate-forme rocheuse, un h&#233;licopt&#232;re rouge appartenant aux carabiniers. Toujours la chasse aux bandits. Malko abandonna les deux gorilles au bord de la gigantesque piscine du Cala di Volpe.

Si je n&#233;tais pas rentr&#233; ce soir, avertit Malko, avertissez les autorit&#233;s italiennes et faites un scandale. Mais ne sortez pas tout de suite vos gros pistolets.

Nayez crainte, fit Chris Jones, sombrement. On ne vous laissera pas croupir ici.

Sur cette promesse rassurante, Malko remonta dans la Fiat 2300.

Lorsquil stoppa devant lentr&#233;e de la propri&#233;t&#233; de l&#233;mir, un garde en uniforme quitta lombre dun grand parasol abritant son tabouret et sapprocha de la voiture. C&#233;tait un Sarde dune cinquantaine dann&#233;es, au visage rid&#233; et las, avec des yeux globuleux. Il salua respectueusement Malko.

Cest une propri&#233;t&#233; priv&#233;e, monsieur, dit-il. Vous navez pas le droit dentrer.

Jai rendez-vous avec Son Excellence l&#233;mir, dit Malko.

Vous avez rendez-vous? On ne ma rien dit

Le garde h&#233;sitait. Mais la tenue &#233;l&#233;gante de Malko sembla le rassurer:

Laissez votre voiture ici, monsieur, dit-il. Vous suivez ce sentier jusquau poste de garde qui se trouve avant la maison de Son Excellence.

Malko monta lentement le sentier. De part et dautre, il y avait de petits bungalows blancs qui paraissaient inhabit&#233;s. Il arriva au grand patio quil avait inspect&#233; avec ses jumelles. Un homme massif et trapu, la peau du visage brun sombre, envelopp&#233; dans une kafixa blanche, somnolait sur un banc, la t&#234;te appuy&#233;e au mur, une vieille mitraillette Thomson entre les genoux. Les pas de Malko sur le dallage de marbre le firent sursauter. Il ouvrit les yeux, bondit sur ses pieds, larme braqu&#233;e sur Malko. Celui-ci sarr&#234;ta et sourit dun air engageant.

Je viens voir l&#233;mir Katar, annon&#231;a-t-il en anglais.

Le gorille sembla comprendre le mot &#233;mir. Du bout de sa mitraillette, il d&#233;signa &#224; Malko le passage vo&#251;t&#233; qui menait au patio. En avan&#231;ant un peu, Malko vit une sorte de minuscule corps de garde vitr&#233; avec un standard t&#233;l&#233;phonique. Un Arabe en civil, sans cravate, lisait un journal. Le garde et lui &#233;chang&#232;rent quelques phrases gutturales et le civil leva un regard &#233;teint sur Malko; en anglais rocailleux, il demanda:

Qui &#234;tes-vous, monsieur? Son Excellence ne re&#231;oit que sur rendez-vous.

Malko tira une de ses cartes et la jeta sur la table crasseuse.

Portez-lui ceci, il me recevra.

LArabe prit la carte et examina les caract&#232;res grav&#233;s: Son Altesse S&#233;r&#233;nissime le Prince Malko Linge. Ch&#226;teau du Liezen. Autriche. M&#226;chonnant son loukoum, il mit bien cinq minutes &#224; prendre une d&#233;cision. Il ne lisait pas lallemand, mais la longueur du titre limpressionnait favorablement. Il se leva:

Je vais voir si Son Excellence peut vous recevoir, annon&#231;a-t-il. Malko attendit debout. Le garde &#224; la mitraillette derri&#232;re lui. Trois minutes plus tard, le civil &#233;tait de retour; il d&#233;couvrit des dents tr&#232;s blanches pour une esquisse de sourire.

Le secr&#233;taire de Son Excellence l&#233;mir va vous recevoir. Son Excellence vous verra plus tard. Si vous voulez me suivre.

Ils franchirent la vo&#251;te et tourn&#232;rent &#224; droite dans le patio. Malko aper&#231;ut encore deux gardes arm&#233;s de mitraillettes &#233;tal&#233;s sur des bancs. L&#233;mir &#233;tait un homme prudent.

Son guide sarr&#234;ta devant une porte blanche orn&#233;e dun butoir fait de trois serpents dor et frappa un coup l&#233;ger. Il y eut un bruit de serrure et un colosse caf&#233; au lait, au cr&#226;ne ras&#233;, nu jusqu&#224; la ceinture, entrouvrit la porte. Avec ses pantalons bouffants, ses babouches et ses bourrelets de graisse, il &#233;voquait parfaitement les personnages de La lampe dAladin. Sauf, &#233;videmment, le pistolet automatique P.08 pass&#233; dans sa ceinture de soie. Une bouff&#233;e dair glac&#233; frappa Malko en plein visage.

Tout le bungalow &#233;tait climatis&#233;. Une gaine de velours bleu habillait une cha&#238;ne de s&#251;ret&#233; en acier emp&#234;chant la porte de souvrir enti&#232;rement. Le colosse l&#244;ta, laissa entrer Malko et referma vivement la porte derri&#232;re lui, puis il donna deux tours de clef et introduisit Malko dans une pi&#232;ce incroyable, disparaissant imm&#233;diatement. Rest&#233; seul, Malko regarda autour de lui.

On se serait cru au fond de lArabie Saoudite ou chez le capitaine Corcoran. Une immense baie vitr&#233;e donnait sur la mer. Les murs &#233;taient vert pistache, litt&#233;ralement couverts de tableaux, des Degas, un Sisley, deux Utrillo, un Renoir et une poign&#233;e de Van Gogh. Au bas mot, un petit milliard.

Sans compter lor. Il y en avait partout: des coupes, des vases, des cand&#233;labres, des cendriers, des seaux m&#234;me. &#192; croire que l&#233;mir continuait &#224; attaquer les caravanes. L&#224; o&#249; on navait pas pu mettre dor, il y avait des ivoires, des laques.

&#192; travers les interstices des tapis aux couleurs lumineuses, on apercevait le marbre noir du sol.

Un d&#233;corateur hollywoodien se serait &#233;vanoui de joie devant ce cadre. Et dire que l&#233;mir avait &#233;t&#233; &#233;lev&#233; en Angleterre! Chassez le naturel, il revient au galop. Malko sarr&#234;ta devant le portrait en pied de l&#233;mir Katar, rev&#234;tu dune djellaba rose, sur fond de nuages bleus, un cimeterre recourb&#233; pass&#233; &#224; la ceinture.

Une toux discr&#232;te fit retourner Malko. Un personnage qui aurait tr&#232;s bien pu &#234;tre marchand de loukoum sur la grand-place de Djeddah venait de surgir dune tenture. Malko ne saurait jamais sil y vivait habituellement ou si la tenture dissimulait une porte. Un long nez recourb&#233; et triste, un petit ventre rondouillard deunuque et une poign&#233;e de main &#233;voquant irr&#233;sistiblement la m&#233;duse. Il sinclina profond&#233;ment devant Malko et dit dune voix de cr&#233;celle en anglais:

Je suis Hussein, le secr&#233;taire de Son Excellence l&#233;mir Abdallah Al Salind Katar. Allah Amrack.

Les mots glissaient sur sa langue comme des bonbons &#224; la guimauve. Offrant de sa main grassouillette un fauteuil LouisXV &#224; Malko, il entama un &#233;tonnant monologue, ponctu&#233; de petits silences, sans que Malko puisse placer un mot.

Son Excellence ne peut vous recevoir tout de suite, expliqua-t-il. Son Excellence ne se l&#232;ve jamais avant trois heures de lapr&#232;s-midi. Son Excellence re&#231;oit beaucoup: des gens du monde entier viennent en Sardaigne admirer ses r&#233;alisations. Son Excellence donne deux fois par semaine des d&#238;ners de quatorze couverts, quatorze est son chiffre porte-bonheur et Son Excellence est tr&#232;s superstitieuse. Linimitable Hussein reprit son souffle et continua &#224; d&#233;vider son d&#233;pliant publicitaire.

Son Excellence est tr&#232;s bonne. Elle entretient &#224; travers le monde un nombre prodigieux dinstitutions charitables dont les b&#233;n&#233;ficiaires chantent ses louanges aupr&#232;s dAllah. Son Altesse croit &#224; limmortalit&#233; et &#224; la n&#233;cessit&#233; de la charit&#233; et de la bont&#233;.

Malko se permit un sourire tristement ironique qui &#233;chappa au secr&#233;taire haute-fid&#233;lit&#233; qui continua &#224; d&#233;vider sa m&#233;lop&#233;e.

Tout en &#233;tant tr&#232;s conservateur, Son Excellence adore voyager. Cest pour &#233;viter dattendre les avions de ligne quelle a achet&#233; son jet fran&#231;ais, une petite merveille. Ainsi, &#224; la fin de la semaine, Son Excellence prendra son jet pour aller au cocktail du prince de Karaman, &#224; Barcelone. Dans ces courts d&#233;placements, Son Excellence bien entendu nemm&#232;ne quun valet arabe, dont le p&#232;re a servi son p&#232;re, et lui-m&#234;me, le fid&#232;le secr&#233;taire. Car Son Excellence a horreur davoir de largent sur elle. Sauf quelques pi&#232;ces dor &#224; distribuer aux pauvres. Car, il faut le dire, Son Excellence est tr&#232;s g&#233;n&#233;reuse. Son Excellence aime aussi beaucoup les chevaux de courses. Un de ses chevaux, My baby, vient d&#234;tre vendu 800.000 dollars. Nest-ce pas merveilleux? Malko sattendait &#224; ce que Hussein hennisse pour souligner la performance ou saute par-dessus une des berg&#232;res LouisXV. Mais le secr&#233;taire continuait l&#233;num&#233;ration des qualit&#233;s de son ma&#238;tre.

Son Excellence parle plusieurs langues en dehors de larabe, mais sa pr&#233;f&#233;rence va au fran&#231;ais si distingu&#233; et &#224; langlais si pratique. Cependant, Son Altesse comprend assez bien lallemand.

Malko en profita pour affirmer que le fran&#231;ais navait pas de secrets pour lui et quil se ferait une joie de parler fran&#231;ais avec Son Excellence, si toutefois, elle daignait se montrer.

Hussein affirma que ce n&#233;tait quune question de minutes et pr&#233;cisa quau cas o&#249; Malko d&#233;sirerait envoyer des fleurs &#224; l&#233;mir, il ne pouvait &#234;tre question de moins de trois douzaines de roses. Cela se faisait &#233;norm&#233;ment dans l&#233;mirat.

Hussein &#233;tait si louangeur quon aurait dit un marchand de voitures doccasion

&#201;puis&#233;, il se tut enfin et attendit, les yeux baiss&#233;s, assis du bout des fesses dans son fauteuil sign&#233;, probablement interdit au personnel. Il y eut soudain un froissement de tentures, Hussein jaillit de son fauteuil, le visage illumin&#233; par la joie et claironna.

Son Excellence l&#233;mir Abdullah Al Salind dAl Katar. Sil oubliait un titre, on devait lui couper la t&#234;te.

Malko se leva &#224; son tour et ses yeux dor&#233;s se pos&#232;rent sur lhomme qui avait fait enlever Kitty.

Jamais on ne laurait imagin&#233; dans une affaire pareille. L&#233;mir &#233;tait encore plus grassouillet et plus vulgaire que le secr&#233;taire, bien que beaucoup plus grand. Il se d&#233;pla&#231;ait lourdement, le bassin en arri&#232;re. Malko, qui avait vu de vieilles photos, ne le reconnut pas. C&#233;tait un gros poussah v&#234;tu dun polo jaune, dun pantalon de toile avec des chaussettes rapi&#233;c&#233;es dans des nu-pieds. Dans sa biographie parl&#233;e, Hussein avait oubli&#233; de pr&#233;ciser que Son Excellence &#233;tait dune avarice prodigieuse. Il tendit la main &#224; Malko.

Je suis ravi de vous recevoir, dit-il dune voix chantante. Jai beaucoup damis en Allemagne et en Autriche. Jaurais pu vous y voir Sous-entendu: comment se fait-il que je ne vous aie jamais rencontr&#233;? Malko serra la main tendue, molle et grasse.

Jhabite les &#201;tats-Unis, pr&#233;cisa-t-il. Mon ch&#226;teau est en cours de restauration.

L&#233;mir hocha la t&#234;te, signifiant quil comprenait ce genre de d&#233;sagr&#233;ment. Mais lui avait au moins la ressource de faire couper en place publique la main droite des mauvais entrepreneurs. Il claqua des doigts en direction de Hussein. Celui-ci lan&#231;a un cri aigrelet et prolong&#233;:

Cahouaaah![11 - Du caf&#233;.]

Presque aussit&#244;t le colosse caf&#233; au lait reparut, portant d&#233;licatement une cafeti&#232;re &#224; long col dans la main gauche et deux tasses minuscules dans la main droite. Il versa un mince filet de caf&#233; br&#251;lant dans une des tasses quil tendit &#224; l&#233;mir. Celui-ci y trempa les l&#232;vres et seulement alors, le serviteur remplit les deux tasses.

Hussein avant de s&#233;clipser, pr&#233;cisa &#224; loreille de Malko que Son Excellence, &#233;tant musulmane, ne buvait jamais dalcool. Son Excellence &#233;tait tr&#232;s pratiquante.

Visiblement, l&#233;mir navait aucune id&#233;e de la v&#233;ritable personnalit&#233; de Malko. Autrement, il naurait pas &#233;t&#233; aussi hospitalier. Ils burent leur caf&#233; en silence puis l&#233;mir reposa sa tasse et demanda poliment:

Comment trouvez-vous la Sardaigne?

Charmant, assura Malko. Tr&#232;s beau pays. Tr&#232;s sauvage.

Jy ai beaucoup travaill&#233;, assura douloureusement l&#233;mir, comme sil avait mani&#233; la pioche de ses brunes mains. Je suppose que vous d&#233;sirez vous y installer. Cest un peu pour les gens comme vous que jai voulu cr&#233;er ce complexe o&#249; nous serions entre nous. Il appuya sur le nous.

De mieux en mieux.

Malko se caressa le menton. Dans la pi&#232;ce calfeutr&#233;e et insonoris&#233;e, le moindre bruit semblait incongru.

&#192; vrai dire, je nai pas lintention de minstaller ici, pr&#233;cisa-t-il. Je suis seulement venu vous rendre visite.

Les yeux myopes de l&#233;mir papillot&#232;rent de joie. En Europe il n&#233;tait pas habitu&#233; &#224; cette humilit&#233;. On le traitait plut&#244;t de bougnoule milliardaire derri&#232;re son dos, en esp&#233;rant quand m&#234;me quil entendrait

Je suis ravi, prince Malko, roucoula-t-il et jesp&#232;re que vous voudrez bien &#234;tre mon invit&#233;.

Le sourire de Malko disparut. Il se pencha en avant, scrutant le visage mou de son interlocuteur.

Altesse, dit-il, je suis venu vous voir pour affaires. Une affaire d&#233;sagr&#233;able.

L&#233;mir se tortilla sur son fauteuil et tenta de sourire:

D&#233;sagr&#233;able? Je ne comprends pas.

Malko remarqua que son pied droit avait appuy&#233; sur le tapis, &#224; un endroit o&#249;, il y avait une minuscule bosse Une sonnette dissimul&#233;e, tr&#232;s probablement. L&#233;mir recula imperceptiblement devant les yeux dor&#233;s, stri&#233;s de vert. Durs comme du jade.

Excellence, continua Malko, vous avez commis une grave erreur. Je suis venu vous aider &#224; la r&#233;parer. Si vous le voulez bien.

Une erreur?

Ou l&#233;mir avait suivi les cours de lActors Studio ou il &#233;tait &#224; mille lieues de savoir qui &#233;tait Malko. Il le prenait peut-&#234;tre pour un qu&#233;mandeur distingu&#233;.

Excellence, poursuivit Malko, je suis venu chercher une jeune fille qui se nomme Kitty Hillman et qui se trouve ici, contre son gr&#233;. Cette fois, l&#233;mir Katar sembla se liqu&#233;fier sur son fauteuil. Il dit faiblement:

Une jeune fille? Je ne comprends pas. Mais le ton ny &#233;tait plus.

Malko attendait, ses yeux dor&#233;s fix&#233;s sur l&#233;mir. Celui-ci cherchait &#224; dissimuler une expression de panique sur son visage gras. Il prit des lunettes dans une poche de son pantalon et les chaussa pour mieux examiner Malko.

Mais qui &#234;tes-vous dabord, monsieur? dit-il, je croyais dapr&#232;s votre carte

Je suis un agent de la C.I.A., fit paisiblement Malko. Un organisme dont vous avez certainement entendu parler. Quant &#224; mon titre, il est authentique lui aussi! Je suis tr&#232;s &#233;clectique, voyez-vous. L&#233;mir suffoquait. Il toisa Malko comme si c&#233;tait un Juif et balbutia:

Mais, je ne comprends pas ce que vous voulez dire, monsieur, je naurais jamais d&#251; vous recevoir. Ma bonne foi est surprise. Vous vous &#234;tes un aventurier.

Malko r&#233;cidiva dune voix pleine damertume et de col&#232;re:

Quavez-vous fait de Kitty Hillman, depuis que vous lui avez fait couper un doigt?

Quelle horreur! fit dun ton d&#233;faillant l&#233;mir.

Cest bien mon avis.

Soudain, il y eut un froissement imperceptible derri&#232;re la tenture par o&#249; avait disparu Hussein. Ils &#233;taient espionn&#233;s. Malko regretta de ne pas avoir pris son pistolet extra-plat.

Tous ses muscles tendus, il regarda l&#233;mir m&#233;chamment.

Celui-ci se leva mais Malko resta assis.

Je vais vous faire chasser, annon&#231;a son h&#244;te.

Je ne vous le conseille pas, dit Malko. Jai encore quelque chose &#224; vous dire. Foster Hillman est mort. Il sest suicid&#233;. &#192; cause du chantage que vous exerciez contre lui. Vous navez donc plus aucune raison de garder cette jeune fille. M&#234;me si vous la coupiez en morceaux et lexp&#233;diez &#224; la C.I.A. on ne vous donnerait m&#234;me pas en &#233;change lhoraire des trains New York-Washington.

Sortez, dit l&#233;mir.

Malko pointa un index mena&#231;ant sur lArabe.

Excellence, martela-t-il. Vous navez plus affaire &#224; un homme tortur&#233; qui voulait sauver sa fille &#224; tout prix. Vous avez toute la C.I.A. sur le dos. Savez-vous ce que cela repr&#233;sente? M&#234;me si vous mabattez maintenant, on enverra dautres agents. Nous avons du temps et de largent. Et si vous assassinez cette jeune fille, le monde ne sera pas assez grand pour vous sauver, Excellence.

Vous &#234;tes fou! dit l&#233;mir. Mais sa voix &#233;tait moins ferme. Malko assena un dernier coup:

Soyez raisonnable. Lib&#233;rez Kitty Hillman et nous passerons l&#233;ponge sur votre chantage. Autrement, il vous arrivera ce qui est arriv&#233; au docteur Weisthor.

L&#233;mir &#233;tait gris. Mais il eut la force de lancer dune voix &#233;trangl&#233;e une phrase en arabe. Le g&#233;ant caf&#233; au lait surgit du n&#233;ant et se planta devant Malko, la main droite sur la crosse de son P.08 au canon interminable. Malko sentit quil avait perdu la partie. Quelque chose effrayait l&#233;mir encore plus que la C.I.A. Sinon, il aurait rendu Kitty. Ce n&#233;tait visiblement pas un professionnel de lespionnage. Il &#233;tait dans limpasse.

&#192; pas lents, il se dirigea vers la porte et avant de sortir lan&#231;a &#224; l&#233;mir:

Excellence, si vous changez davis, je suis &#224; La Cala di Volpe. Je vous r&#233;p&#232;te, Foster Hillman est mort. La nouvelle sera dans les journaux de la semaine. Kitty ne peut plus servir &#224; rien.

Le g&#233;ant caf&#233; au lait avait d&#233;j&#224; soulev&#233; la cha&#238;ne recouverte de velours bleu, et attendait mena&#231;ant.

Malko se retrouva sous le soleil br&#251;lant. Il passa devant le garde indiff&#233;rent et reprit sa voiture transform&#233;e en v&#233;ritable fournaise. Il regrimpait la route en lacets, le c&#339;ur lourd. Dans limm&#233;diat, il ne voyait aucun moyen de lib&#233;rer la jeune fille, si elle &#233;tait encore vivante.



* * *


Abdul Aziz sortit de derri&#232;re son rideau, un large sourire sur son visage gr&#234;l&#233; de petite v&#233;role. Il avait encore &#224; la main le pistolet avec lequel il avait tenu Malko en joue. Malko et l&#233;mir. Au cas o&#249; ce dernier aurait eu la mauvaise id&#233;e d&#234;tre trop bavard. Aziz sinclina profond&#233;ment devant l&#233;mir et dit:

Votre Excellence a parfaitement bien parl&#233;. Cet Am&#233;ricain bluffait. L&#233;mir tapa du pied, ivre de rage.

Chien, il ne bluffait pas! Ils ont tu&#233; le docteur et ils vont me tuer. L&#201;gyptien eut un sourire perfide et sinclina de nouveau.

Ya ach&#224;i![12 - Oh! fr&#232;re!] Il faut sincliner devant la volont&#233; dAllah. Ce serait une erreur profonde de rendre cette jeune fille. Dabord, parce quils vous tueraient quand m&#234;me. Ensuite, parce que vous naurez plus aucune chance davoir ce que vous voulez

Ce que vous voulez, vous, coupa l&#233;mir avec indignation.

Ce que nous voulons, corrigea la barbouze &#233;gyptienne; sibylline. L&#233;mir lui jeta un regard noir.

Disparais de ma vue, chien. Et occupe-toi de cet espion am&#233;ricain. Sinon

Cette revanche verbale le soulageait un peu. Il regarda avec une haine concentr&#233;e la silhouette squelettique dAziz dispara&#238;tre derri&#232;re les draperies. Comme il aurait aim&#233; le faire fouetter au soleil pendant une semaine, en arrosant les plaies de vinaigre D&#233;courag&#233;, il se laissa tomber dans un fauteuil. Il crevait de peur. Pour une fois, tous ses milliards ne lui servaient &#224; rien. Il se voyait mal allant demander au Gouvernement am&#233;ricain la liste de ses agents dans les pays du Moyen-Orient. M&#234;me contre beaucoup de dollars Le cauchemar avait commenc&#233; &#224; la conf&#233;rence de Khartoum, apr&#232;s la guerre contre Isra&#235;l. L&#233;mir sy &#233;tait rendu, comme la plupart des dirigeants arabes. Une fois de plus, il se pr&#233;parait en pleurnichant, &#224; verser quelques centaines de milliers de dollars et &#224; pourfendre verbalement lagresseur isra&#233;lien, son arm&#233;e se composant en tout et pour tout, dune centaine dhommes plus habitu&#233;s &#224; couper les t&#234;tes qu&#224; se battre contre des chars.

Cest un certain Youssef Saadi, une des barbouzes &#233;gyptiennes, qui lavait entrepris un soir. On lui avait mis poliment le march&#233; en main. Pour une fois, on ne lui demandait pas de dollars. Sa contribution &#224; leffort de guerre arabe consisterait &#224; se procurer des renseignements pr&#233;cieux pour la guerre froide. Car les Services Secrets &#233;gyptiens avaient d&#233;couvert que la plupart des agents C.I.A. en place en Egypte, en Syrie et au Liban travaillaient aussi pour Isra&#235;l, en vertu dun accord secret.

Mais pourquoi moi? avait protest&#233; l&#233;mir, je ne connais rien en Renseignement.

Peut-&#234;tre, avait r&#233;pondu Youssef Saadi, mais vous connaissez Foster Hillman, qui dirige la C.I.A., &#224; vous de vous d&#233;brouiller.

Jamais il navait su comment les &#201;gyptiens avaient appris ses relations avec Hillman. Il soup&#231;onnait fortement le docteur Weisthor, qui le ha&#239;ssait et entretenait dexcellentes relations avec des Allemands int&#233;gr&#233;s aux services &#233;gyptiens. Entre autres, un certain Selig Hattoum, en r&#233;alit&#233; Wilfried Gottinger, ex-patron de la Gestapo de Dresde.

Il avait rencontr&#233; Foster Hillman plusieurs fois en Suisse dans des conf&#233;rences secr&#232;tes, o&#249; la C.I.A. et lIntelligence Service r&#233;glaient certains probl&#232;mes d&#233;licats. Lui, l&#233;mir de Katar avait toujours entretenu dexcellents rapports avec Londres. Ce qui lui avait &#233;vit&#233; quelques r&#233;volutions.

Avant de quitter Khartoum, il avait re&#231;u un ultime avertissement. Dun ami s&#233;oudien. Toute laffaire n&#233;tait quune machination nass&#233;rienne pour avoir un pr&#233;texte de labattre en tant que tra&#238;tre &#224; la cause arabe. Parce que les &#201;gyptiens savaient quil ne pourrait se procurer ce quils demandaient

Deux jours apr&#232;s son retour en Suisse, Abdul Aziz et Fouad Abd el Baki avaient d&#233;barqu&#233; &#224; Gen&#232;ve. Sous pr&#233;texte de laider &#224; r&#233;aliser son projet. En r&#233;alit&#233; pour labattre dans le cas o&#249; il ne tenterait rien. Alors, accul&#233;, l&#233;mir Katar s&#233;tait souvenu de la fille de Foster Hillman Un jour, ce dernier lui avait expliqu&#233; son drame. Plus tard, comme messag&#232;re, Katar navait pas trouv&#233; mieux que sa vieille amie la princesse Riahi qui lavait initi&#233; &#224; lamour, quelques ann&#233;es plus t&#244;t. Elle avait conserv&#233; une certaine tendresse pour lui, sennuyait et ignorait m&#234;me le mot morale. Il avait &#233;t&#233; tr&#232;s pein&#233; de sa mort. Dautant plus quelle risquait de pr&#233;c&#233;der de peu la sienne propre Il savait que les agents noirs de la C.I.A. ne faisaient pas de cadeau. Les cimeti&#232;res &#233;taient pleins de gens se fiant &#224; la bonne t&#234;te des barbouzes am&#233;ricaines.

L&#233;mir Katar sonna. Il fallait absolument quil se change les id&#233;es. Bien s&#251;r, il aurait pu faire liquider les deux &#201;gyptiens. Mais apr&#232;s? T&#244;t ou tard, une rafale de mitraillette aurait balay&#233; sa Cadillac. Les Arabes ne sont pas souvent courageux, mais ils sont toujours rancuniers.



9

Lorsque Malko entra pour prendre sa clef, la r&#233;ception minuscule de lh&#244;tel &#233;tait envahie par une jeune g&#233;ante aux longues tresses blondes, dont le corps sculptural &#233;tait moul&#233; dans un ensemble de lastex rose. Avec vingt centim&#232;tres de moins, ce&#251;t &#233;t&#233; une vraie beaut&#233;. Pour linstant, ses yeux bleus jetaient des &#233;clairs et elle tapait du pied &#224; d&#233;foncer le marbre.

Je ne partirai pas dici, martela-t-elle. Vous emploierez la force sil le faut.

Le chef de r&#233;ception, un Italien bonasse, terroris&#233;, ne semblait pas du tout enclin &#224; employer la force. Quant au directeur suisse, il s&#233;pongeait le front en d&#233;pit de latmosph&#232;re glaciale due &#224; une climatisation trop pouss&#233;e.

Miss Ashley, r&#233;p&#233;ta-t-il, je vous jure que je nai pas de chambre, jai m&#234;me donn&#233; la mienne. Je suis absolument d&#233;sol&#233; mais ce nest pas ma faute si votre t&#233;l&#233;gramme sest &#233;gar&#233;.

La g&#233;ante retapa du pied et mena&#231;a:

Je vais me plaindre &#224; l&#233;mir. Cest lui qui ma invit&#233;e. Pour sa soir&#233;e dapr&#232;s-demain.

Malko, qui se pr&#233;parait &#224; ressortir, dressa loreille:

Que se passe-t-il? demanda-t-il &#224; mi-voix au directeur. Lautre ne se fit pas prier pour raconter ses malheurs.

Oh! monsieur, cest terrible! Cette jeune fille avait retenu une chambre et nous navons pas eu sa r&#233;servation. Je ne sais pas o&#249; la loger. Et elle ne veut pas comprendre

Je vois, dit Malko, je vais essayer darranger les choses. Il &#244;ta ses lunettes et sapprocha de la furie blonde.

Mademoiselle, dit-il en anglais, permettez-moi de me pr&#233;senter. Je suis le Prince Malko Linge. Puis-je vous rendre service?

Elle le foudroya du regard:

Vous travaillez dans cet h&#244;tel?

Le ton &#233;tait nettement insultant. Malko remit la fess&#233;e &#224; plus tard.

Non, fit-il suavement. Je ne suis quun modeste client, qui se fera une joie de vous offrir sa chambre afin que vous ne gardiez pas un trop mauvais souvenir de la Sardaigne.

Silence de mort. Le directeur se serait jet&#233; &#224; genoux. Dans son coin, le r&#233;ceptionniste sarde murmurait Miracolo! miracolo! La g&#233;ante regarda Malko pour voir sil ne plaisantait pas, eut un grand soupir devant les yeux dor&#233;s et dit:

Mais monsieur, cest tout &#224; fait impossible. O&#249; dormirez-vous? Il e&#251;t &#233;t&#233; peu galant de lui r&#233;pondre: Avec vous. Malko sinclina et r&#233;pliqua:

Je me ferai une joie de partager la chambre dun ami qui r&#233;side &#233;galement dans cet h&#244;tel.

Limposante poitrine de la g&#233;ante se souleva de reconnaissance. Elle ne portait pas de soutien-gorge et Malko pouvait voir la pointe marron de ses seins &#224; travers le chemisier de soie. Lensemble l&#233;ger quelle portait la moulait comme un gant, sans que cela par&#251;t la g&#234;ner outre mesure. Elle tendit sa main &#224; Malko:

Je suis la comtesse Carole Ashley. Jarrive de Londres expr&#232;s pour cette soir&#233;e.

Sans perdre une minute, le directeur avait d&#233;j&#224; fait signe &#224; un groom de prendre les bagages de la comtesse Ashley. Celle-ci suivit, ainsi que Malko.

Quelle soir&#233;e? demanda Malko, pendant quils cheminaient sous les interminables arcades.

Elle le regarda, surprise:

Comment, vous n&#234;tes pas au courant? Chaque ann&#233;e, l&#233;mir, qui compte de nombreux amis en Europe, donne une grande soir&#233;e sur un th&#232;me donn&#233;. Cette ann&#233;e, ce sera une soir&#233;e psychad&#233;lique. Cela va &#234;tre follement amusant. Des tas damis sont venus de Londres. Tous ceux du Royal Performance, dailleurs, il faut bien se d&#233;fouler un peu.

Elle eut un rire de gorge, supr&#234;mement distingu&#233; et un peu hyst&#233;rique. Malko, qui lui arrivait &#224; loreille, pensa que si elle trouvait des partenaires &#224; sa taille, elle ne devait pas &#234;tre d&#233;sagr&#233;able &#224; satisfaire. Ils arriv&#232;rent &#224; sa chambre. Il ouvrit et seffa&#231;a pour la laisser passer. Une fois le groom parti, elle se planta au milieu de la pi&#232;ce, les yeux brillants.

Il faut absolument que je vous remercie, s&#233;cria-t-elle.

Mais vous mavez d&#233;j&#224; remerci&#233;, protesta Malko. Et cest toujours une joie de rendre service &#224; une jolie femme.

Elle le regardait, ind&#233;cise. Un moment, il se demanda si elle allait essayer de le violer. Avec ces Anglaises bien &#233;lev&#233;es et sportives, on ne sait jamais. Visiblement, il ne lui d&#233;plaisait pas. Soudain le visage de Carole s&#233;claira:

Je sais!

Quoi? fit Malko, en train de boucler sa propre valise.

Je vais demander &#224; l&#233;mir de vous inviter &#224; sa soir&#233;e. Il ne pourra pas me refuser. Lorsquil &#233;tait en Angleterre, la premi&#232;re ann&#233;e, cest moi qui lai pr&#233;sent&#233; &#224; tout le monde, aux Guiness, aux Bedford, aux Miller, &#224; tout ce qui compte.

Malko pensa &#224; la t&#234;te de l&#233;mir. C&#233;tait une noble initiative, mais l&#233;g&#232;rement d&#233;plac&#233;e.

Vous savez, dit-il prudemment, je nai pas le plaisir de conna&#238;tre l&#233;mir et je naime pas mimposer. De plus, je ne sors pas beaucoup.

Mais il faut absolument venir, dit fougueusement Carole, il y aura tout le monde: les Sellers, les Burton, les

C&#233;tait un vrai Bottin mondain. Malko la coupa gentiment:

O&#249; se passe donc cette soir&#233;e? Ici?

Mais pas du tout. Chez l&#233;mir. Cest la seule occasion o&#249; il laisse entrer les gens chez lui. Enfin, la soir&#233;e a lieu dehors, autour de sa piscine, ceux qui entrent, ce sont, disons les amoureux.

Elle avait lair beaucoup moins respectable en disant cela. Malko en prit bonne note. Soudainement, &#231;a commen&#231;ait &#224; lint&#233;resser prodigieusement.

Il doit y avoir pas mal damoureux dans ce genre de soir&#233;e, sugg&#233;ra-t-il.

Carole frissonna d&#233;licieusement.

Pas mal. Mais cette ann&#233;e, l&#233;mir a pr&#233;venu que ses serviteurs arabes violeraient sans piti&#233; toutes les invit&#233;es solitaires quils trouveraient dans la maison. Cest follement excitant, nest-ce pas? Et si psychad&#233;lique

Peuh! fit Malko qui se souvenait du g&#233;ant caf&#233; au lait et se souciait assez peu de commettre lacte de chair avec lui. Mais pour Carole, il &#233;tait parfait.

Alors, cest d&#233;cid&#233;, vous venez? Tenez, je vais vous montrer mon costume.

Elle fouilla pr&#233;cipitamment dans une de ses trois valises et en sortit diff&#233;rents objets quelle &#233;tala sur le lit. Malko vit une paire de bottes noires, en cuir souple, montant tr&#232;s haut, une large ceinture de cuir marron, un slip et un soutien-gorge noirs en dentelle.

Cest ce que vous mettez sous votre costume? demanda-t-il. Carole mit le slip devant elle et dit avec beaucoup de candeur:

Non, cest le costume. L&#233;mir a demand&#233; que les femmes soient tr&#232;s ind&#233;centes.

Le fant&#244;me de la reine Victoria dut faire un bond dans sa tombe. LAngleterre avait bien chang&#233;, d&#233;cid&#233;ment! Et dire que Carole avait &#233;t&#233; faire sa r&#233;v&#233;rence devant Elizabeth comme toutes les d&#233;butantes, au mois de mai. Les Hippies, les Devils, les Angels et autres Am&#233;ricaines pouvaient aller se rhabiller.

Malko sinclina et effleura la main droite de la g&#233;ante:

Le seul conseil que je puisse vous donner, Carole, cest de ne pas aller dans ce costume, tra&#238;ner du c&#244;t&#233; des gardes arabes.

Elle roucoula:

Jesp&#232;re que jaurai un cavalier pour me prot&#233;ger.

Je nen doute pas.

Cette soir&#233;e, il fallait quil y aille. C&#233;tait sans doute une occasion unique de p&#233;n&#233;trer dans le sanctuaire et de sauver Kitty. Mais pour linstant, il ne voyait pas tr&#232;s bien comment. Pour gagner du temps, il sassit sur le lit, &#224; c&#244;t&#233; du costume.

Je suppose que l&#233;mir va accueillir tous ses invit&#233;s, demanda-t-il. Il sera aussi d&#233;guis&#233;?

Carole secoua la t&#234;te et expliqua:

Ce nest pas une soir&#233;e normale. Cest une soir&#233;e psychad&#233;lique. Cest moi qui accueille les invit&#233;s. L&#233;mir ne viendra que plus tard.

Pourquoi vous?

Parce que je connais tous le monde, fit Carole avec simplicit&#233;. Cest moi qui ai fait toutes les invitations anglaises de l&#233;mir. Lui se perd dans les noms europ&#233;ens. Il mest facile de rajouter votre nom. Et votre titre. L&#233;mir sera ravi. Il est tr&#232;s snob comme tous les Arabes. &#199;a, c&#233;tait le c&#244;t&#233; arm&#233;e des Indes.

Malko &#233;tait salement coinc&#233;. Il protesta:

Je ne suis pas tr&#232;s mondain, vous savez. Et dailleurs, je nai pas envie de conna&#238;tre cet &#233;mir ni de le remercier. Je suis un peu raciste, vous voyez

Ah!

Carole ne fut pas choqu&#233;e le moins du monde. LAngleterre est le pays de la libert&#233;. Elle sassit sur le lit &#224; c&#244;t&#233; de Malko pour mieux r&#233;fl&#233;chir.

Je sais! fit-elle soudain. Vous allez venir incognito.

Incognito?

Oui, cest tr&#232;s facile, puisque cest moi qui filtre les gens &#224; lentr&#233;e. Je vous laisserai entrer et le tour sera jou&#233;. Vous naurez m&#234;me pas &#224; parler &#224; l&#233;mir car il y a plus de deux cents personnes. Puisquil ne vous conna&#238;t pas et que vous ne le connaissez pas

C&#233;tait lumineux, &#224; ce d&#233;tail pr&#232;s quil le connaissait. Malko protesta mollement, pour la forme:

Mais je ne connais personne

Carole le foudroya de ses beaux yeux bleus.

Vous me connaissez, moi. Je ne passerai pas toute la soir&#233;e &#224; la porte. Jesp&#232;re que vous me ferez danser. Jai follement envie de mamuser, ajouta-t-elle dun ton nostalgique. Je viens de rompre mes fian&#231;ailles.

Ah! je suis d&#233;sol&#233;! fit Malko poliment. Pourquoi donc?

Ce gar&#231;on voulait menfermer dans une ferme du Sussex pour le restant de mes jours, fit Carole. En plus, je le soup&#231;onnais d&#234;tre p&#233;d&#233;raste.

Ce sont deux vices r&#233;dhibitoires, dit Malko sentencieusement.

La campagne &#224; haute dose, cest insupportable, conclut Carole. Alors, cest entendu, je vous attends demain soir, chez l&#233;mir. Vous me reconna&#238;trez?

Je pense, dit Malko.

Cela se pr&#233;sentait bien. Il naurait pas deux fois une occasion pareille. Dommage que les gorilles ne participent pas &#224; linvitation. Il se leva, imit&#233; de Carole. Le sommet de son cr&#226;ne arrivait au niveau de ses yeux. Mais elle &#233;tait tr&#232;s belle. Il lui baisa la main c&#233;r&#233;monieusement.

Je vous dis donc &#224; demain.

Mais pas du tout, protesta-t-elle. Venez boire un verre chez Pedro, ce soir, vers minuit, cest le seul endroit amusant de l&#238;le. Demandez, tout le monde conna&#238;t. Je vous attends. Maintenant, sauvez-vous, je vais me changer.

Il ferma la porte au moment o&#249; elle d&#233;faisait son chemisier et il eut le temps dapercevoir la courbe ronde dun sein. Le moins dr&#244;le, c&#233;tait davoir &#224; partager la chambre des deux gorilles.

&#201;tendu au bord de la piscine de lh&#244;tel, Malko se laissait aller &#224; loptimisme. Si tout se passait bien, demain il aurait r&#233;cup&#233;r&#233; Kitty. Il regrettait maintenant davoir rendu visite &#224; l&#233;mir, mais on ne peut pas tout pr&#233;voir. Larriv&#233;e de Carole &#233;tait plut&#244;t providentielle. Sur les chaises longues voisines, Chris et Milton faisaient grise mine. Ils grillaient denvie de donner lassaut au domaine de l&#233;mir et accessoirement de faire quelques trous dans la peau dAbdullah Al Salind Katar. Malko avait eu beaucoup de mal &#224; leur expliquer que sa m&#233;thode &#233;tait la meilleure; que la Sardaigne, c&#233;tait quand m&#234;me en Europe et que, sil fallait trois jours pour t&#233;l&#233;phoner &#224; New York, il y avait des carabiniers en pagaille.

Le mieux &#233;tait de faire le mort jusquau lendemain. Malheureusement, la piscine avait &#233;t&#233; envahie par une famille nombreuse italienne, avec un p&#232;re qui passait son temps &#224; lancer sa prog&#233;niture &#224; travers la piscine, en les encourageant de hurlements en napolitain. Malko &#233;tait en passe de demander &#224; Chris daller en &#233;trangler au moins un subrepticement lorsquun Italien en veste blanche comme le personnel de lh&#244;tel se pencha respectueusement sur lui:

Signor, la direction de lh&#244;tel vous offre pour le premier jour de votre s&#233;jour ici une promenade en ski nautique. Si cela vous tente Malko leva la t&#234;te, int&#233;ress&#233;. La baie de La Cala di Volpe &#233;tait lisse comme la main et le soleil br&#251;lant. Il se tourna vers les gorilles:

Cela vous dit, le ski nautique?

Deux grognements et il ninsista pas. Milton et Chris &#233;prouvaient la plus grande m&#233;fiance pour les mers qui n&#233;taient pas am&#233;ricaines.

Daccord, dit Malko. O&#249; est le bateau?

L&#224;-bas, au bout du wharf, dit le gar&#231;on.

Respectueusement, il guida Malko jusqu&#224; un Riva flambant neuf, marchant &#224; trois m&#232;tres devant lui.

Il y avait deux hommes dans le canot &#224; moteur, tr&#232;s maigres qui tournaient tous les deux le dos &#224; Malko. Celui qui &#233;tait venu le chercher lui tendit un ski de mono, et demanda:

Le signor veut-il chausser ici? Aujourdhui la mer est tr&#232;s calme. Malko se laissa tomber dans leau ti&#232;de. Il enfon&#231;a jusquaux chevilles dans le fond de vase. Beh!

Rapidement, il chaussa et donna le signal du d&#233;part. Le canot &#233;tait puissant et il sortit de leau imm&#233;diatement. C&#233;tait une sensation d&#233;licieuse de se sentir glisser sur leau &#224; toute vitesse. Lh&#244;tel s&#233;loignait rapidement. Ils pass&#232;rent pr&#232;s du yacht de lady Docker ancr&#233; au milieu de La Cala di Volpe, puis fr&#244;l&#232;rent un gros cabin-cruiser do&#249; trois filles &#224; moiti&#233; nues lui adress&#232;rent des signes joyeux. Lune delles, la poitrine &#224; lair, resta &#224; genoux jusqu&#224; ce quil se f&#251;t &#233;loign&#233;, agitant un foulard. Charmant pays.

Pour quelques minutes, Malko d&#233;cida doublier la C.I.A. et Kitty. Le vent lui fouettait le visage et le corps, leau &#233;tait merveilleusement limpide, il slalomait franchissant le sillage du Riva dans des gerbes d&#233;cume. Divin.

Le canot, sorti de la baie, vira l&#233;g&#232;rement &#224; droite, puis fila directement sur le large. Il y avait &#224; peine quelques vaguelettes. Malko se r&#233;galait. Pendant un quart dheure, il ne ressentit aucune fatigue. Puis, brusquement, une crampe commen&#231;a &#224; semparer de son pied droit. Manque dentra&#238;nement. Il saccroupit un moment pour la faire passer. En vain. De plus, la mer devenait un peu plus agit&#233;e. Ils avaient parcouru plus de deux kilom&#232;tres. La c&#244;te n&#233;tait plus quune ligne marron et escarp&#233;e.

De la main gauche, Malko fit un grand geste, en direction du bateau, signifiant quil voulait sarr&#234;ter. Mais le second marin, qui normalement aurait d&#251; veiller sur lui, ne regardait pas. Aussi joua-t-il au s&#233;maphore en vain pendant deux ou trois minutes. Puis, las de gesticuler, il l&#226;cha la corde et se laissa tomber dans leau. Quand ils verraient quil ne suivait plus, ils sarr&#234;teraient bien. Les Italiens &#233;taient dune paresse!

Effectivement, lorsquil remonta &#224; la surface, il vit le Riva faire demi-tour, et revenir sur lui. Poussant son ski, il &#233;tait allong&#233; dans leau, battant doucement des pieds pour avancer un peu. Son cerveau &#233;tait agr&#233;ablement vide et le soleil avait s&#233;ch&#233; ses &#233;paules en quelques secondes.

Le Riva se rapprochait, fendant la mer &#224; toute vitesse. Une angoisse irraisonn&#233;e fit sauter le c&#339;ur de Malko dans sa poitrine. Sa fabuleuse m&#233;moire travaillait pour lui, presque &#224; son insu. Il sentait brusquement quil y avait quelque chose danormal dans cette promenade. Mais quoi?

Cela revint dun coup: une phrase du directeur le soir de son arriv&#233;e. Le brave Suisse se plaignait de la Sardaigne. Nous navons m&#234;me pas de bateau pour faire du ski nautique, avait-il confi&#233; &#224; Malko. L&#226;chant son ski, celui-ci piqua vers le fond, au moment o&#249; le Riva arrivait sur lui. Il retint sa respiration le plus longtemps possible puis fit surface dun coup.

Le bateau &#233;tait &#224; cinquante m&#232;tres, en train de virer, dans une gerbe d&#233;cume. Malko le regarda venir sur lui. Il avait encore un doute. Pour &#234;tre plus libre de ses mouvements, il &#233;loigna son ski dun coup de pied. Le Riva approchait. Malko leva le bras hors de leau, afin que le pilote laper&#231;oive. Effectivement, l&#233;trave infl&#233;chit l&#233;g&#232;rement sa trajectoire. Mais le bateau ne ralentit pas.

&#192; quarante n&#339;uds, il arrivait droit sur Malko. &#192; la derni&#232;re seconde, celui-ci se laissa couler chassant lair de ses poumons. Pas tout &#224; fait assez vite, car il sentit le remous de lh&#233;lice pr&#232;s de son &#233;paule. Une fraction de seconde plus tard, il &#233;tait d&#233;coup&#233; en rondelles. Il resta sous leau le plus longtemps possible puis, quand le bourdonnement dans les oreilles devint trop fort, il se projeta hors de leau. Il ny avait aucun doute possible: on &#233;tait en train de lassassiner. Une sorte de crime parfait: ou il coulait par &#233;puisement et mourait noy&#233;, ou il &#233;tait heurt&#233; par lh&#233;lice et c&#233;tait un regrettable accident. Le Riva revenait &#224; la charge. Cette fois, Malko ne samusa pas &#224; attendre la derni&#232;re minute: il plongea largement avant. Et remonta pour se trouver nez &#224; nez avec l&#233;trave: ils avaient ralenti et attendu, courant sur leur erre.

Dans un rugissement de moteur, l&#233;trave lui sauta &#224; la figure. De toutes ses forces, il se rejeta de c&#244;t&#233;, heurtant la coque avec son &#233;paule. L&#233;norme navire le fr&#244;la. Cette fois, il ne plongea pas, c&#233;tait inutile. Il disposait de quelques secondes avant que le bateau fasse demi-tour et revienne.

Il les mit &#224; profit pour se reposer sur le dos. Ce jeu de torero nallait pas durer longtemps. Encore une dizaine de passages et il serait trop &#233;puis&#233; pour &#233;viter lh&#233;lice. Il allait avoir le cr&#226;ne broy&#233;, &#224; moins quil ne se laisse tout b&#234;tement couler.

Amer et furieux, il tenta dapercevoir la c&#244;te. Ses yeux rougis lui faisaient mal. Il naurait jamais le temps de la regagner &#224; la nage. Il maudit son imprudence. En mourant, il tuait aussi Kitty. Chris et Milton, livr&#233;s &#224; eux-m&#234;mes, ne sen sortiraient jamais. Grondement, vague, le Riva attaquait. Cette fois, Malko plongea au tout dernier moment et ne remonta que les poumons pr&#234;ts &#224; &#233;clater.

Il ne voyait pas de solution. Il allait mourir. Tout son corps lui faisait mal. Le soleil dans l&#339;il, il vit revenir la silhouette massive du Riva, inlassable. Pour lui &#233;chapper, il aurait fallu &#234;tre un dauphin et sauter &#224; bord. D&#233;cid&#233;ment, l&#233;mir Katar &#233;tait plus dangereux quil ne lavait pens&#233;.

Dans le Riva, Abdul Aziz suait &#224; grosses gouttes. Jamais il naurait pens&#233; que le travail serait tellement difficile. Il navait pas lhabitude de conduire un bateau. Au premier virage brutal, il avait failli se faire &#233;jecter. Tous les muscles de son cou squelettique tremblaient sous leffort. L&#224;-bas, le petit point noir de la t&#234;te de Malko semblait les narguer.

Abd el Baki ne disait rien: il avait le mal de mer. Le visage secou&#233; de tics, il regardait la mer dun air d&#233;go&#251;t&#233;. Brusquement, il sortit son pistolet, un Herstal &#224; canon long et se souleva de la banquette.

Quest-ce que tu fais?

Je vais labattre, grommela l&#201;gyptien.

Fils dune chienne idiote, ne bouge pas, fit aimablement Aziz.

On ne laura jamais avec le bateau. Il nage trop bien, protesta Baki.

Pour tourner, le Riva sinclina &#224; 45; les dents serr&#233;es, crisp&#233; sur son volant, Aziz jeta:

Imb&#233;cile! Si les carabiniers retrouvent un cadavre plein de trous, tu crois quil ny aura pas denqu&#234;te? L&#233;mir a dit un accident. Furieux, Baki rengaina son pistolet et se rassit sur la banquette en maugr&#233;ant des injures qui mettaient en cause la famille dAziz jusqu&#224; la huiti&#232;me g&#233;n&#233;ration.

Eh bien, vas-y, tue-le, puisque tu es si malin! conclut-il. Cest bien ce quessayait de faire Aziz, la commande des gaz &#224; fond, l&#233;trave filant droit sur le point noir, &#224; deux cents m&#232;tres devant. Malko &#233;mergeait une fois de plus. De leau dans les yeux, les poumons en feu, sa main heurta quelque chose de dur auquel, instinctivement, il saccrocha. C&#233;tait le ski quil avait abandonn&#233; un moment plus t&#244;t. Il se reposa dessus pendant que le bateau faisait demi-tour. Il narrivait plus &#224; respirer. C&#233;tait la fin.

Une id&#233;e lui vint subitement. Il saisit le ski par la pointe et tenta de le lever hors de leau. C&#233;tait relativement facile. Le Riva arrivait, plein gaz droit sur lui. Cette fois, Malko attendit, comme un torero guettant le taureau. Appuy&#233; au ski, Malko nageait avec les pieds. Tous ses muscles tendus, il ne l&#226;chait pas l&#233;trave des yeux. Sil ratait son coup, il &#233;tait d&#233;chiquet&#233; par lh&#233;lice. L&#233;trave n&#233;tait plus qu&#224; une dizaine de m&#232;tres. Il voyait parfaitement le visage basan&#233; de lhomme qui conduisait. Violemment, il se rejeta en arri&#232;re, et brandit le ski hors de leau, un peu comme un harpon. Au moment o&#249; le bateau le fr&#244;lait, il lan&#231;a le ski sous la coque, perpendiculairement au Riva.

Il y eut un craquement &#233;pouvantable. Des morceaux de bois vol&#232;rent dans un flot d&#233;cume. Le Riva ralentit brusquement dans un hurlement de moteur. Malko nageait &#224; toute vitesse pour sen &#233;loigner. Sil avait bien vis&#233;, lh&#233;lice avait d&#251; &#234;tre s&#233;rieusement endommag&#233;e dans le choc; peut-&#234;tre m&#234;me arrach&#233;e.

Anxieusement, il guetta ses ennemis. Le Riva avan&#231;ait. Il revenait m&#234;me vers lui. En voyant le soleil se refl&#233;ter sur le canon dun pistolet tenu par lun des occupants du Riva, il comprit quil avait perdu la partie: ses adversaires ne devaient plus pouvoir man&#339;uvrer et ils avaient d&#233;cid&#233; de labattre.

Pour gagner quelques secondes il r&#233;unit ses derni&#232;res forces afin de s&#233;loigner le plus rapidement possible. Mais c&#233;tait sans espoir: m&#234;me endommag&#233;, le Riva avan&#231;ait beaucoup plus vite que lui. Le visage dans leau, il nageait, tendant loreille pour guetter le bateau qui se rapprochait lorsquun son inattendu lui fit sortir la t&#234;te de leau. Une sir&#232;ne.

Malko donna un coup de ciseau pour sortir le torse hors de leau. Il eut aussit&#244;t envie de hurler de joie: un bateau &#224; l&#233;trave effil&#233;e fon&#231;ait droit sur lui &#224; une vitesse incroyable, venant du large, comme le bateau des tueurs. Il eut le temps de remuer le bras avant de replonger. Le Riva n&#233;tait plus qu&#224; cent m&#232;tres.

Le bateau inconnu les doubla dans une gerbe d&#233;cume. Malko vit une &#233;norme coque bleue grandir, et soudain elle parut senfoncer sur place. Les gaz coup&#233;s, le bateau stoppait. Malko se trouvait &#224; moins de vingt m&#232;tres dune &#233;norme coque bleu p&#226;le, dune forme &#233;trange, tr&#232;s effil&#233;e de lavant, donnant une impression de puissance. Et il eut un coup au c&#339;ur. &#192; larri&#232;re flottait le drapeau am&#233;ricain. Un visage rouge avec un &#233;norme nez et des yeux tr&#232;s bleus, se pencha au bordage et lhomme h&#233;la Malko.

Quest-ce qui vous arrive? cria-t-il. Vos amis vous font une blague? Malko cracha une gorg&#233;e deau de mer et hurla:

Ce ne sont pas mes amis, et ce nest pas une blague: ils essayent de me tuer.

&#192; la vue du bateau bleu, le Riva avait fait brusquement demi-tour. Il stoppa, &#224; cinq cents m&#232;tres environ.

Grimpez vite, alors, fit linconnu, &#224; Malko. &#192; larri&#232;re, il y a une &#233;chelle. Je d&#233;braye.

Les barreaux dacier de la petite &#233;chelle parurent &#224; Malko aussi doux que les bras de la plus belle des cr&#233;atures quil e&#251;t jamais aim&#233;e. Essouffl&#233;, il se laissa tomber, sur le large pont arri&#232;re en teck. Son c&#339;ur cognait encore &#224; grands coups contre ses c&#244;tes. Il lavait &#233;chapp&#233; belle. Pendant plusieurs secondes, il cracha de leau par le nez et la bouche. Son sauveteur, un homme dune cinquantaine dann&#233;es le regardait avec curiosit&#233; debout pr&#232;s de lui.

Il serait plus prudent de partir, dit Malko.

Linconnu eut un sourire amus&#233;, appuya sur deux manettes nickel&#233;es et le pont se mit &#224; vibrer sous Malko. Celui-ci se sentit glisser. Lengin d&#233;marrait &#224; une vitesse fabuleuse.

&#192; quatre pattes sur le pont, Malko cherchait &#224; retrouver son &#233;quilibre. Le Riva n&#233;tait plus quune tache minuscule. En saccrochant partout, il parvint pr&#232;s du si&#232;ge de commande, se mit debout et sagrippa &#224; une barre nickel&#233;e. Le tableau de bord ressemblait &#224; celui dun B&#339;ing, avec deux rang&#233;es de cadrans et d&#233;tranges instruments de navigation.

Debout, soud&#233; &#224; son volant, linconnu qui lavait sauv&#233;, semblait ravi, un &#339;il sur la mer, lautre sur les cadrans. Il sourit &#224; Malko et cria dans le vent:

Dans dix minutes, nous serons &#224; Porto-Giro. En ce moment, nous marchons &#224; pr&#232;s de cent &#224; lheure

Malko nen doutait pas une seconde. Les tr&#233;pidations &#233;taient effroyables et le rugissement des moteurs terrifiant.

Quest-ce que cest que cet engin? hurla Malko.

Linconnu ralentit un peu pour dire avec une infinie tendresse dans la voix:

Un super-Donzi. On la fait sp&#233;cialement pour moi. Deux moteurs Daytona de 450 chevaux avec des compresseurs. Une brute. Jen suis fou. Rien ne va plus vite sur mer.

Il caressait ses manettes avec amour, les yeux dans le vague. Curieux personnage. Il navait pas pos&#233; la moindre question &#224; Malko, semblant trouver tout naturel de recueillir en pleine mer un homme quon essaie dassassiner. Malko ignorait m&#234;me par quel concours de circonstance il se trouvait l&#224;.

Pendant plusieurs minutes, Malko se laissa bercer par la vitesse. Dans la cabine avant, il entendait les objets tomber et se d&#233;crocher mais linconnu nen avait cure. Avec des gestes damant, il poussait ses manettes &#224; petits coups. Effectivement, leffet &#233;tait prodigieux. L&#233;trave coupait litt&#233;ralement les vagues, comme du beurre. D&#233;j&#224;, ils arrivaient &#224; lentr&#233;e du port. Linconnu consentit &#224; ralentir, &#233;vita une barque de p&#234;cheurs dans un sillage dimpr&#233;cations et courut sur son erre. Il consentit, alors seulement, &#224; sint&#233;resser &#224; Malko. Celui-ci lui demanda:

Comment mavez-vous d&#233;couvert? Linconnu sourit:

J&#233;tais au large. Pour un essai de vitesse. Une des transmissions a chauff&#233;. Je me suis arr&#234;t&#233; pour laisser refroidir. Comme je mennuyais, jai pris mes jumelles et jai regard&#233; autour de moi. Souvent, il y a des marsouins qui jouent. Je vous ai vu et votre man&#232;ge ma paru bizarre. Pourtant je ne croyais pas quon voulait vous tuer. Autrement, je serais venu plus vite.

Vous &#234;tes arriv&#233; &#224; temps, dit Malko, merci.

Ils entraient tout doucement dans le goulet. Linconnu regarda Malko curieusement, avec une lueur amus&#233;e sur le visage.

Pourquoi veut-on vous tuer? Voulez-vous que je vous conduise chez les carabiniers? Malko h&#233;sitait:

Non. Je ne pense pas. Cest une longue histoire. Lautre leva la main.

Ne men dites pas trop. Cela ne me regarde pas. Je mappelle Joe Joe Litton. Si vous avez besoin dun service, vous pouvez toujours me trouver ici, au port, ou le soir chez Pedro.

Joe Litton man&#339;uvrait son engin avec une adresse incroyable, faisant pivoter les dix m&#232;tres de la coque presque sur place. Ils &#233;taient d&#233;j&#224; &#224; quai. Un jeune Sarde attendait et saisit le bout jet&#233; par J&#339;.

D&#232;s quil eut stopp&#233; ses deux moteurs, Malko lui demanda:

Pourquoi avez-vous un tel monstre?

Jaime les bateaux, dit Joe avec simplicit&#233;. Je me suis arr&#234;t&#233; de travailler, il y a sept ans, parce que javais assez dargent, alors, il faut bien que je me distraie. Mais venez boire un verre chez Pedro ce soir, on bavardera. Voulez-vous que je vous raccompagne quelque part? Malko refusa et ils se serr&#232;rent la main. Rien ne semblait &#233;tonner Joe Litton. &#192; moins quil nait pris Malko pour un mythomane. En tout cas, son anglais &#233;tait parfait mais il n&#233;tait ni Anglais ni Am&#233;ricain. Malko se retrouva sur la petite place de Porto-Giro en maillot. Heureusement, plusieurs taxis stationnaient devant lh&#244;tel Porto-Giro. Malko prit le premier de la file et se fit conduire &#224; La Cala di Volpe, apr&#232;s avoir expliqu&#233; au chauffeur quil avait eu une panne de bateau. Ce qui &#233;tait presque vrai.

Le pain &#224; lail crissait agr&#233;ablement sous les dents de Malko. En face de lui, Joe Litton m&#226;chait tranquillement sa viande, toujours aussi rouge brique, une lueur amus&#233;e dans les yeux bleus. Chez Pedro, on ne parlait quanglais. De jeunes Britanniques en micro-skirt[13 - Super mini-jupe.] circulaient entre les tables avec leurs plateaux, montrant de ravissants slips de dentelle chaque fois quelles se baissaient. Des disques passaient sans arr&#234;t, ajoutant au vacarme des conversations. Un gosse de neuf ans, tout blond, samusait &#224; danser seul dans un coin un jerk endiabl&#233;. Les femmes &#233;taient jolies et les hommes bien bronz&#233;s. On buvait, on mangeait, on dansait. Malko avait h&#233;rit&#233; dune serveuse am&#233;ricaine avec un cou d&#233;mesur&#233; de danseuse Ouled Na&#239;l, une grande bouche d&#233;daigneuse et des yeux nostalgiques aux pupilles immenses, probablement bourr&#233;e de L.S.D. Elle marchait pieds nus avec une gr&#226;ce de ballerine. Un jeune Italien qui consommait au bar la h&#233;la, elle posa son plateau, et le rejoignit pour un slow. Elle dansait tr&#232;s pr&#232;s de lui, les yeux grands ouverts, d&#233;mesur&#233;s, tout le corps d&#233;tendu en un abandon de total &#233;rotisme.

La danse termin&#233;e, elle l&#226;cha son cavalier sans un regard et apporta le plateau. Joe lattrapa par la main et lui caressa une cuisse.

&#199;a va, Marl&#232;ne?

&#199;a va.

La main de Joe allait et venait, disparaissant sous la mini-jupe, sans d&#233;clencher le moindre mouvement. Marl&#232;ne resta immobile quelques instants, sourit vaguement et sexcusa:

Je dois travailler.

D&#233;j&#224;, elle &#233;tait &#224; lautre bout de la pi&#232;ce.

Cest une brave petite, remarqua J&#339;. De temps en temps, je lemm&#232;ne en bateau. Elle aime &#231;a.

Apparemment, elle naimait pas que &#231;a.

Malko commen&#231;ait &#224; appr&#233;cier la t&#234;te de vieux forban de son interlocuteur et cette esp&#232;ce de simplicit&#233; biblique. Le regard de ses yeux bleus &#233;tait absolument clair. Pourtant, Joe Litton navait rien dun na&#239;f.

Malko navait plus reparl&#233; de lincident de lapr&#232;s-midi. Mais, dans la conversation, alors quils parlaient de la guerre, Joe Litton mentionna:

Jai travaill&#233; avec lO.S.S.[14 - Office of Sp&#233;cial Service.] pendant un an en 1944. C&#233;tait amusant. Je suppose que vous faites quelque chose de ce genre par ici.

Cest un peu cela, dit Malko sans se compromettre. Litton lui &#233;tait sympathique, en dehors du fait quil lui avait sauv&#233; la vie.

Comme Malko se taisait, il lui fit une grimace de sympathie et lan&#231;a:

Cest dommage que je parte. Je dois &#234;tre &#224; Milan demain. Mais si vous avez besoin dun bateau, prenez lAbil&#232;ne. Je laisse les clefs au marin. Je le pr&#233;viendrai.

Pourquoi faites-vous cela? Vous ne savez m&#234;me pas mon nom, dit Malko.

Joe Litton grima&#231;a un sourire.

Parce que je pense que vous &#234;tes du bon c&#244;t&#233;. Et que jai laiss&#233; un peu de mon c&#339;ur &#224; lO.S.S. Je mamusais plus que maintenant. Depuis, jai gagn&#233; beaucoup dargent. M&#234;me si vous transformez mon Abil&#232;ne, en allumettes, je suis assur&#233;. Alors, prenez-le.

Malko comprit quil ne bluffait pas. Joe, d&#233;j&#224; loin du sujet, observait un couple qui venait dentrer. Elle, portait une incroyable robe du soir fendue jusqu&#224; la hanche, lui, sangl&#233; dans un dolman chamarr&#233;, arborait jabot de dentelle et cheveux sur les &#233;paules.

Tiens, Mike et Bettina sont revenus, remarqua Joe.

Ils avaient &#233;t&#233; arr&#234;t&#233;s &#224; Rome apr&#232;s une m&#233;morable L.S.D. party. Charmant.

Lenfant de neuf ans dansait maintenant avec une fille superbe en mini-jupe mauve en imitant le balancement de ses hanches. La fille riait aux &#233;clats.

Des gens entraient et sortaient constamment. Il y avait sur le bar une &#233;norme coupe pleine de sangria que le barman, anglais lui aussi, versait inlassablement dans les verres quon lui tendait. Joe Litton semblait conna&#238;tre tout le monde. La fille quon avait mise en prison &#224; Rome, longue et mince, dimmenses cheveux noirs sur les &#233;paules, nue sous sa robe noire lui sourit, plusieurs fois. Une grande femme, en pantalon et chemisier, les cheveux sur les &#233;paules, fit son entr&#233;e et se dirigea imm&#233;diatement sur J&#339;. Malko reconnut une des vedettes de la Caf&#233; Society, un mannequin tr&#232;s connu, bien quayant pass&#233; par beaucoup de mains. Elle et Joe sembrass&#232;rent, bavard&#232;rent, flirt&#232;rent quelques minutes, puis elle alla sasseoir par terre sur une marche, regardant les danseurs. Joe soupira et confia &#224; Malko:

Cest terrible, chaque fois que je la vois, elle veut absolument que je vienne passer la nuit chez elle et je nen ai pas envie. Elle est trop vieille: dailleurs ici cest pareil pour tout le monde. Il ny a que les filles de vingt ans qui ont du succ&#232;s. Alors la pauvre Birgitta, elle, devient tout doucement folledingue

Un groupe de jeunes Italiens, d&#233;charn&#233;s et fi&#233;vreux comme de jeunes loups, regardaient des filles qui dansaient ensemble. D&#232;s que le gosse blond sarr&#234;ta, lun deux se pr&#233;cipita et enla&#231;a la fille &#224; la mini-jupe mauve.

Soudain, Malko vit appara&#238;tre Carole. De la porte, elle lui fit un grand signe, fendit la foule et vint &#224; sa table. Elle &#233;tait accompagn&#233;e dune poign&#233;e de gentlemen aussi insignifiants que bien &#233;lev&#233;s dont Malko oublia imm&#233;diatement les noms. Carole se pencha sur lui:

Ils me rasent, faites-moi danser.

Malko se leva, un peu intimid&#233;. Quand il enla&#231;a Carole, il retint un fou rire. Sa bouche arrivait exactement &#224; la hauteur de son cou. Dieu merci, elle avait des talons plats!

Elle &#233;tait outrageusement parfum&#233;e, moul&#233;e dans une robe de soie sauvage grenat. Comme par un fait expr&#232;s, et pour la plus grande joie de Malko qui pr&#233;f&#233;rait la valse &#224; toute chose, le jerk fit place &#224; une s&#233;rie de slows. &#192; chaque nouveau morceau, le corps de Carole sincrustait un peu plus contre celui de Malko. Ce que cest que de donner sa chambre &#224; une dame

Cest elle qui pencha sa bouche sur Malko, dun geste tr&#232;s naturel, pour un baiser profond et technique, qui se prolongea bien pendant la moiti&#233; de la danse. Personne dailleurs ne se souciait deux. Pr&#232;s de la porte, le petit gar&#231;on blond jouait avec un cafard mort. Un couple disparut en riant dans la salle de bains-toilettes. Ils ne ressortirent quune demi-heure plus tard.

Les seins de Carole senfon&#231;aient dans la poitrine de Malko comme deux obus de 75. Elle ne portait toujours pas de soutien-gorge.

Je nai jamais rencontr&#233; un homme aussi galant que vous, soupira-t-elle. Quel dommage que je sois avec cette bande de cr&#233;tins. Lesdits cr&#233;tins n&#233;taient pas g&#234;nants. Ils avaient entrepris la mise &#224; sec de la cuve de sangria et semblaient en excellente voie de r&#233;ussite.

Quittez-les, sugg&#233;ra Malko.

Lattrait sexuel de Carole commen&#231;ait &#224; le remuer, et puis, il navait jamais fait lamour avec une g&#233;ante. Si elle ne le broyait pas, cela pouvait &#234;tre une exp&#233;rience agr&#233;able.

Oh! non, cela ne se fait pas! protesta Carole tr&#232;s choqu&#233;e. Ils sont venus dAngleterre pour moi. Nous nous verrons demain soir tranquillement chez l&#233;mir.

Comme elle disait: tranquillement!

&#192; propos, dit Carole, en quoi allez-vous vous d&#233;guiser?

Me d&#233;guiser?

Bien s&#251;r. Cest un bal psychad&#233;lique et d&#233;guis&#233;.

Malko avait compl&#232;tement oubli&#233;. &#199;a, c&#233;tait le comble! Il se mit &#224; chercher et soudain &#233;clata de rire:

Je vais venir en homme invisible! annon&#231;a-t-il. Avec des bandelettes tout autour du corps. Comme &#231;a je serai vraiment incognito!

Bravo, fit Carole. Cest follement dr&#244;le. La musique sarr&#234;ta. Carole se d&#233;tacha de Malko et lembrassa sur le bout du nez.

&#192; demain.

&#192; demain.

Il rejoignit Joe Litton. Celui-ci somnolait sur la table, o&#249; ils avaient d&#238;n&#233;; il entrouvrit un &#339;il:

Jai rendez-vous avec la petite serveuse au long cou, expliqua-t-il. Mais elle termine &#224; deux heures du matin. Alors, je prends des forces.

Moi, je vais me coucher, dit Malko. Demain, jai une longue soir&#233;e. Je ne sais pas quand je vous reverrai.

Joe agita la main.

Peut-&#234;tre jamais. Bonne chance. Jesp&#232;re que le bateau vous sera utile.

En se retrouvant dehors loin du bruit et de la fum&#233;e, Malko eut un moment de panique. Et si les deux tueurs lattendaient? Mais il reprit sa voiture sans incident. Une lueur morne et jaune &#233;clairait le domaine de l&#233;mir.



10

L&#339;il dansait un lent ballet circulaire, coup&#233; de brusques saccades qui le projetaient en avant, dun mouvement obsc&#232;ne et brutal. Par moments, il semblait se rapetisser, se froisser, s&#233;tirer grotesquement et m&#234;me ricaner.

&#192; dix centim&#232;tres de lui la coquille de boxeur contenant les attributs sexuels dun immense p&#233;d&#233;raste aux membres filiformes oscillait au m&#234;me rythme.

Les pieds du danseur ne bougeaient presque pas. Il &#233;tait tellement long et souple quon aurait dit un saule pleureur agit&#233; par le vent. La t&#234;te rejet&#233;e en arri&#232;re, il dansait sur place, le ventre en avant, les yeux ferm&#233;s, un rictus nerveux d&#233;couvrant ses dents tr&#232;s blanches. Malko &#233;tait fascin&#233; par ses cheveux noirs coll&#233;s dans son cou par la sueur.

La fille avait un beau visage r&#233;gulier de Madone, avec une bouche presque blanche.

Son collant couleur chair imitait &#224; sy m&#233;prendre la nudit&#233;. Au contraire des autres participants de la soir&#233;e, elle ne s&#233;tait pas barbouill&#233; le visage.

L&#339;il, peint soigneusement sur son minuscule cache-sexe blanc, &#233;tait la seule tache de couleur de son d&#233;guisement. Sous les mouvements de la fille, il vivait, bougeait, sallongeait grotesquement, semblant vouloir par instants avaler la coquille qui le narguait. On ne pouvait rien deviner des sentiments de la danseuse. D&#233;normes lunettes aux verres blancs dissimulaient ses yeux et la moue de ses l&#232;vres charnues navait aucune expression. Ses longs cheveux noirs tombaient en cascade silencieuse sur ses &#233;paules.

Fascin&#233;, Malko regardait la sc&#232;ne par-dessus les &#233;paules des deux Arabes au torse nu qui gardaient la vo&#251;te menant au patio o&#249; se d&#233;roulait la soir&#233;e psychad&#233;lique.

Insensiblement, lhomme et la femme se rapprochaient. Millim&#232;tre par millim&#232;tre. Ils dansaient pour eux sans se pr&#233;occuper du rythme de lorchestre install&#233; dans un coin du patio, sur une estrade. Maintenant, l&#339;il fr&#244;lait la coquille, &#224; chaque balancement. Un fr&#233;missement parcourut le corps de linterminable p&#233;d&#233;raste. Il simmobilisa, le ventre agit&#233; dun fr&#233;missement imperceptible et leva tr&#232;s lentement les bras vers le ciel, vers la pleine lune. L&#339;il se mit &#224; tourner de plus en plus vite, comme si les hanches de la fille avaient &#233;t&#233; mont&#233;es sur roulement &#224; billes. Cest lui qui sapprochait. On le vit encore par intermittence pendant quelques secondes. Brusquement, le p&#233;d&#233;raste donna un coup de rein en avant. Comme t&#233;l&#233;command&#233;e, la fille avan&#231;a le ventre au m&#234;me instant et l&#339;il resta coll&#233; &#224; la coquille.

T&#233;tanis&#233;, le p&#233;d&#233;raste poussa un long hurlement, trembla sur place, comme si du plomb bouillant les avait unis &#224; jamais. La fille avait laiss&#233; retomber les bras et son corps &#233;tait tendu en arc de cercle, mais son visage navait pas chang&#233; dexpression.

Des applaudissements &#233;clat&#232;rent partout &#224; la fois. Le couple se d&#233;noua et un mince sourire apparut enfin sur le visage de la fille. Elle se s&#233;para de son cavalier. L&#339;il avait fondu. Tout barbouill&#233; par la transpiration des deux corps, il n&#233;tait plus quun magma de peinture sans forme. Malko se secoua. Charmante soir&#233;e. Et on nen &#233;tait quau d&#233;but. Son d&#233;guisement commen&#231;ait &#224; lui tenir horriblement chaud. Les deux Arabes le regard&#232;rent avec m&#233;fiance. Lun deux, le plus lettr&#233;, articula p&#233;niblement:

Your card, sir?

Carole &#233;tait &#224; un m&#232;tre, derri&#232;re une petite table couverte de listes et de cartes. Il y avait d&#233;j&#224; une bonne centaine de personnes.

Carole! appela Malko.

La jeune fille leva la t&#234;te, et d&#233;visagea l&#233;trange apparition. On aurait dit la momie de Toutankhamon. Chris Jones, promu maquilleur, navait pas l&#233;sin&#233; sur les bandelettes achet&#233;es &#224; la pharmacie de Porto-Giro. Il avait absolument tenu &#224; ce que Malko emporte son pistolet extra-plat. Mais il fallait une petite demi-heure pour le r&#233;cup&#233;rer et d&#233;vider deux ou trois cents m&#232;tres de bandelettes. Malko, ne gardant quun slip et une large ceinture pour dissimuler la forme du pistolet, s&#233;tait enti&#232;rement emmaillot&#233; de bandelettes, de la t&#234;te aux pieds, comme lHomme Invisible de H.G. Wells. Seuls deux trous pour les yeux, un pour la bouche et un pour le nez rappelaient quil n&#233;tait pas un fant&#244;me.

Cest moi, r&#233;p&#233;ta Malko.

Carole prit une petite lampe &#233;lectrique pos&#233;e sur la table devant elle et la braqua sur la momie. Dans les deux trous des yeux, elle vit briller le regard dor&#233;. Aussit&#244;t, elle pouffa de rire.

Laissez-le entrer, dit-elle aux Arabes.

Ceux-ci s&#233;cart&#232;rent et Malko put sapprocher de Carole. Son d&#233;guisement lui permit de ladmirer un instant, discr&#232;tement. Comme elle le lui avait dit, elle ne portait quun soutien-gorge et un slip de dentelle noire, avec une large ceinture de cuir, tr&#232;s bas sur le ventre et de hautes bottes de cuir marron montant &#224; mi-cuisse. En d&#233;pit de ses probl&#232;mes, Malko sentit se r&#233;veiller en lui, le d&#233;mon de la chair. Il avait rarement vu une femelle aussi app&#233;tissante. Il dut en transpara&#238;tre quelque chose dans son regard car Carole rougit en sexcusant:

L&#233;mir a voulu que toutes les femmes soient tr&#232;s sexy, ce soir. Malko sinclina:

Le r&#233;sultat d&#233;passe les esp&#233;rances

Ce fut Carole qui dut se pencher pour que ses bandages effleurent ses l&#232;vres. Avec le chignon de cheveux blonds, elle ne faisait pas loin de deux m&#232;tres.

LAnnapurna en moins rocailleux

Entrez vite, dit-elle, l&#233;mir serait furieux sil savait que jai invit&#233; quelquun quil ne conna&#238;t pas.

Malko ne se le fit pas dire deux fois. Une fois &#224; lint&#233;rieur il &#233;tait relativement en s&#233;curit&#233;. L&#233;mir ne pouvait pas savoir quil connaissait Carole et tous les invit&#233;s &#233;taient tri&#233;s sur le volet. Son d&#233;guisement le mettait &#224; labri des mauvaises rencontres. Il fon&#231;ait d&#233;j&#224; vers limmense buffet de lautre c&#244;t&#233; de la piscine quand il fut happ&#233; par un avorton, le seul pr&#233;sent &#224; &#234;tre habill&#233; normalement qui se tenait derri&#232;re Carole.

Vous &#234;tes maquill&#233;?

Vous trouvez que cela ne suffit pas? Le petit Sarde secoua la t&#234;te:

Il faut vous maquiller. L&#233;mir le d&#233;sire. Asseyez-vous sur cette chaise.

Malko sex&#233;cuta. Lautre avait dispos&#233; sur une petite table une douzaine de bombes &#224; main pour faire des raccords de peinture sur les voitures.

Il en brandit une dans chaque main et commen&#231;a &#224; asperger les bandelettes de Malko.

En dix secondes, celui-ci ressemblait &#224; une palette de peinture. Le Sarde stoppa et regarda son &#339;uvre dun &#339;il satisfait.

Molto bene, signor. Cest dix mille lires.

On se demandait vraiment pourquoi les carabiniers tendaient chaque nuit des barrages sur les routes pour attraper les bandits sardes. Il y a longtemps que ceux-ci n&#233;taient plus dans leurs maquis Heureusement que Malko avait gliss&#233; quelques billets entre deux bandelettes: il paya et cette fois se fondit dans la foule. Personne ne semblait pr&#234;ter une attention particuli&#232;re &#224; son d&#233;guisement. La plupart des hommes portaient des Tee-shirts barbouill&#233;s de peinture, avec des pantalons.

Et toutes les femmes &#233;taient nues. Ou du moins, elles le paraissaient. Beaucoup avaient des collants couleur chair et des bottes. Plusieurs portaient la m&#234;me tenue que Carole: slip et soutien-gorge noirs, grosse ceinture de cuir et bottes De quoi faire faire des heures suppl&#233;mentaires &#224; Freud.

En s&#233;loignant du buffet, un verre de vodka &#224; la main, Malko aper&#231;ut soudain l&#233;mir Katar.

Escort&#233; de son g&#233;ant caf&#233; au lait, et de lineffable Hussein, le d&#233;pliant publicitaire vivant, il se tenait debout pr&#232;s des musiciens, un verre de cristal &#224; la main. Lui aussi avait peinturlur&#233; son visage et sa chemise orn&#233;e de dentelle blanche. Ses traits mous ressortaient d&#233;sagr&#233;ablement sous l&#233;clat brutal des projecteurs de lorchestre. &#192; ses c&#244;t&#233;s se tenait une des plus belles filles que Malko ait jamais vues. Des yeux clairs et immenses, un ovale parfait, une longue chevelure noire et des jambes interminables moul&#233;es par des bottes de daim collantes sarr&#234;tant au-dessus du genou.

Elle navait pas de soutien-gorge: simplement une bavette de b&#233;b&#233; attach&#233;e autour du cou. Do&#249; il &#233;tait, Malko pouvait parfaitement apercevoir sa poitrine, en profil perdu. Ce qui ne semblait nullement la g&#234;ner.

L&#233;mir posa son verre, enla&#231;a la belle inconnue de la main gauche, les doigts emprisonnant tout le sein sous la bavette et tourna la t&#234;te dans la direction de Malko. Son regard se posa sur les bandelettes et il daigna sourire.

Malko &#233;prouva une sensation d&#233;sagr&#233;able. &#201;tait-ce de la curiosit&#233; ou l&#233;mir &#233;prouvait-il un soup&#231;on quelconque? Pour se donner une contenance, il chercha Carole des yeux. Elle n&#233;tait plus &#224; la porte gard&#233;e par les deux cerb&#232;res arabes. Il laper&#231;ut au milieu dun groupe qui &#233;voquait assez bien une explosion dans une usine de peinture. Lorchestre anglais jouait &#224; tue-t&#234;te, &#233;clair&#233; par des projecteurs de toutes les couleurs plac&#233;s dans les arcades du patio. Dans un coin, le grand p&#233;d&#233;raste buvait de la sangria &#224; la louche, effondr&#233; comme une araign&#233;e d&#233;sarticul&#233;e, mais une douzaine de couples mimaient lamour sans aucune honte. Partout les gens buvaient, flirtaient. Malko croisa un invit&#233; qui portait un pot de chambre sur la t&#234;te. Follement in.

Il avait peine &#224; croire que cette r&#233;union de snobs dingues f&#251;t un dangereux repaire despions. Et pourtant, il &#233;tait en danger. Il navait encore vu aucun des gardes &#224; mitraillettes qui devaient se tenir dans lombre.

Chris et Milton &#233;taient &#224; cinq cents m&#232;tres &#224; vol doiseau, dans le Donzi, ancr&#233; derri&#232;re un rocher de la baie. Joe Litton avait tenu parole et pr&#233;venu son marin. Mais que pouvaient-ils faire? Une fille tr&#232;s saoule bouscula ses r&#233;flexions:

Oh! une momie! gloussa-t-elle.

Aussit&#244;t, elle enla&#231;a Malko et le tra&#238;na sur la piste. Luxe supr&#234;me, elle portait en tout et pour tout une robe en plastique transparent bord&#233;e de vison au cou et dans le bas. Avec un minuscule slip blanc. Et elle puait le whisky comme un alambic. Jetant ses bras autour du cou de Malko, elle se colla &#233;nergiquement contre lui et murmura &#224; son oreille:

Quest-ce que &#231;a vous fait sous vos bandelettes? Cest fou ce que &#231;a mexcite, un homme comme &#231;a? Vous en avez mis partout?

&#192; c&#244;t&#233; de la fa&#231;on dont elle dansait, lexhibition de laraign&#233;e p&#233;d&#233;raste &#233;tait un divertissement de patronage. Malko commen&#231;ait &#224; se sentir s&#233;rieusement g&#234;n&#233;, bandelettes ou pas. Soudain, un &#233;nergum&#232;ne fon&#231;a sur eux et les s&#233;para violemment, en hurlant:

Cest la cure!

Il portait une lampe de m&#233;decin attach&#233;e sur le front et brandissait une &#233;norme seringue.

Ouvrez la bouche, ordonna-t-il.

La cavali&#232;re de Malko sex&#233;cuta docilement. Lautre fit gicler un long jet de liquide ambr&#233;. Elle riait tellement quelle s&#233;trangla et se plia en deux, toussant comme la Dame aux Cam&#233;lias. Le faux m&#233;decin braqua sa seringue sur Malko, qui dut ouvrir la bouche de mauvaise gr&#226;ce. Il ne tenait pas &#224; se singulariser. Mais il se garda bien davaler le liquide qui d&#233;goulina dans sa bouche. Satisfait, lautre alla sattaquer &#224; un autre couple. Malko recracha discr&#232;tement. C&#233;tait du whisky.

Tout &#233;tait permis, puisque la soir&#233;e &#233;tait plac&#233;e sous le signe du psychad&#233;lisme, donc de la folie douce.

Il r&#233;cup&#233;ra Carole au bord de limmense piscine. Ses yeux &#233;taient encore plus brillants. Sans fa&#231;on, elle attira Malko contre elle. Elle s&#233;tait litt&#233;ralement arros&#233;e de parfum. Dommage quelle soit si grande. C&#233;tait vraiment la montagne de chair pour superman. Assise dans un fauteuil de rotin, elle attira Malko contre elle. Ses cuisses dures enserraient ses jambes et la chaleur de son ventre p&#233;n&#233;trait les bandelettes. Elle avait pas mal bu.

Si on dansait, proposa Malko pour &#233;chapper &#224; lattentat &#224; la pudeur.

Formidable!

Elle se leva et s&#233;tira, faisant saillir sa poitrine. Son slip ne cachait rien de son intimit&#233;.

Par chance, lorchestre &#233;tait un peu moins d&#233;cha&#238;n&#233;. Ils senlac&#232;rent au bord de la piscine. Gentiment Carole demanda:

Mon ceinturon ne vous fait pas mal?

Malko lassura que non. Dress&#233; sur la pointe des pieds, sa bouche arrivait tout juste &#224; la bonne hauteur. Il commen&#231;a &#224; lembrasser &#224; petits coups et elle frissonna, se serrant encore plus contre lui.

Cest fou ce que je suis bien, souffla-t-elle. Je me sens merveilleusement libre L&#233;mir devrait organiser des f&#234;tes plus souvent. Sans r&#233;pondre, Malko la serra un peu plus et commen&#231;a &#224; se diriger sournoisement vers lombre de la galerie qui courait tout autour du patio. Toutes les portes des appartements priv&#233;s de l&#233;mir donnaient l&#224;. Quelque part dans cette partie des b&#226;timents se trouvait Kitty. Ce soir, c&#233;tait sa seule chance. Mais il fallait dabord sortir de cette foule.

Carole dansait de plus en plus amoureusement, fredonnant la m&#233;lodie de A whiter shade of pale. Elle pencha sa bouche sur Malko et lembrassa goul&#251;ment.

Cest bon de faire ce dont on a envie, murmura-t-elle. En Angleterre, on est toujours oblig&#233; de se retenir. Cet &#233;mir est vraiment un type formidable.

En tout cas, la soir&#233;e tournait &#224; lorgie mondaine, &#224; la partouze g&#233;ante.

Malko aper&#231;ut la t&#234;te de l&#233;mir dansant lui aussi, les deux mains enfonc&#233;es sous la bavette-soutien-gorge de sa cavali&#232;re. Autour deux, les gens dansaient dune fa&#231;on qui aurait fait honte &#224; des chimpanz&#233;s en rut. Il y avait quelques robes longues, mais la plupart des femmes navaient sur elles que leurs dessous et des robes transparentes bard&#233;es de cuir ou de chrome. Dailleurs, Malko vit une jeune femme tr&#232;s distingu&#233;e, avec un chignon compliqu&#233;, qui avait relev&#233; sa robe du soir pour que son cavalier puisse la caresser &#224; son aise tout en dansant. Tout autour de la piste, les serviteurs arabes, le torse nu et bronz&#233;, tournaient silencieusement, ramassant les verres vides et surveillant lobscurit&#233;. Ils devaient &#234;tre une douzaine. Malko remarqua quils ne regardaient jamais les couples. C&#233;taient peut-&#234;tre de vrais eunuques, selon la bonne vieille tradition orientale.

Soudain, il y eut un plouf et une bord&#233;e de hurlements venant de la piscine. Carole sarr&#234;ta de danser et prit Malko par la main.

Allons voir!

Il ny avait quune fille nue, en &#233;quilibre sur le plongeoir. Au pied de ce dernier, un faux cow-boy brandissait un fouet. Il le fit claquer et la lani&#232;re senroula autour de la taille de la fille nue. Elle poussa un cri et plongea une nouvelle fois, bras et jambes &#233;cart&#233;s. Lhomme au fouet se tourna vers une autre victime, une petite brune boulotte qui poussa un hurlement hyst&#233;rique lorsque la lani&#232;re senroula autour de sa poitrine prot&#233;g&#233;e par un plastique transparent. Nouveau hurlement dapprobation des spectateurs. Carole attrapa un grand verre de sangria sur un plateau qui passait et le vida dun coup. Elle en tendit un &#224; Malko.

Bois!

Il but, sentant le liquide lui r&#233;chauffer lestomac. Ce n&#233;tait pas le moment de c&#233;der &#224; lambiance. Jamais, il ne retrouverait une occasion pareille. Dans une heure, ils seraient tous ivres morts.

Sans doute pay&#233; au d&#233;cibel, lorchestre attaqua une composition absolument assourdissante. Leau de la piscine en tremblait. Carole, soudain, pouffa et d&#233;signa &#224; Malko un homme dune cinquantaine dann&#233;es, chauve et bedonnant, bavant comme un boxer, en train de peloter une petite blonde.

Cest le directeur de ma banque, &#224; Londres, fit-elle. Rassurant.

Si nous allions nous reposer un peu? proposa Malko.

Sans attendre sa r&#233;ponse, il lentra&#238;na par la main dans lombre de la galerie. Elle ne r&#233;sista pas.

Toutes les portes-fen&#234;tres vitr&#233;es &#233;taient grandes ouvertes. Lint&#233;rieur des pi&#232;ces n&#233;tait &#233;clair&#233; que par quelques chandeliers pos&#233;s sur les meubles. &#192; t&#226;tons, Malko entra dans la premi&#232;re pi&#232;ce. Il y avait d&#233;j&#224; un couple en train de faire lamour sur un des canap&#233;s. Carole pouffa discr&#232;tement. Le couple ne se d&#233;rangea m&#234;me pas en les voyant. Simplement, la fille posa sur Malko des yeux tristes et inexpressifs puis recommen&#231;a &#224; regarder le plafond. Deux verres de whisky &#233;taient pos&#233;s pr&#232;s deux.

Malko avait beaucoup de mal &#224; garder son calme. Pas &#224; cause de Carole. Il jeta un coup d&#339;il vers lext&#233;rieur. Personne ne semblait avoir remarqu&#233; leur disparition.

O&#249; allons-nous? souffla Carole.

&#192; laventure.

Ils trouv&#232;rent un divan libre &#224; la troisi&#232;me pi&#232;ce. Dans toutes les autres, un ou plusieurs couples faisaient lamour. Mais cette promiscuit&#233; ne d&#233;plaisait pas &#224; Malko. On les remarquerait moins. Carole retrouva toute son hypocrisie anglaise de bonne famille en saffalant sur le divan.

Pourquoi mavez-vous amen&#233;e ici? murmura-t-elle. On entend &#224; peine la musique

Comme si elle ne sen doutait pas.

Malko se mit en devoir de lui prouver que la musique nest pas tout dans lexistence.

Quelques secondes plus tard, il y eut un choc sourd. Carole faisait tomber ses bottes par terre. Le ceinturon suivit tr&#232;s vite. &#192; voir la fa&#231;on dont ses mains sactivaient autour des bandelettes, elle ne se demandait plus du tout, ce quelle &#233;tait venue faire. Soudain elle se redressa et &#244;ta elle-m&#234;me son soutien-gorge avec un sourire daise, et le jeta par terre. Elle &#233;tait si grande que la pointe de ses seins arrivait juste &#224; la hauteur de la bouche de Malko. Il nignora pas linvitation.

Carole g&#233;mit, se tordit contre lui, poussant furieusement son ventre contre celui de Malko.

Elle commen&#231;a &#224; tirer les bandelettes de tous les c&#244;t&#233;s. Ses grandes mains avaient une force peu commune. Elle parvint &#224; en d&#233;chirer une et se mit &#224; tirer dans tous les sens. Malko tournait comme un toton.

En trois minutes, Carole fut parvenue &#224; ses fins, ayant d&#233;couvert tout le corps de Malko jusqu&#224; la ceinture. En commen&#231;ant par les pieds. C&#233;tait une tornade, la belle Carole. Malko avait limpression de faire lamour avec un acheteur. Elle le p&#233;trissait, le malaxait, finalement se glissa sous lui.

Maintenant! ordonna-t-elle.

Ce sont des ordres auxquels un gentleman ne d&#233;sob&#233;it pas. Malko se trouva, quelques minutes plus tard, un peu essouffl&#233;, serr&#233; dans des bras dacier, par une Carole qui lui murmurait &#224; loreille.

Il faut que je boive, sinon, jai des complexes &#224; cause de ma taille. La musique arrivait toujours faiblement jusqu&#224; eux, m&#234;l&#233;e de cris et de rires. Apparemment, la f&#234;te battait son plein. Malko chercha &#224; t&#226;tons son pistolet quil avait gliss&#233; sous le divan au d&#233;but de leurs &#233;bats et le glissa sous le matelas.

Jai soif, dit soudain Carole.

C&#233;tait loccasion r&#234;v&#233;e. Malko bondit du divan et remit son slip.

Je vais chercher &#224; boire.

Il posa un baiser sur les seins encore palpitants de Carole et sortit de la pi&#232;ce, avec quand m&#234;me un pincement de c&#339;ur. Il se conduisait comme un mufle. Un monsieur nabandonne pas brutalement une dame apr&#232;s un &#233;change de bons proc&#233;d&#233;s. Il se jura de lui envoyer une &#233;norme gerbe de fleurs, de tulipes, fleurs damour. Il tourna &#224; gauche, suivant la galerie qui contournait tout le b&#226;timent. Il avait remarqu&#233; un passage sym&#233;trique &#224; celui par lequel il &#233;tait entr&#233; dans ce patio, qui devait conduire &#224; un autre corps de b&#226;timent. Carole ne s&#233;tonnerait pas trop de ne pas le voir revenir tout de suite. Elle penserait quil s&#233;tait fait enlever par une des nombreuses beaut&#233;s de la soir&#233;e.

Personne ne gardait la vo&#251;te. Malko la franchit rapidement et un air ti&#232;de lui fouetta le visage. Il se trouvait dehors, derri&#232;re le b&#226;timent, dans un second patio &#224; peine &#233;clair&#233; et beaucoup plus petit. Lendroit &#233;tait absolument d&#233;sert. Le bruit de la soir&#233;e psychad&#233;lique arrivait tr&#232;s faiblement jusque-l&#224;. Au fond, il apercevait la masse noire dun b&#226;timent. Cest l&#224; que devait se trouver Kitty, car apr&#232;s il ny avait plus rien que le d&#233;sert.

Le danger commen&#231;ait l&#224;. Car Malko navait absolument rien &#224; faire dans cette zone, en tant quinvit&#233;. Il aurait d&#251; emmener Carole, mais il aurait fallu lui donner des explications. Dailleurs, avec ses bandelettes et son slip, il navait vraiment pas lair dun espion. R&#233;solument il sengagea dans le patio, chaloupant volontairement sa d&#233;marche. Il aurait toujours la ressource de jouer livrogne. Cela n&#233;tonnerait personne.

Mais il parvint de lautre c&#244;t&#233; sans encombre. Une porte &#233;tait en face de lui, il tenta de louvrir.

Ferm&#233;e &#224; clef. Tout &#233;tait noir. Une seconde, lid&#233;e leffleura quil &#233;tait tomb&#233; dans un pi&#232;ge. Tout cela aurait d&#251; &#234;tre gard&#233;. Mais il navait pas beaucoup de temps pour se poser des questions.

Il se remit en marche et contourna le b&#226;timent. Avec ses espadrilles, il ne faisait aucun bruit. Arriv&#233; au coin du mur, il regarda.

Devant lui, il y avait encore une galerie avec plusieurs appliques.

D&#233;serte.

Do&#249; il se trouvait, il entendait le bruit de la mer dans lobscurit&#233;. Si au moins les gorilles avaient pu laccompagner!

Aucun bruit ne filtrait. Dinnombrables &#233;toiles brillaient dans le ciel limpide. La brise &#233;tait encore ti&#232;de, en d&#233;pit de lheure tardive.

Malko se d&#233;cida &#224; poursuivre.

&#192; Dieu vat!

Malko entendit soudain un glissement derri&#232;re lui. Il neut pas le temps de se retourner. Sa t&#234;te &#233;clata et il glissa dans linconscience.



11

Cest la lumi&#232;re du jour qui r&#233;veilla Malko. Un rayon de soleil br&#251;lant lui chauffa le visage. Il ouvrit les yeux et les referma aussit&#244;t. Il avait limpression que lorchestre de la soir&#233;e psychad&#233;lique continuait &#224; jouer dans sa t&#234;te. Avec pr&#233;caution, il t&#226;ta la bosse quil avait derri&#232;re loreille gauche. Un &#339;uf de pigeon.

Courageusement, il ouvrit les yeux pour de bon. Il se trouvait dans une pi&#232;ce aux murs peints en blanc, style h&#244;pital, meubl&#233;e du lit sur lequel il se trouvait, dune armoire, dune table et dune chaise. Des sangles pendaient du lit, permettant dattacher la personne qui sy trouvait, mais, lui, &#233;tait absolument libre de ses mouvements. Il se redressa, se mit debout et sapprocha de la fen&#234;tre. Si on pouvait appeler fen&#234;tre une ouverture dun m&#232;tre de c&#244;t&#233; ferm&#233;e par des barreaux en croisillons, &#233;pais chevrons de deux doigts. Ils &#233;taient scell&#233;s dans un mur de pierre de taille.

De lautre c&#244;t&#233;, c&#233;tait le paysage aride dune colline sarde, coup&#233;e en deux par une rang&#233;e de barbel&#233;s. Il devait &#234;tre tr&#232;s t&#244;t car le soleil &#233;tait encore &#224; mi-chemin du z&#233;nith mais une brume de chaleur formait d&#233;j&#224; un halo autour des pics dans le lointain. Malko alla jusqu&#224; la porte et tenta de louvrir. Bien entendu, elle &#233;tait ferm&#233;e &#224; clef. Il retourna s&#233;tendre sur le lit, ignorant sil avait dormi une nuit ou une semaine.

Son pistolet avait disparu et il &#233;tait v&#234;tu en tout et pour tout, de son slip. Dans un coin de la chambre, les bandelettes quon lui avait arrach&#233;es formaient un petit tas blanch&#226;tre.

Au moment o&#249; il se recouchait une clef tourna dans la serrure, le g&#233;ant caf&#233; au lait apparut, cette fois il braquait sur Malko son P.08 qui disparaissait dans son &#233;norme patte. Il fit signe &#224; Malko de se lever et de le suivre. S.A.S. ob&#233;it. Lautre laurait sans aucun doute transform&#233; en passoire &#224; la moindre incartade. Chris et Milton &#233;taient dehors, eux. Il fallait gagner du temps.

Malko frissonna dans le couloir frais. Ils ne crois&#232;rent personne. Le b&#226;timent &#224; la forme dun U navait pas d&#233;tage. Toutes les portes &#233;taient semblables et ferm&#233;es.

Enfin, ils parvinrent au bout du couloir. Le g&#233;ant frappa &#224; la porte, louvrit et poussa brutalement Malko &#224; lint&#233;rieur. L&#233;mir Katar &#233;tait assis derri&#232;re un bureau. Sans m&#234;me lever les yeux sur Malko, il dit une courte phrase en arabe et continua &#224; examiner la pile de dossiers qui se trouvaient devant lui. LArabe enserra le bras de Malko de sa patte &#233;norme et lui fit faire demi-tour, refermant soigneusement la porte du bureau derri&#232;re lui. Cette fois, Malko ny comprenait plus rien. Il aurait donn&#233; cher pour parler arabe. Mais sa m&#233;moire &#233;tonnante ne s&#233;tait jamais exerc&#233;e sur cette langue. Manque datomes crochus.

De nouveau ce fut lenfilade du couloir. Puis, brusquement, l&#233;blouissement dun patio d&#233;sert. Le domaine priv&#233; de l&#233;mir &#233;tait en r&#233;alit&#233; immense. La partie o&#249; se trouvait Malko &#233;tait la plus &#233;loign&#233;e des bungalows des invit&#233;s. Le gorille sarr&#234;ta devant une trappe de bois, au niveau du sol. Sans l&#226;cher Malko, il la souleva dune seule main et la laissa retomber de c&#244;t&#233; d&#233;couvrant une ouverture carr&#233;e. Malko eut soudain limpression quune pelle &#224; vapeur lui enserrait la nuque. Le g&#233;ant &#233;tait en train de le courber vers louverture. Pris de panique, Malko se d&#233;battit furieusement, donnant des coups de pieds, mordant m&#234;me le bras de son adversaire. Mais lautre &#233;tait le plus fort. Inexorablement la t&#234;te sinclina vers louverture. Il aper&#231;ut la surface lisse dune eau dormante.

Quelque chose flottait pr&#232;s de la surface. &#201;bloui par le soleil, Malko mit quelques secondes &#224; rep&#233;rer un corps humain: le corps de Carole. Bien que gonfl&#233; et d&#233;form&#233;, le visage &#233;tait tr&#232;s reconnaissable. Elle portait toujours ses dessous noirs et ses bottes. Un d&#233;tail fit fr&#233;mir Malko dhorreur. Une de ses mains &#233;tait retourn&#233;e et il vit les ongles arrach&#233;s et la peau du bout des doigts en lambeaux. On avait jet&#233; Carole vivante dans le puits.

Le g&#233;ant caf&#233; au lait le tira violemment en arri&#232;re et referma la trappe. Malko tremblait de d&#233;go&#251;t. Ainsi, la gentille Carole avait pay&#233; de sa vie laide quelle lui avait apport&#233;e. Lui, qui abhorrait la violence, avait envie soudain de sentir la crosse dun solide pistolet dans sa main. Pouss&#233; par son gardien, il reprit le chemin du bureau de l&#233;mir.



* * *


L&#233;mir Katar fumait un cigarillo quand Malko se retrouva toujours en slip dans son bureau. Cette fois ses yeux de myope se pos&#232;rent sur Malko, avec une expression ironique et cruelle. Malko le toisa avec d&#233;go&#251;t:

Cest pour mimpressionner que vous avez voulu que je voie le cadavre de Carole Ashley?

L&#233;mir tapota la cendre de son cigarillo et r&#233;pliqua de sa voix chantante:

Certainement pas. Vous &#234;tes un professionnel, nest-ce pas, au-dessus de ces choses? Cest seulement pour vous monter que je ne bluffe pas et que je suis s&#251;r de moi. Jaurais pu faire dispara&#238;tre cette fille purement et simplement. Au lieu de cette solution simpliste, un bateau emm&#232;nera le corps dans la baie. Lorsquon le retrouvera, on conclura &#224; une congestion, due &#224; un bain de minuit apr&#232;s une trop forte ingestion dalcool. Leau de ce puisard est sal&#233;e.

L&#233;mir parlait un anglais parfait en choisissant ses mots avec une certaine p&#233;danterie. Son blazer de flanelle bleu marine et son polo &#224; col roul&#233; &#233;taient dune &#233;l&#233;gance raffin&#233;e. Seule la lueur cruelle de ses yeux ne venait pas dEton. Malko ha&#239;ssait sa p&#233;danterie dassassin bien &#233;lev&#233;. Bien que nu, il conservait toute sa distinction et il sentit que l&#233;mir &#233;tait sensible &#224; cette classe.

O&#249; voulez-vous en venir? demanda-t-il s&#232;chement. Pourquoi mavez-vous kidnapp&#233;?

L&#233;mir ne put ma&#238;triser un tremblement dans sa voix, comme sil implorait Malko.

Je suis dans une situation tr&#232;s d&#233;licate, dit-il. Do&#249;, seul, Foster Hillman peut me sortir.

Une seconde, il fut sur le point de parler &#224; Malko de Aziz et de Baki, puis se retint. Apr&#232;s tout cet homme &#233;tait son prisonnier. Mais il avait absolument besoin de se justifier, ce pauvre &#233;mir. C&#233;tait bien la premi&#232;re fois quil trempait ses mains dans le sang, lui-m&#234;me.

Nessayez pas de mattendrir, avertit Malko. M&#234;me nos adversaires de lEst nont encore jamais employ&#233; une m&#233;thode aussi vile. Vex&#233;, l&#233;mir fit:

Si vous connaissiez les horreurs perp&#233;tr&#233;es par lIntelligence Service vous trouveriez ma combinaison dune innocence ang&#233;lique. Une fois, pr&#232;s de chez moi, ils ont fait liquider plus de deux mille rebelles, femmes et enfants compris, par des mercenaires

Malko en avait assez:

Finissons-en, dit-il. Vous allez me liquider, nest-ce pas? Alors, faites-le vite.

Sa rage &#233;tait telle quil pensait sans peur &#224; la mort. Et Dieu sait sil aimait la vie!

L&#233;mir sourit, m&#233;prisant.

Vous &#234;tes stupide. Je nai pas besoin de vous ex&#233;cuter. Ce domaine mappartient et jouit du privil&#232;ge de lexterritorialit&#233;. Les autorit&#233;s de ce pays le savent et se garderaient bien dy faire la moindre incursion. M&#234;me si vos amis de la C.I.A. le leur demandaient.

Vous allez donc rester ici. Des semaines ou des mois. Vous &#234;tes un otage int&#233;ressant. Et ne comptez sur personne pour vous faire &#233;vader. Je sais que vous n&#234;tes pas seul. Mais vos hommes ne pourront rien. Il faudrait une arm&#233;e pour prendre dassaut mon domaine. Dans ce cas, ajouta-t-il, je ferais imm&#233;diatement appel aux carabiniers. Je leur ai d&#233;j&#224; demand&#233; deffectuer des rondes fr&#233;quentes. Il y a tant denl&#232;vements en Sardaigne, ces temps-ci.

L&#233;mir se grisait de ses propres paroles. Renvers&#233; en arri&#232;re dans son fauteuil, il &#233;talait son double menton sur son col roul&#233;. Le d&#233;go&#251;t de Malko &#233;tait tel quil se demanda sil aurait le temps de l&#233;trangler avant que le g&#233;ant caf&#233; au lait, assis en tailleur derri&#232;re lui, puisse intervenir. Cela aurait valu la peine. Mais l&#233;mir navait pas fini son monologue:

Jai besoin de vous dans limm&#233;diat, annon&#231;a-t-il. Vous allez &#233;crire &#224; Foster Hillman, apr&#232;s avoir vu sa fille. Il croit que je bluffe, que je noserai pas y toucher. Je voudrais que cette lettre soit assez bien tourn&#233;e pour &#233;viter dautres amputations. Hillman doit cesser de me contrer.

Il parlait dune voix doucereuse et &#233;gale, les yeux baiss&#233;s, un peu comme un pr&#234;tre. Malko nosait pas comprendre.

Quoi? Vous allez

L&#233;mir d&#233;couvrit ses dents, avec toute la cruaut&#233; de lArabie.

Le second doigt accompagnera votre lettre. Jai un messager s&#251;r. Je veux que M. Hillman comprenne que jai absolument besoin des renseignements que je lui demande. Je pensais quil tenait assez &#224; sa fille pour &#233;viter des enfantillages tels que votre venue et le pi&#232;ge de New York. Je regrette de m&#234;tre tromp&#233;.

Autrement dit, articula lentement Malko, vous allez de nouveau torturer Kitty Hillman.

L&#233;mir eut un geste &#233;vasif:

Torturer est un mot inexact. Je ne tiens pas &#224; la faire souffrir. Mais, en labsence du docteur Weisthor, je suis oblig&#233; de faire appel &#224; Schaqk, ici pr&#233;sent, qui op&#233;rera avec moins dhabilet&#233;.

Jamais je n&#233;crirai cette lettre, dit Malko. Dailleurs je vous ai dit que Foster Hillman est mort.

L&#233;mir ne r&#233;pondit pas tout de suite. Lui et Malko saffrontaient du regard. Soudain lArabe claqua des doigts:

Jai une meilleure id&#233;e. Cest MmeHillman qui va &#233;crire &#224; son p&#232;re elle-m&#234;me. Elle trouvera des mots meilleurs, qui le toucheront plus peut-&#234;tre. Vous allez vous charger de lui faire r&#233;diger cette lettre. Moi, je nai rien pu en tirer, elle ne veut m&#234;me pas madresser la parole.

Cest une malade mentale, coupa Malko, &#233;c&#339;ur&#233;, elle est incapable d&#233;crire. Et je ne ferai rien pour la forcer

Il croyait r&#234;ver. Par la fen&#234;tre du bureau, il pouvait apercevoir les bungalows des invit&#233;s. &#192; quelques centaines de m&#232;tres il y avait des touristes, une vie normale. Ici, il &#233;tait en pleine horreur moyen&#226;geuse. L&#233;mir d&#233;crocha son t&#233;l&#233;phone et dit une longue phrase en arabe, puis il raccrocha et attendit, sans regarder Malko.

La porte souvrit. Et Malko se trouva devant loriginal de la photo que lui avait donn&#233;e le professeur Soussan.

Kitty Hillman &#233;tait encore plus ravissante au naturel. Pieds nus, elle portait une petite robe de toile imprim&#233;e multicolore, probablement sans rien dessous, car le tissu dessinait toutes ses formes et la courbe d&#233;licate de sa poitrine. Malko fondit devant son visage mobile, enfantin, avec deux immenses yeux noisette.

Il y avait au fond une expression de peur animale, la panique quon voit dans les pupilles des animaux pris dans un incendie. Puis, elle regarda Malko, toujours en slip, et son expression changea. Une onde comme un sourire parcourut ses l&#232;vres et son visage se d&#233;tendit imperceptiblement. Malko ne pouvait d&#233;tacher son regard du gros pansement sale qui entourait sa main gauche. L&#233;mir ne bluffait pas en effet. Mais lorsquil croisa le regard des yeux dor&#233;s, il baissa les siens.

MmeHillman na pas prononc&#233; un mot depuis quelle est en notre compagnie, dit-il. Jesp&#232;re que vous serez plus heureux que nous Je vais vous laisser avec elle.

&#192; ce moment, Malko reconnut lhomme qui escortait Kitty Hillman. C&#233;tait un de ceux qui avaient voulu le tuer avec le Riva. Son complet noir dessinait presque tous ses os tant il &#233;tait maigre et son visage plein de marques de petite v&#233;role &#233;tait repoussant. Malko se rapprocha soudain du bureau:

Faites sortir tout le monde, dit-il dune voix contenue. Je veux vous parler, seul &#224; seul. Dans votre int&#233;r&#234;t.

L&#233;mir h&#233;sita. Mais il vit le tic dinqui&#233;tude sur le visage dAziz et le chassa dune interjection rauque. Il sortit en emmenant Kitty. Seul, Schaqk resta, toujours &#224; la m&#234;me place.

Il ne parle que le dialecte de mon pays, dit l&#233;mir, que voulez-vous me dire?

Vous allez me laisser partir avec cette jeune fille, dit-il. Je vous donne une minute. Cela vous laisse une chance de sauver votre vie. Apr&#232;s, il sera trop tard.

L&#233;mir eut un sourire grin&#231;ant:

Cest pour cette intimidation ridicule que vous avez voulu rester avec moi. Vous perdez votre temps, monsieur.

Les yeux de Malko avaient vir&#233; au vert, ce qui &#233;tait tr&#232;s mauvais signe. Il dit lentement:

Vous ne le savez pas, mais vous &#234;tes d&#233;j&#224; mort.

L&#233;mir se troubla imperceptiblement mais parvint &#224; dominer le tremblement de ses mains.

Ce nest pas vous qui mex&#233;cuterez en tout cas, siffla-t-il. Ni Foster Hillman.

Je vous r&#233;p&#232;te que Foster Hillman est mort depuis une semaine, martela Malko. Exactement le jour o&#249; votre complice lui a t&#233;l&#233;phon&#233;. Il sest suicid&#233;.

Les yeux de l&#233;mir vacill&#232;rent. &#192; son tour, il posa un regard per&#231;ant sur Malko. Comment savoir sil bluffait? Malko voulut poursuivre son avantage:

Vous avez toute la C.I.A. sur le dos. Je vous lai d&#233;j&#224; dit. M&#234;me si je ne sors dici que mort. Et vous navez plus personne &#224; faire chanter.

L&#233;mir s&#233;tait repris:

Cest faux, dit-il. Foster Hillman nest pas mort. Je laurais appris.

Nous avons fait le n&#233;cessaire pour que vous ne le sachiez pas, pr&#233;cisa am&#232;rement Malko.

Toute leur machination pour sauver Kitty se retournait contre eux. Mais l&#233;mir n&#233;tait pas encore abattu.

Si Foster Hillman est mort, dit-il, je nai rien &#224; craindre. Vous ne faites pas de sentiment dans votre m&#233;tier. Vos chefs ne perdront ni argent ni homme pour retrouver une fille que ne peut leur servir &#224; rien

Malko eut un sourire froid.

Avez-vous entendu parler du g&#233;n&#233;ral Radford? Il admirait profond&#233;ment Foster Hillman. Il sait pourquoi il sest suicid&#233;. Il vous poursuivra toute sa vie. Cest lui qui dirige la C.I.A. maintenant, lui qui ma envoy&#233; ici.

Machinalement l&#233;mir sessuya le front. Son regard &#233;tait moins ferme. Int&#233;rieurement il maudit les &#201;gyptiens. Il t&#226;ta prudemment le terrain:

Si ce que vous dites est vrai, conclut-il, je dois vous supprimer ainsi que la fille. Il ny aura jamais aucune preuve.

Ne touchez pas &#224; Kitty, r&#233;p&#233;ta Malko. Vous signeriez votre arr&#234;t de mort.

Il pensa avec amertume quil navait plus que la fragile barri&#232;re des mots pour la prot&#233;ger. L&#233;mir ne s&#233;tait pas laiss&#233; convaincre.

Je vais vous faire conduire pr&#232;s delle, ordonna-t-il. Jai besoin de cette lettre tr&#232;s vite.

Lorsque la porte souvrit, Kitty Hillman se recroquevilla brusquement sur le lit &#233;troit, serrant ses jambes de sa main droite, sa main gauche devant le visage, pour ne pas voir qui entrait. Le g&#233;ant Schaqk poussa et referma la porte, toujours aussi indiff&#233;rent. En d&#233;pit de sa carrure &#233;norme, il se d&#233;pla&#231;ait avec une souplesse prodigieuse.

Malko resta immobile une seconde, pour ne pas effrayer la jeune fille. Il &#233;tait toujours en slip et souffrait de cette tenue succincte, mais l&#233;mir avait fait la sourde oreille lorsquil lui avait demand&#233; des v&#234;tements. Il le sentait encore plus &#224; sa merci ainsi. La chambre o&#249; &#233;tait d&#233;tenue Kitty &#233;tait &#224; trois portes de la sienne et meubl&#233;e exactement de la m&#234;me fa&#231;on, donnant elle aussi, sur le no mans land de rocaille. Il y avait maintenant presque vingt-quatre heures quil &#233;tait retranch&#233; du monde.

Kitty, appela-t-il doucement.

La jeune fille ne bougea pas. Il se rapprocha lentement et posa sa main sur le bras de la jeune fille.

Kitty, dit-il le plus doucement quil le put, je suis un ami, il ne faut pas avoir peur

Il ignorait si elle comprenait, mais il r&#233;p&#233;ta sa phrase plusieurs fois. Puisquil &#233;tait impuissant &#224; la sauver, au moins quil la rassure. La lettre, il nen &#233;tait pas question. Pour sortir de ce cauchemar, il ny avait quune solution: s&#233;vader avec Kitty. Ce qui semblait impossible pour le moment.

Lentement, il caressa le bras de la jeune fille, de l&#233;paule au poignet, en lui murmurant des mots sans grande signification mais dun ton tr&#232;s doux et tr&#232;s tendre. Peu &#224; peu, il la sentit se d&#233;tendre. Elle laissa tomber le bras qui prot&#233;geait sa figure et regarda Malko. Ses pupilles dilat&#233;es le d&#233;taill&#232;rent longuement, puis, sans doute rassur&#233;e, elle allongea ses jambes et appuya sa t&#234;te &#224; loreiller. Ils rest&#232;rent pr&#232;s dun quart dheure ainsi. Malko lui caressait les cheveux maintenant. Elle ne bougeait pas, les yeux dans le vague. Soudain, Malko sarr&#234;ta de la caresser et s&#233;carta l&#233;g&#232;rement. Ce fut imm&#233;diat. La main droite de Kitty partit comme une fl&#232;che et son bras saccrocha autour du cou de Malko. Elle poussa un petit g&#233;missement.

Je ne men vais pas, dit Malko. Je suis l&#224;, Kitty. Timidement, elle passa ses doigts sur son visage, comme pour le reconna&#238;tre. Elle regarda interminablement les yeux dor&#233;s pleins de douceur. Et dune voix minuscule, demanda:

Qui &#234;tes-vous, monsieur?

Comme effray&#233;e de sa propre audace, elle se tourna vivement contre le mur.

Je suis un ami, Kitty, r&#233;p&#233;ta Malko. Un ami de votre p&#232;re.

Elle ne parut pas comprendre. Mais elle saisit une des mains de Malko et la tint dans la sienne. Beaucoup plus tard, elle murmura:

Je veux partir, jai peur.

Nous partirons, dit Malko du ton le plus rassurant possible.

Maintenant, souffla Kitty. Puis elle &#233;clata en sanglots.

Pr&#232;s de deux heures pass&#232;rent ainsi, Kitty agissait comme un petit animal apprivois&#233;, avec des &#233;lans, des craintes inexpliqu&#233;es, des mots sans suite. Elle avait certainement &#233;t&#233; traumatis&#233;e par son enl&#232;vement, car elle semblait incapable de se rendre compte de la situation. Malko devait &#234;tre la premi&#232;re personne qui la traitait avec douceur et elle se rapprochait de lui. C&#233;tait path&#233;tique et horrible. Penser que cest cette enfant qui servait au troc de l&#233;mir. En douze ans de renseignement, Malko navait jamais vu quelque chose daussi froidement inhumain. Install&#233; dans une position inconfortable, il sankylosait pour ne pas d&#233;ranger Kitty. Il avait beau r&#233;fl&#233;chir comme un d&#233;ment, il ne voyait pas de moyen den sortir.

Le jour tombait, presque aussi brutalement que dans un pays tropical. Malko saper&#231;ut que Kitty s&#233;tait endormie contre son &#233;paule. Il y eut un claquement de serrure et la porte souvrit.

Suivi du g&#233;ant Schaqk, l&#233;mir fit une entr&#233;e quil voulait majestueuse. Il eut un regard de m&#233;pris amus&#233; pour Malko.

Alors, monsieur lagent de la C.I.A., cest tout ce que vous savez faire: prendre une fille dans vos bras.

Malko se leva tr&#232;s doucement pour ne pas d&#233;ranger Kitty, mais celle-ci, entendant le bruit, sursauta et se recroquevilla sur un coin du lit, ouvrant d&#233;mesur&#233;ment ses grands yeux.

Vous avez int&#233;r&#234;t &#224; me tuer, dit Malko. Parce que si je sors vivant dici, je naurai quune id&#233;e: vous retrouver, quoi quil puisse men co&#251;ter.

L&#233;mir haussa les &#233;paules.

Enfantillages. Vous &#234;tes pay&#233; par le Gouvernement am&#233;ricain pour traquer les espions, monsieur Linge, pas pour jouer les don Quichotte. Avez-vous fait &#233;crire cette lettre?

Dans la cellule maintenant sans soleil, Malko avait la chair de poule. Il r&#233;pliqua:

Non. Vous voyez bien que cette jeune fille est incapable d&#233;crire. Et de toute fa&#231;on, je vous ai dit que Foster Hillman est mort.

Tsst, tsst, fit l&#233;mir. Je ne vous crois pas. Vous autres Am&#233;ricains, vous n&#234;tes pas assez malins pour monter une telle histoire. Je veux cette lettre. Quelle la signe au moins. Maintenant, je dois aller pr&#233;sider larriv&#233;e des R&#233;gates, &#224; Porto-Giro. Cest une tr&#232;s jolie f&#234;te qui aurait beaucoup plu &#224; notre amie Carole Ashley. Je serai de retour dans deux heures. Je vous laisse avec Mlle Hillman. Au cas o&#249; vous narriveriez pas &#224; obtenir une lettre bien &#233;mouvante, ou &#224; l&#233;crire vous-m&#234;me, on ma fait une suggestion intelligente: pourquoi ne pas envoyer &#224; M. Foster Hillman un &#339;il de sa fille plut&#244;t quun doigt: cest plus ais&#233;ment reconnaissable

Malko regarda l&#233;mir pour voir sil ne plaisantait pas. Mais lArabe avait le visage s&#233;rieux, avec m&#234;me une expression de cruaut&#233; gourmande. Il renouait avec une vieille tradition. Au si&#232;cle dernier, le calife Omar de Bagdad avait renvoy&#233; par petits morceaux &#224; ses ennemis un &#233;missaire qui avait d&#233;plu.

Vous &#234;tes fou, dit Malko. Fou &#224; lier.

Sans r&#233;pondre, l&#233;mir fit demi-tour et sortit. Dans le couloir, il retrouva Abd el Baki et Abdul Aziz. Les deux &#201;gyptiens ne le l&#226;chaient plus dune semelle, lobservant sans cesse de leurs petits yeux noirs sans expression. Et Son Excellence Abdullah Al Salind Al Katar crevait de peur. Il savait que sans un r&#233;sultat rapide, il allait recevoir une balle dans le dos: les deux barbouzes ne croyaient pas une seconde &#224; la r&#233;ussite de lop&#233;ration Hillman. Et la cruaut&#233; de l&#233;mir grandissait comme sa peur: &#224; une vitesse vertigineuse.

Restez ici, commanda-t-il brutalement aux deux &#201;gyptiens, je ne veux pas quon vous voie avec moi, depuis votre stupide tentative rat&#233;e.

Onctueux et sinistres les deux hommes sinclin&#232;rent et regard&#232;rent partir l&#233;mir.

Les Sept Plaies dEgypte.

Kitty &#233;tait r&#233;veill&#233;e. Cette fois, d&#232;s que l&#233;mir fut sorti, elle se rapprocha de Malko et se blottit contre sa poitrine. Il sentit ses petits seins s&#233;craser contre lui, &#224; travers le mince tissu de la robe. La jeune fille ne disait rien, mais de grosses larmes coulaient le long de ses joues.

Quest-ce quil y a, Kitty?

Jai peur, dit-elle. Je voudrais rentrer.

Elle se serra encore plus fort; ses grands yeux candides ne quittaient pas son visage. Il se dit quelle &#233;tait tr&#232;s belle avec sa bouche si f&#233;minine et ses longs cheveux qui contrastaient avec lexpression enfantine de ses yeux.

Sans rien dire, elle tira Malko pour quil s&#233;tende sur le lit &#224; c&#244;t&#233; delle. Puis elle sallongea de tout son long contre lui, comme pour le r&#233;chauffer, la t&#234;te au creux de son &#233;paule. Sa respiration &#233;tait r&#233;guli&#232;re et lente. Malko sassoupit lui aussi, &#233;puis&#233; par la tension nerveuse. Il faisait nuit d&#233;j&#224;, mais une lampe dehors diffusait une lueur p&#226;le dans la chambre-cellule. Malko fut r&#233;veill&#233; par une sensation &#233;trange: sur un coude Kitty le regardait. Son visage s&#233;tait m&#233;tamorphos&#233;. Ses yeux mangeaient tout son visage. Sa bouche &#224; demi entrouverte avait une expression vorace et une grosse veine battait sur son cou. Malko r&#233;alisa tout &#224; coup que son corps &#233;tait press&#233; contre le sien et quelle avait envie de lui.

Et ce que lui avait dit le professeur Soussan lui revint en m&#233;moire. Kitty avait des besoins sexuels quelle assouvissait comme un petit animal avide de sensations agr&#233;ables.

Il voulut se lever, mais elle len emp&#234;cha avec une mimique suppliante. Inutile de la raisonner. La pr&#233;sence de Malko lavait rassur&#233;e, elle oubliait le danger et la nature reprenait le dessus. Elle serrait ses hanches &#233;troites de gar&#231;on contre Malko avec application, sans dire un mot. Il essaya de nouveau de se lever, mais cette fois, Kitty g&#233;mit si douloureusement quil se laissa aller contre elle. Aussit&#244;t, elle se d&#233;tendit.

Elle avait des gestes maladroits et un peu brutaux, mais son petit visage triangulaire respirait enfin la joie. Quand Malko la prit, elle se mordit les l&#232;vres au sang comme pour se punir. Puis elle le serra de toute la force de son bras valide. Elle ne cria quune fois, un petit cri doiseau, lorsquelle heurta sa main bless&#233;e au mur. Puis, elle sendormit dun coup, les cheveux dans la figure de Malko. Il &#233;prouvait une infinie piti&#233; pour cette femme-enfant doublement mur&#233;e dans sa solitude par son d&#233;rangement mental et sa captivit&#233;. Dans son sommeil, Kitty, soulag&#233;e, d&#233;tendue, souriait aux anges dans la beaut&#233; d&#233;licate de son corps nu. Malko la couvrit de sa robe et se leva. La fen&#234;tre n&#233;tait plus quun carr&#233; noir, &#233;clair&#233; par la lune. Des pas r&#233;sonn&#232;rent dans le couloir. De nouveau ce fut le c&#233;r&#233;monial habituel.

Vous avez la lettre? demanda l&#233;mir.

Malko secoua la t&#234;te n&#233;gativement. LArabe explosa de rage:

Imb&#233;cile! Vous ne changerez rien avec votre ent&#234;tement. Jaurai ces renseignements. Demain matin Schaqk op&#233;rera Mlle Hillman. Kitty dormait en boule, enroul&#233;e dans sa robe.

Mais que voulez-vous au juste? demanda Malko. Int&#233;ress&#233; l&#233;mir expliqua:

La liste des agents de la C.I.A. dans les pays arabes du Moyen-Orient. Presque tous travaillent pour Isra&#235;l

Malko le regarda, interloqu&#233;:

Mais, jamais personne, sous aucun pr&#233;texte, ne vous communiquera ces renseignements. M&#234;me pas Foster Hillman sil &#233;tait encore vivant. Mais pourquoi en avez-vous besoin?

Une lueur de complicit&#233; passa sur le visage de l&#233;mir. Il s&#233;loigna de la porte et dit dune voix plaintive:

On me fait chanter. Les &#201;gyptiens. Cest ma vie qui est en jeu. Il faut me comprendre.

Malko sentit un fol espoir lenvahir.

Excellence, dit-il, lib&#233;rez Kitty et je peux vous promettre que vous naurez rien &#224; craindre de personne. Nous vous prot&#233;gerons aussi longtemps quil le faudra.

L&#233;mir secoua la t&#234;te:

Vous ne pouvez pas go&#251;ter la nourriture que je mange, dormir au pied de mon lit, emp&#234;cher un tueur de me poignarder en sacrifiant sa vie. Il me faut ces renseignements.

Ainsi, la guerre dIsra&#235;l continue ici, soupira Malko. Je pensais que vous &#233;tiez un homme intelligent, Excellence.

Je pr&#233;f&#232;re &#234;tre un homme vivant, coupa l&#233;mir. Je ne crois pas &#224; vos promesses. Jai d&#233;j&#224; connu celles des Anglais. Vous vous souvenez de Nouri Sa&#239;d &#224; Bagdad. LIntelligence Service lui avait jur&#233; une protection &#233;ternelle. Il est mort, pendu par les pieds &#224; un arbre de la place dAra et son corps a &#233;t&#233; d&#233;chiquet&#233; par la foule. Au revoir, monsieur Linge.

Il cracha une phrase en arabe et Schaqk empoigna Malko par le bras. Celui-ci se d&#233;battit et heurta la chaise qui tomba. Kitty se r&#233;veilla en sursaut, vit la bagarre et poussa un long hurlement hyst&#233;rique. D&#233;j&#224; Schaqk tirait Malko hors de la pi&#232;ce, irr&#233;sistiblement. La porte se referma. Le cri de la jeune fille r&#233;sonna longtemps dans le couloir. Il se termina brusquement en sanglot &#233;trangl&#233;.

Projet&#233; dans sa propre cellule, Malko jurait &#224; voix basse, fou de rage et dimpuissance.

Il &#233;tait s&#251;r que les deux gorilles devaient combiner un plan pour le faire &#233;vader, mais comment? &#192; moins que l&#233;mir ne les ait mis hors de combat. Avant quune nouvelle &#233;quipe soit &#224; pied d&#339;uvre, cen serait fini pour Kitty et lui.

Ainsi la guerre dIsra&#235;l continuait &#224; deux mille kilom&#232;tres &#224; louest de J&#233;rusalem.

Pour la centi&#232;me fois, il sapprocha de la fen&#234;tre. La colline nue et pierreuse &#233;tait d&#233;serte. Les barreaux massifs qui le s&#233;paraient de la libert&#233; &#233;taient scell&#233;s et il aurait fallu des ann&#233;es pour en venir &#224; bout en les limant.

La porte &#233;tait &#233;paisse, incrochetable et le couloir certainement surveill&#233;. L&#233;mir &#233;tait trop s&#251;r de lui pour ne pas avoir pris toutes ses pr&#233;cautions. D&#233;courag&#233;, S.A.S. revint &#224; son lit. Il pensait &#224; Kitty de nouveau seule dans la cellule voisine.

Il &#233;tait encore allong&#233; quand Schaqk entra, portant un plateau de nourriture. Son gardien le posa sur la table, et sans prononcer un mot ressortit.



12

&#192; travers les barreaux de la cellule, la masse noire de la montagne se d&#233;tachait dans la nuit claire. Malko navait pas touch&#233; &#224; son d&#238;ner. &#201;c&#339;ur&#233;. Aucun bruit ne filtrait du b&#226;timent, comme sil avait &#233;t&#233; inhabit&#233;. Sauf de temps en temps un froissement dans le couloir: probablement le sinistre Schaqk.

&#192; dix m&#232;tres de l&#224;, il esp&#233;rait que Kitty dormait. Les yeux ouverts dans lobscurit&#233;, Malko narrivait pas &#224; trouver le sommeil. Il &#233;tait pr&#232;s dune heure du matin.

Soudain, un grondement tr&#232;s lointain venant de la colline, fit sursauter Malko. Il se leva, alla &#224; la fen&#234;tre et examina lobscurit&#233;, sans rien voir. Il resta l&#224;, les sens aux aguets, avec limpression que quelque chose se passait, sans pouvoir dire quoi. Malko avait beau &#233;carquiller les yeux, il ne parvenait pas &#224; percer lobscurit&#233;. Il entendit seulement rouler quelques cailloux, mais cela ne voulait rien dire. Des tas de petits animaux devaient se promener la nuit.

Peu apr&#232;s, il y eut un pi&#233;tinement presque sous la fen&#234;tre de sa cellule et un bruit sourd. Comme un corps qui tombe. Alors, il comprit quon venait le d&#233;livrer.

Chris Jones, le visage noirci au bouchon, chauss&#233; despadrilles, avan&#231;ait courb&#233; en deux dans lobscurit&#233;. Trois heures plus t&#244;t, il s&#233;tait bourr&#233; de carot&#232;ne, comme on le lui avait appris &#224; l&#233;cole de commando de San Antonio au Texas. Aussi, bien que lobscurit&#233; f&#251;t totale, il distinguait vaguement les formes des objets.

Dun bond, il parvint jusquau mur du b&#226;timent et se colla tout contre lui. Il avait environ une minute devant lui. Toute la journ&#233;e il avait observ&#233; &#224; la jumelle le domaine. Sur ce c&#244;t&#233;, il ny avait quun garde arm&#233; qui faisait le tour du b&#226;timent en cinq minutes environ. Il entendit des pas r&#233;guliers. Lautre arrivait, et lorsquil tourna le coin, il se trouva nez &#224; nez avec la haute silhouette de lAm&#233;ricain. Chris frappa sans piti&#233; &#224; la gorge, du tranchant de la main. Le garde, totalement surpris, porta les mains &#224; son cou, l&#226;chant sa mitraillette Thomson qui tomba avec un effroyable bruit de ferraille. Mais il n&#233;tait qu&#233;tourdi. Une fraction de seconde plus tard, il d&#233;marrait &#224; toutes jambes.

Plaqu&#233; aux jambes par le gorille, il roula par terre. Chris parvint &#224; lui enserrer le cou dans son bras droit et commen&#231;a &#224; serrer. &#192; tout prix &#233;viter quil ne crie. Et ne pas perdre de temps. Mais lautre avait une force extraordinaire. Chris avait limpression d&#233;trangler un tronc darbre. LArabe grognait, se secouant comme un ours bless&#233;, cherchant &#224; se d&#233;barrasser de l&#233;treinte mortelle.

Chris comptait lentement. Un individu normal devait perdre connaissance &#224; douze. LArabe gigota encore un peu &#224; dix-huit et eut une derni&#232;re contraction &#224; vingt-cinq. Pour plus de s&#251;ret&#233;, Chris serra encore cinq secondes et se releva.

Il avait encore trois minutes au moins avant que lalerte ne soit donn&#233;e. Ce c&#244;t&#233; &#233;tait assez peu gard&#233;, les seules ouvertures &#233;tant les fen&#234;tres &#224; barreaux. Il y en avait douze. Le gorille &#233;tait s&#251;r que Malko se trouvait dans une des douze.

En courant le long du mur, il appelait &#224; voix basse, sous chaque fen&#234;tre:

S.A.S.! S.A.S.!

Malko &#233;tait &#224; la cinqui&#232;me fen&#234;tre.

Je suis l&#224;, souffla-t-il. Vite. Mais je ne peux pas sortir.

O.K., fit le gorille, on sen occupe. Ne bougez pas. Accroupi, il sortit lantenne dun minuscule walkie-talkie, attendit le gr&#233;sillement et dit un seul mot:

Go!

Il replia lantenne, et prit dans sa ceinture un &#233;trange objet, avec un mauvais sourire. Un engin appel&#233; gyrojet, en forme de pistolet, mais tirant des missiles de treize millim&#232;tres qui faisaient des trous gros comme des soucoupes &#224; plus de deux cents m&#232;tres. Il venait d&#234;tre mis au point. Chris lavait achet&#233; &#224; San Francisco pour 160 dollars, &#224; tout hasard. Il portait &#224; sa ceinture vingt roquettes.

Le canon de son gyrojet dirig&#233; contre langle du mur, il attendit. L&#224;-bas, sur la colline le grondement qui avait intrigu&#233; Malko avait recommenc&#233;.

Malko ne comprenait plus. Ils nauraient jamais le temps de scier les barreaux. C&#233;tait de lacier au tungst&#232;ne, presque impossible &#224; entamer avec des outils normaux. Et les gardes nallaient pas tarder &#224; r&#233;agir. Du dehors, Chris le h&#233;la:

Prenez &#231;a.

Il d&#233;posa sur le rebord de la fen&#234;tre un Colt 38 charg&#233; que Malko ramassa aussit&#244;t. Jamais il navait &#233;t&#233; aussi heureux davoir une arme &#224; feu.

La fille! cria-t-il. Elle est &#224; c&#244;t&#233;.

Sa voix fut couverte par le grondement devenu assourdissant. Une seconde, Malko pensa &#224; un h&#233;licopt&#232;re. Il ne voyait toujours rien dans le noir.

Le bruit changea et Malko reconnut un moteur de camion ou de char. Dapr&#232;s la distance, il avait franchi la cl&#244;ture de barbel&#233;s. La silhouette dun &#233;norme v&#233;hicule apparut dans lobscurit&#233;, fon&#231;ant vers le b&#226;timent, tous phares &#233;teints dans un vacarme effroyable. Cahotant sur la rocaille, l&#233;norme machine avan&#231;ait en crabe; avec des coups de moteur &#224; r&#233;veiller un mort. C&#233;tait un Wrecker, un camion-grue de d&#233;pannage, avec un moteur de trois cents chevaux et six roues ind&#233;pendantes. Il d&#233;valait la pente caillouteuse comme un char. Avec un grincement effroyable de freins, lengin sarr&#234;ta juste sous le mur.

Ici!

C&#233;tait la voix de Chris Jones.

Du camion, une voix cria quelque chose. C&#233;tait Milton Brabeck.

On va vous lancer une cha&#238;ne, cria lAm&#233;ricain &#224; Malko, passez-la &#224; travers les barreaux. Attention, cest lourd, reculez-vous.

Malko ob&#233;it et alla jusquau fond de la chambre. Il y eut des jurons, un cliquetis m&#233;tallique et des bruits de moteur: le camion faisait demi-tour.

Un choc violent contre les barreaux. Chris avait mal vis&#233;. La cha&#238;ne retomba &#224; lext&#233;rieur. Au m&#234;me moment, des cris retentirent dans le couloir. Quelquun hurla un ordre en arabe. En toute h&#226;te, Malko poussa son lit devant la porte. C&#233;tait trop b&#234;te de se faire prendre maintenant. De toute fa&#231;on, il avait le Colt 38.

D&#233;p&#234;chez-vous, ils se sont r&#233;veill&#233;s, cria-t-il.

Ils feraient mieux de continuer &#224; dormir, dit Chris, sinistre. Cette fois, la cha&#238;ne resta accroch&#233;e sur lappui de la fen&#234;tre. Malko bondit, tira le bout qui d&#233;passait et le passa &#224; travers deux barreaux, puis il rejeta lextr&#233;mit&#233; &#224; lext&#233;rieur. Il sentit aussit&#244;t quon en tirait le bout.

&#199;a va, cria Chris. Encore deux minutes.

Cliquetis de cha&#238;nes. Un vrai rallye de fant&#244;mes. Un cri dehors, deux coups de feu. Chris leva son gyrojet. Cela fit une flamme orange, la fus&#233;e fila comme une balle tra&#231;ante. Une explosion sourde et un cri inhumain. La t&#234;te arrach&#233;e, Abd el Baki bascula en avant dans un jet de sang. Aziz saplatit pr&#233;cipitamment. Chris revint au camion. Dans lobscurit&#233;, Milton et lui luttaient pour attacher les deux bouts de la cha&#238;ne aux manilles, s&#233;crasant somptueusement les doigts.

&#199;a y est, cri&#232;rent en m&#234;me temps les deux Am&#233;ricains.

Milton escalada l&#233;norme cabine et embraya doucement. Le lourd camion avan&#231;a dun m&#232;tre et les cha&#238;nes se tendirent. Chris Jones, son pistolet lance-fus&#233;es au poing, croisa les doigts et murmura:

Mon Dieu, pourvu que &#231;a tienne!

Si les cha&#238;nes cassaient, c&#233;tait foutu. Ils nauraient pas le temps de faire une autre tentative. Les cha&#238;nes &#233;taient maintenant tendues &#224; craquer.

Go! hurla Chris.

Une main sur le volant du monstre, lautre sur le levier de vitesse, la premi&#232;re, crabot&#233;e sur les deux ponts, Milton appuya &#224; fond sur lacc&#233;l&#233;rateur. Les trois cents chevaux rugirent en faisant trembler le capot.

L&#233;cho se r&#233;percutait dans les collines &#224; linfini. Les roues patinaient sur le sol l&#233;g&#232;rement en pente, projetant un flot de cailloux contre les murs. Tout le camion tremblait comme un cheval en plein effort, les ridelles claquaient. Les dents serr&#233;es, Milton donnait des petits coups dacc&#233;l&#233;rateur sans oser pousser &#224; fond, de peur de casser les cha&#238;nes. Mais les barreaux tenaient trop bien. Ils s&#233;taient &#224; peine incurv&#233;s sous la traction. Le camion, tir&#233; en arri&#232;re redescendait vers le mur.

Plus fort! hurla Malko dans le vacarme.

Milton entendit. Il se cala sur son si&#232;ge, releva une seconde son pied de lacc&#233;l&#233;rateur, puis l&#233;crasa, debout sur la p&#233;dale. Il eut limpression que le camion allait senvoler. Une fraction de seconde, lengin resta immobile, puis il fit un bond de dix m&#232;tres en avant, presque sans toucher le sol. Milton l&#226;cha tout et appuya des deux pieds sur le frein.

Un double hurlement de joie couvrit presque le bruit du moteur. La grille arrach&#233;e avec un bon morceau de mur, pendait derri&#232;re le gros camion. Et Malko &#233;tait en train de se hisser par louverture. Il &#233;tait engag&#233; &#224; mi-corps quand Abdul Aziz se releva au coin du mur, une mitraillette Thomson &#224; la hanche. Ce fut la plus mauvaise et la derni&#232;re id&#233;e de sa vie. Le gyrojet fit pshuit. La trajectoire orange dessina une gracieuse arabesque qui se termina dans la poitrine de lArabe. Il neut m&#234;me pas le temps de crier. Mais son doigt resta crisp&#233; sur la d&#233;tente de la mitraillette.

Les balles claqu&#232;rent sur les t&#244;les du camion et le mur, et une bonne partie se perdit dans le ciel.

Trois gardes arabes plong&#232;rent aussi vite quils purent comme sils priaient face &#224; La Mecque, consid&#233;rablement refroidis par les deux cadavres des barbouzes &#233;gyptiennes. Malko toucha terre et sauta sur le camion.

Filons, dit Chris, cela va devenir malsain.

La fille, r&#233;pliqua Malko. Il faut la lib&#233;rer aussi.

O&#249; est-elle?

Il leur montra le mur.

La troisi&#232;me fen&#234;tre.

Milton fit avancer le camion. Deux minutes plus tard, il &#233;tait en position devant la fen&#234;tre de Kitty. Malko et Chris saffairaient &#224; d&#233;tacher les morceaux de la grille encore accroch&#233;s &#224; la cha&#238;ne.

Plusieurs coups de feu retentirent, venant du coin du b&#226;timent. Au jug&#233;, Chris tira encore une fus&#233;e. Elle arracha un morceau de mur dont les d&#233;bris arros&#232;rent les trois hommes couch&#233;s. Malko tra&#238;na le bout de la cha&#238;ne jusqu&#224; la fen&#234;tre. Aid&#233; par Chris, il grimpa le long du mur, t&#226;chant datteindre les barreaux.

Kitty, appela-t-il. Pas de r&#233;ponse.

Chris se releva doucement portant le poids de Malko et celui-ci put se dresser jusqu&#224; la fen&#234;tre. La chambre &#233;tait dans lobscurit&#233;. Rapidement, il passa la cha&#238;ne autour des deux principaux barreaux et retomba.

En avant, hurla-t-il.

Cette fois, Milton avait pris le coup. Le lourd camion patina puis bondit en avant, entra&#238;nant la grille.

Larrachage des deux grilles navait pas dur&#233; cinq minutes.

En arri&#232;re, cria Malko.

Le camion vint heurter le mur, &#224; la hauteur de la fen&#234;tre. Le plateau arri&#232;re &#233;tait juste &#224; la hauteur de louverture. Milton et Malko se pr&#233;cipit&#232;rent. LAm&#233;ricain braqua une torche &#233;lectrique sur louverture carr&#233;e.

Kitty &#233;tait couch&#233;e dans le lit, la t&#234;te cach&#233;e sous les couvertures. De la fen&#234;tre, Malko voyait son corps trembler. Il appela, le plus doucement possible:

Kitty, Kitty, cest ton ami.

Ce nest qu&#224; son troisi&#232;me appel quelle consentit &#224; lever le nez. Elle &#233;tait terroris&#233;e et tremblait convulsivement. Ses cheveux attach&#233;s en deux couettes sur les c&#244;t&#233;s lui faisaient para&#238;tre douze ans. Malko en eut le c&#339;ur serr&#233;.

Kitty, r&#233;p&#233;ta-t-il, levez-vous et venez. Nous partons.

Elle le regarda sans bouger et sans r&#233;pondre. La peur la paralysait. Malko voyait ses l&#232;vres bouger mais aucun son nen sortait.

D&#233;p&#234;chons-nous, hurla Chris.

Malko comprit que rien ne ferait bouger Kitty de son lit. Il fallait aller la chercher.

Il engagea son corps dans l&#233;troite ouverture et se pencha. Si seulement il r&#233;ussissait &#224; lattraper. Mais, elle se recula contre le mur. Au m&#234;me moment, on entendit des glapissements et la voix aigu&#235; de l&#233;mir d&#233;versant un torrent dinsultes sur ses hommes. Lun deux se leva et envoya une longue rafale en direction du camion. Milton tira Malko en arri&#232;re.

Il faut partir, ils arrivent en nombre. On va tous y rester.

En effet, galvanis&#233;s, les Arabes attaquaient en hurlant. Malko comprit quil ne servirait de rien de se faire reprendre. Libre, il serait plus utile &#224; la fille de Foster Hillman.

Kitty, appela-t-il une derni&#232;re fois.

Mais elle avait remis sa t&#234;te sous la couverture et ne r&#233;pondit m&#234;me pas. Il se laissa glisser dehors et le camion d&#233;marra aussit&#244;t. Des silhouettes couraient dans lobscurit&#233;. Le gyrojet tonna deux fois. Malko rampa jusquau marchepied, atteignit lhabitacle et le camion prit de la vitesse.

Plusieurs balles senfonc&#232;rent dans la carrosserie tout pr&#232;s de la main de Malko.

Un projecteur salluma sur le toit du b&#226;timent et l&#233;claira. Mais le gros camion avait d&#233;j&#224; atteint les barbel&#233;s. De lautre c&#244;t&#233;, le terrain descendait en pente douce, ce qui les mettait &#224; labri des balles. Pendant plusieurs minutes, ils ne purent se parler tant le vacarme du moteur lanc&#233; &#224; plein r&#233;gime sur le terrain in&#233;gal &#233;tait assourdissant. Puis, ils rejoignirent un chemin de terre et cela se calma un peu.

Quest-ce que cest que cet engin? demanda Malko. Chris sourit largement.

On la piqu&#233; sur un chantier, avec dautres trucs. Cest increvable. Toute la journ&#233;e on a planqu&#233; avec les jumelles. On &#233;tait s&#251;r que, sils ne vous avaient pas liquid&#233;, vous &#233;tiez dans ce coin-l&#224;.

De la bonne m&#233;canique am&#233;ricaine, rench&#233;rit Milton en frappant le volant du plat de la main.

Mais Malko navait pas le c&#339;ur &#224; loptimisme.

La fille est rest&#233;e l&#224;-bas, dit-il. Et l&#233;mir est d&#233;cid&#233; &#224; la torturer. Il ne croit pas que Foster Hillman est mort.

Milton Brabeck fit une embard&#233;e terrible pour n&#233;gocier une courbe d&#233;licate. Les trois hommes furent projet&#233;s les uns contre les autres, incapables de parler. Puis Chris r&#233;pliqua:

On ira la chercher. M&#234;me sil faut faire sauter pierre par pierre cette satan&#233;e baraque. Et m&#234;me si les Ritals veulent nous en emp&#234;cher. Mais ce soir on dort. &#192; chaque jour suffit sa peine. Le Donzi nous tend les bras. Pour plus de s&#251;ret&#233; on va aller sancrer pr&#232;s dune &#238;le. Malko pensa avec reconnaissance &#224; Joe Litton.



13

Le capitaine des carabiniers Orlando Grado, chef de la brigade de Porto-Giro, &#233;tait un homme petit dont la t&#234;te minuscule formait un contraste bizarre avec un corps rond comme une barrique. Il avait de petites jambes, un long cou d&#233;chassier et des yeux brillants, comme un oiseau. Il avait beau arborer les casquettes les plus rigides et les manteaux les plus stricts, il narrivait jamais &#224; inspirer le respect d&#251; &#224; son grade. Dailleurs, il remplissait ses fonctions avec un laisser-aller bienveillant, tout &#224; la d&#233;votion de l&#233;mir Katar qui avait linsigne bont&#233; de payer les &#233;tudes universitaires dAlfredo, son fils unique. Le climat de la Sardaigne &#233;tait idyllique, le travail inexistant et les jeunes paysannes sardes, parfois sensibles au prestige de luniforme. Une vie presque id&#233;ale.

Et pourtant, en cette minute, le capitaine Orlando Grado aurait volontiers &#233;chang&#233; sa douillette sin&#233;cure pour un poste au fin fond de la Sicile, le plus loin possible de Porto-Giro.

Lhomme qui se tenait en face de lui le crucifiait. Il avait &#233;pluch&#233; ses papiers, lu sa carte, examin&#233; les deux hommes qui laccompagnaient. Ce n&#233;taient ni des plaisantins ni des farceurs. Et chaque mot qui tombait des l&#232;vres de lhomme blond et distingu&#233; assis sur la modeste chaise de la permanence senfon&#231;ait comme un pieu dans le c&#339;ur du capitaine: tentative de meurtre, kidnapping, s&#233;questration, assassinat, recel de cadavre, chantage

Orlando Grado tira une cigarette de son vieil &#233;tui de cuir, et la tapota sur son ongle dun air pensif, les yeux perdus dans le vague. Il n&#233;tait que neuf heures du matin, et il navait pas encore le cerveau tr&#232;s clair:

Commandatore, dit-il dun ton plaintif, Son Excellence l&#233;mir Katar est le bienfaiteur de l&#238;le Tout ce que vous me dites, bien s&#251;r, mais enfin

Malko linterrompit dun ton sec:

Capitaine, sommes-nous dans son &#233;mirat ou en Sardaigne? Je suis fonctionnaire dun organisme d&#201;tat am&#233;ricain. Voulez-vous que je signale &#224; mon ambassade que jai &#233;t&#233; kidnapp&#233;, quon a tent&#233; de massassiner, quune jeune Am&#233;ricaine est s&#233;questr&#233;e et que la police italienne refuse dintervenir?

Le capitaine des carabiniers baissa la t&#234;te. La discussion durait depuis une heure. Les trois hommes &#233;taient l&#224; avant louverture. Et maintenant, il fallait agir.

Capitaine, reprit Malko, si vous refusez dintervenir, jalerte imm&#233;diatement par c&#226;ble mon Ambassade et la Presse.

Malko et les gorilles avaient peu dormi. Mais la fusillade ayant eu lieu dans un endroit d&#233;sert navait ameut&#233; personne. Jusqu&#224; laube, ils avaient &#233;chafaud&#233; des plans pour d&#233;livrer Kitty. Une nouvelle bataille rang&#233;e &#233;tait exclue et le temps pressait. Aussi, Malko avait-il d&#233;cid&#233; de sadresser &#224; la police locale. Bien s&#251;r, il risquait lexpulsion comme agent dune puissance &#233;trang&#232;re. Mais les accusations quil portait contre l&#233;mir &#233;taient si graves quil esp&#233;rait obtenir une perquisition. Seulement il avait sous-estim&#233; la puissance de l&#233;mir. Orlando Grado leva un visage gris. Sa t&#234;te semblait encore plus minuscule.

Commandatore, dit-il lentement, je vais enregistrer votre d&#233;claration et lenvoyer au plus vite &#224; Sassari qui statuera. Je ne peux pas intervenir sans instructions.

Malko ouvrait la bouche pour protester lorsquil entendit une voiture stopper dehors. Il y eut des pas rapides et la porte souvrit violemment. L&#233;mir Katar resta interdit devant Malko. Il &#233;tait impeccablement v&#234;tu dune veste &#224; la Mao blanche, dun pantalon de flanelle et dune casquette de yachtman. Ses joues grasses trembl&#232;rent imperceptiblement mais il parvint &#224; conserver son sang-froid. Pointant un doigt accusateur sur Malko, il dit dune voix acide:

Vous avez d&#233;j&#224; arr&#234;t&#233; ces gangsters! Bravo, je venais justement porter plainte contre eux.

Le capitaine Orlando Grado crut que le ciel lui tombait sur la t&#234;te.

Signor Principe, commen&#231;a-t-il, ce monsieur L&#233;mir le foudroya.

Ce nest pas un monsieur! Cest un bandit. Il a attaqu&#233; ma propri&#233;t&#233; cette nuit, sans doute pour me voler, avec ses deux complices. Ils ont tir&#233;. Jexige que vous les arr&#234;tiez imm&#233;diatement, si ce nest d&#233;j&#224; fait.

Les yeux de Chris Jones clignaient dangereusement, signe d&#233;nervement. Orlando Grado leva les yeux au ciel. Un an de salaire pour &#234;tre ailleurs.

Signor Principe, cet homme pr&#233;tend que vous lavez enlev&#233;

Ridicule, coupa l&#233;mir. Arr&#234;tez-les. Sinon je pr&#233;viens Rome que vous &#234;tes leur complice.

Porca miseria! g&#233;mit le capitaine.

Alternativement, il regardait les deux hommes. Mais leurs visages &#233;taient tout aussi graves et ferm&#233;s. Il se gratta la gorge et pensa &#224; son fils Alfredo, pour qui il avait d&#233;j&#224; fait tant de sacrifices. Avec un coup d&#339;il d&#233;sol&#233; pour Malko il &#233;tendit la main vers la sonnette plac&#233;e sur son bureau, reli&#233;e au poste de garde. Geste quil ne termina jamais.

Le Colt magnum 45 de Chris Jones &#233;tait braqu&#233; &#224; dix centim&#232;tres de son front, chien relev&#233;. Le malheureux Italien voyait distinctement les grosses balles en cuivre dans le barillet.

Dont move! fit Chris.

Orlando Grado ne parlait pas langlais, mais sa main retomba sagement sur le bureau.

Quant &#224; l&#233;mir, il contemplait avec stup&#233;faction et incr&#233;dulit&#233; le canon du modeste Colt cobra de Milton enfonc&#233; dans son beau costume blanc, juste &#224; hauteur du sternum.

Les deux gorilles avaient r&#233;agi sur un geste imperceptible de Malko. Celui-ci jouait maintenant sa derni&#232;re carte. Au bas mot, il risquait de se retrouver pour vingt ans dans une prison sarde. Dans aucun pays il ne faut sattaquer &#224; la police. Il ny avait malheureusement plus dalternative sil voulait sauver Kitty. En se laissant emprisonner, il donnait trop davance &#224; l&#233;mir. Il savan&#231;a jusquau bureau:

Capitaine Grado, dit-il, je regrette den arriver &#224; cette extr&#233;mit&#233;, mais tout ce que je vous ai dit est vrai. L&#233;mir Katar est peut-&#234;tre le bienfaiteur de l&#238;le, mais cest aussi un dangereux criminel. Je veux retrouver la jeune fille dont je vous parlais qui se trouve en danger de mort, s&#233;questr&#233;e dans son domaine. Pour vous prouver ma bonne foi, je vous invite &#224; participer &#224; ma perquisition et je vous demande de ne pas opposer de r&#233;sistance.

Arr&#234;tez-les, couina l&#233;mir dune voix de fausset.

Le capitaine Grado promena ses yeux du Colt 45 &#224; l&#233;mir, puis hocha la t&#234;te.

Plus tard, Signor Principe, ils ne perdent rien pour attendre.

En r&#233;alit&#233;, il &#233;tait ravi, le capitaine. C&#233;tait une fa&#231;on inesp&#233;r&#233;e de se tirer daffaire. Il allait avoir le c&#339;ur net sur les accusations port&#233;es contre l&#233;mir sans prendre le moindre risque. Il se leva et pour sauver la face, pointa un doigt solennel sur Malko.

Vous vous rendez coupable dun grave d&#233;lit, signor. Tr&#232;s grave. Malko avertit l&#233;mir et le capitaine:

Nous allons sortir dici tous les cinq. Si lun de vous tente le moindre geste, il sera abattu imm&#233;diatement.

C&#233;tait faux, du moins en ce qui concernait le capitaine, mais il valait mieux &#233;viter dameuter le garde.

En file indienne, les cinq hommes sortirent du commissariat. Malko fermant la marche. Le capitaine, impassible, se garda bien de regarder du c&#244;t&#233; du corps de garde.

La Cadillac aux vitres bleut&#233;es de l&#233;mir &#233;tait arr&#234;t&#233;e en face. Chris Jones ouvrit rapidement la porti&#232;re avant et enfon&#231;a le canon de son arme dans le flanc du chauffeur arabe. Celui-ci roula des yeux effar&#233;s mais ne bougea pas. Malko, l&#233;mir, le capitaine et Milton Brabeck se tass&#232;rent &#224; larri&#232;re.

Du poste, deux carabiniers observaient toute la sc&#232;ne sans la moindre &#233;motion.

Dites au chauffeur daller chez vous, ordonna Malko &#224; l&#233;mir. Et ne lui dites que &#231;a.

L&#233;mir cracha un ordre d&#233;daigneusement et lArabe mit en marche. Apr&#232;s avoir effectu&#233; un impeccable demi-tour, il mit le cap sur le domaine.

Pendant quils roulaient sur la route d&#233;serte, sans une secousse, Malko demanda &#224; l&#233;mir:

Avez-vous d&#233;j&#224; tortur&#233; Mlle Hillman? Comme vous me laviez dit?

Je ne sais pas de quoi vous voulez parler, dit s&#232;chement l&#233;mir. Vous &#234;tes des bandits.

Excellence, fit Malko froidement, je vais fouiller votre propri&#233;t&#233; m&#232;tre par m&#232;tre, jusqu&#224; ce que je la trouve. Dans le cas contraire, je vous abats.

L&#233;mir ne r&#233;pondit pas, mais p&#226;lit. Malko ne plaisantait pas. La Cadillac &#233;tait d&#233;j&#224; dans les lacets menant au domaine. Elle ralentit pour franchir la barri&#232;re. Le gardien salua respectueusement en reconnaissant l&#233;mir. Ils stopp&#232;rent un peu avant larcade menant au patio de la soir&#233;e psychad&#233;lique. L&#233;mir, avant de descendre, jeta au capitaine:

Je vous rappelle que je pr&#233;side la remise des prix des r&#233;gates ce soir &#224; dix-huit heures, dit-il. Jesp&#232;re que vous aurez mis ces gens hors d&#233;tat de nuire dici l&#224;.

Au moment o&#249; l&#233;mir sortait de la Cadillac, une silhouette chafouine surgit &#224; un angle du patio. Malko reconnut Hussein, le secr&#233;taire. L&#233;mir lavait vu aussi. Avant quon puisse len emp&#234;cher, il hurla une interminable phrase en arabe. Chris Jones avait d&#233;j&#224; bondi et le b&#226;illonnait mais c&#233;tait trop tard. Hussein fit demi-tour &#224; toutes jambes et disparut dans le d&#233;dale des b&#226;timents.

Rattrapez-le, cria Malko.

Mais il fallait garder l&#233;mir et le capitaine. Chris partit en courant. Le chauffeur tenta au m&#234;me moment de prendre la fuite. Cueilli par un magistral coup de crosse de Milton &#224; la nuque, il s&#233;tala dans la poussi&#232;re et il ne bougea plus.

Malko prit l&#233;mir par le bras. Ses yeux dor&#233;s brillaient de rage.

Nous allons tout fouiller, dit-il.

Tra&#238;nant lArabe, il se dirigea vers le b&#226;timent o&#249; lui et Kitty avaient &#233;t&#233; enferm&#233;s. En route, ils crois&#232;rent deux Arabes qui se tra&#238;n&#232;rent presque par terre en voyant l&#233;mir. Celui-ci, ne desserrait plus ses l&#232;vres minces, mais une lueur m&#233;chante sautillait dans ses yeux. O&#249; &#233;tait le g&#233;ant Schaqk? Cest lui qui inqui&#233;tait Malko. Ils arriv&#232;rent au couloir desservant les chambres. D&#233;sert.

La porte de la pi&#232;ce o&#249; Malko avait &#233;t&#233; enferm&#233; &#233;tait ouverte. Il alla jusqu&#224; la chambre de Kitty. Ouverte et vide &#233;galement. L&#233;mir Katar lui jeta un coup d&#339;il moqueur. Les barreaux arrach&#233;s avaient &#233;t&#233; pos&#233;s par terre dans chaque chambre.

Il fallait sy attendre. Malko &#233;tait ind&#233;cis. O&#249; chercher Kitty dans tous ces b&#226;timents? Il commen&#231;ait &#224; craindre que l&#233;mir ne sen soit d&#233;barrass&#233; pendant la nuit. Mais non, c&#233;tait impossible: Katar avait besoin de Kitty pour sauver sa propre vie.

Il navait pas dit un mot des deux &#201;gyptiens abattus. Ceux-l&#224; ne devaient pas &#234;tre tellement en r&#232;gle

Le capitaine Grado commen&#231;ait &#224; jeter des regards inquiets &#224; Malko. L&#233;mir triomphait sur toute la ligne. Il eut dailleurs un sourire de victoire.

Je vous avais dit, capitaine, que ces hommes &#233;taient des gangsters, fit-il.

Toute sa superbe retrouv&#233;e, il gonflait le torse, immobile, un peu &#224; l&#233;cart. Et Chris qui ne revenait pas!

Chris! appela Malko. Pas de r&#233;ponse.

Soudain Malko pensa &#224; la citerne et au corps de Carole Ashley. Pourvu quil y soit encore! L&#233;mir navait pas pr&#233;vu la perquisition. C&#233;tait possible

Sans douceur, il prit lArabe par le bras.

Je vais vous montrer quelque chose, capitaine, annon&#231;a-t-il. Quand ils arriv&#232;rent devant la dalle, l&#233;mir avait chang&#233; de couleur. Il tenta d&#233;chapper &#224; l&#233;treinte de Malko et Milton lui donna un l&#233;ger coup de crosse sur la tempe.

Malko se pencha et tira lanneau. Mais il navait pas la force de Schaqk: la dalle bougea dun centim&#232;tre.

Aidez-moi, capitaine, demanda-t-il.

Ne laidez pas, je vous linterdis, glapit l&#233;mir.

Mais lItalien halait d&#233;j&#224; la dalle avec Malko, d&#233;couvrant &#224; moiti&#233; louverture. Malko se pencha.

Le corps de Carole Ashley &#233;tait toujours l&#224;, flottant sur le dos, Malko le d&#233;signa &#224; Grado.

Cette jeune fille a &#233;t&#233; assassin&#233;e, jet&#233;e vivante dans ce puits, parce quelle ma aid&#233;. Lexamen du corps le prouvera.

Lodeur &#233;tait effroyable. Le capitaine Grado se releva p&#226;le comme un mort, de grosses gouttes de sueur sur le front. Il d&#233;tourna le regard quand l&#233;mir dit dune voix mal assur&#233;e:

Je ne suis au courant de rien. Cest une machination.

Cest le moment que choisit Chris Jones pour arriver en courant, son &#233;ternel magnum au poing.

Venez voir ce que jai trouv&#233;, annon&#231;a-t-il. Malko sursauta:

Kitty?

Non.

Ils suivirent le gorille &#224; travers un d&#233;dale de couloirs pour aboutir dans le bureau o&#249; l&#233;mir avait interrog&#233; Malko. Il y avait une penderie grande ouverte, large et profonde. Chris Jones &#233;carta les v&#234;tements; tass&#233;s derri&#232;re, il y avait deux cadavres pos&#233;s t&#234;te-b&#234;che, &#224; m&#234;me le sol, aux v&#234;tements poiss&#233;s de sang. Abdul Aziz et Baki. Si maigres quils avaient d&#233;j&#224; lair d&#234;tre des squelettes.

Un ange passa et senfuit &#224; tire daile, horrifi&#233; par ce quil avait vu. L&#233;mir se laissa tomber dans un fauteuil, les jambes coup&#233;es, et Malko apostropha le capitaine Grado:

Limmunit&#233; diplomatique donne-t-elle le droit de garder des cadavres dans les placards, capitaine? Et puisque l&#233;mir Katar nous a accus&#233;s dun certain nombre de d&#233;lits, pourquoi a-t-il oubli&#233; ces cadavres?

LItalien fit avec beaucoup de dignit&#233;:

Commandatore, il signor Principe aura des explications &#224; fournir sur ces il chercha le mot &#233;tranget&#233;s. Juste &#224; ce moment, un ronronnement puissant envahit la pi&#232;ce. Malko regarda par la fen&#234;tre et vit un gros h&#233;licopt&#232;re rouge qui tournait lentement au-dessus du domaine, &#224; tr&#232;s basse altitude. L&#233;mir bondit de son si&#232;ge:

Capitaine, voil&#224; vos hommes, je les ai fait pr&#233;venir, le domaine est cern&#233;. Maintenant, vous pouvez arr&#234;ter ces bandits.

Le capitaine Grado avait vieilli de vingt ans en dix minutes. Il pensa &#224; son fils, &#224; tout le mal quil s&#233;tait d&#233;j&#224; donn&#233;. Mais c&#233;tait un homme honn&#234;te et &#224; cinquante-sept ans, on ne se refait pas.

Signor Principe, dit-il, il se passe ici des choses &#233;tranges. Je dois demander louverture dune enqu&#234;te. Et, en mon &#226;me et conscience, je ne peux arr&#234;ter ces gens.

L&#233;mir tourna &#224; laubergine:

Cest une infamie, hurla-t-il. Je vous ferai r&#233;voquer, je ferai chasser votre fils de lUniversit&#233;.

Je le sais, dit lItalien tristement. Malko le tira par la manche:

Capitaine, il faut retrouver cette jeune fille. Dites &#224; vos hommes de fouiller le domaine, je

La fin de la phrase se perdit dans une monstrueuse pagaille. Deux carabiniers, mitraillette au poing, conduits par un Hussein blafard, venaient de faire irruption dans le bureau. Tout le monde cria en m&#234;me temps. Chris Jones voulut sortir, il dut stopper, sous la menace des carabiniers.

Dites &#224; vos hommes de le laisser passer, cria Malko.

Arr&#234;tez-les, hurla l&#233;mir.

Dautres carabiniers arrivaient de partout. Pendant plusieurs minutes ce fut un d&#233;sordre indescriptible. Le capitaine Grado hurlait de faire garder les sorties au milieu des vocif&#233;rations en arabe de l&#233;mir et de Hussein. Puis lItalien prit Malko &#224; part:

Essayez de trouver cette jeune fille, dit-il &#224; voix basse, moi je ne peux rien faire, il jouit de limmunit&#233; diplomatique.

Et il fit signe au carabinier qui gardait la porte de les laisser passer. Malko fon&#231;ait d&#233;j&#224;, suivi de Chris et de Milton sous les injures de l&#233;mir.

Ils arriv&#232;rent &#224; lendroit o&#249; ils avaient laiss&#233; la Cadillac juste au moment o&#249; la grosse voiture d&#233;marrait. &#192; cause des vitres bleut&#233;es, il &#233;tait impossible de voir qui &#233;tait &#224; lint&#233;rieur. Mais elle devait faire un d&#233;tour pour atteindre la sortie. Courant comme des fous, ils coup&#232;rent &#224; travers les bungalows. Juste &#224; temps pour voir surgir la Cadillac. Le g&#233;ant Schaqk conduisait, pour une fois, v&#234;tu normalement. Et &#224; c&#244;t&#233; de lui, Malko vit les cheveux blonds de Kitty. Juste &#224; temps pour frapper le bras de Chris Jones. Sa balle se perdit dans le ciel.

Stoppez cette voiture, hurla Malko aux deux carabiniers qui gardaient lentr&#233;e. Stupides, ils le regard&#232;rent sans bouger: ils navaient pas dordre.

La Cadillac fila devant eux, tourna dans un nuage de poussi&#232;re et disparut.

Malko fit volte-face et se heurta &#224; Chris Jones, p&#226;le comme une carri&#232;re de craie, les yeux r&#233;tr&#233;cis, les bras ballants.

Quest-ce quil y a, vous &#234;tes touch&#233;? Le gorille fit non de la t&#234;te.

On va les rattraper, dit Malko, cest une &#238;le.

Chris lui prit le bras et le serra &#224; le casser, il pouvait &#224; peine parler. Jamais Malko ne lavait vu dans cet &#233;tat.

La voiture, fit-il. Elle va sauter. Je lai pi&#233;g&#233;e tout &#224; lheure. Javais trouv&#233; de lexplosif dans le camion.

Malko sentit le monde lui tomber sur la t&#234;te.

Mon Dieu, Kitty! Elle est &#224; bord.



14

Comme des fous, Malko et Chris Jones couraient vers lh&#233;licopt&#232;re rouge. Malko cria &#224; lAm&#233;ricain:

Combien de temps la bombe?

Un quart dheure environ. Cest un allumeur lent. Il a commenc&#233; &#224; br&#251;ler quand la voiture a d&#233;marr&#233;. Il &#233;tait reli&#233; au ventilateur. Je je voulais faire sauter ce fumier d&#233;mir, au cas o&#249; on naurait rien trouv&#233;.

Je sais, fit Malko sombrement.

Essouffl&#233;s, ils arriv&#232;rent pr&#232;s de lappareil, une Alouette &#224; turbine. Par chance, le capitaine Grado bavardait avec le pilote. Malko ne lui laissa pas le temps douvrir la bouche:

Capitaine, la jeune fille que nous cherchions vient de partir dans une voiture pi&#233;g&#233;e qui doit exploser dans un quart dheure. Notre seule chance, cest cet h&#233;licopt&#232;re.

Grado regarda Malko comme sil d&#233;raisonnait:

Exploser. Mais qui?

Malko montait d&#233;j&#224; dans lh&#233;licopt&#232;re.

Je vous en prie, capitaine, donnez lordre au pilote de d&#233;coller imm&#233;diatement. Cest une question de vie ou de mort.

Le capitaine Grado inclina la t&#234;te:

Daccord, allez-y. Mais, vous aussi, vous aurez beaucoup de choses &#224; mexpliquer.

Vite.

Le rotor tournait d&#233;j&#224;. Le pilote fit son point fixe, mit les gaz &#224; fond et dun coup, lh&#233;licopt&#232;re senleva gracieusement. Le pilote &#233;tait un gar&#231;on jeune, blond, un peu emp&#226;t&#233;. D&#232;s quils furent en lair il demanda &#224; Malko des instructions.

Suivez la route, dit Malko. Nous cherchons une Cadillac noire. LAlouette grimpait verticalement. Les portes lat&#233;rales avaient &#233;t&#233; enlev&#233;es et un vent violent balayait la minuscule cabine. Malko s&#233;tait assis sur le si&#232;ge avant &#224; la gauche du pilote. D&#233;j&#224; les maisons du domaine de l&#233;mir ressemblaient &#224; un jeu de construction.

Quelle direction ont-ils prise, demanda le pilote.

Suivez la route c&#244;ti&#232;re vers Olbia, ordonna Malko. Ils doivent rejoindre la crique o&#249; se trouve le yacht de l&#233;mir. Cest au nord de Porto Redondo.

Il leur fallut cinq minutes pour retrouver la voiture. Elle filait &#224; toute allure, semblable &#224; un gros scarab&#233;e noir. Le soleil se refl&#233;tait sur ses glaces bleut&#233;es. Malko regarda sa montre. Si les calculs de Chris Jones &#233;taient exacts, il lui restait dix minutes pour sauver Kitty. Ils suivaient la route c&#244;ti&#232;re, bord&#233;e de pr&#233;cipices abrupts. Comme toujours en Sardaigne, le temps &#233;tait extr&#234;mement limpide. Des petits bateaux creusaient un sillage blanc dans la M&#233;diterran&#233;e le long de la c&#244;te. La Cadillac prit une courbe si vite que Malko crut quelle se renversait. Les roues fr&#244;l&#232;rent le pr&#233;cipice mais le g&#233;ant Schaqk parvint &#224; redresser, ses deux roues gauches mordant le bas-c&#244;t&#233;, projetant un nuage de pierres. Du coup, il ralentit consid&#233;rablement son allure. La Cadillac n&#233;tait pas du tout la voiture indiqu&#233;e pour cette route incroyablement sinueuse.

Descendez, cria Malko au pilote.

Litalien ob&#233;it. Comme un ascenseur ultra-rapide, lh&#233;licopt&#232;re se laissa tomber et redressa &#224; cinq m&#232;tres de la route devant le long capot de la Cadillac.

Malko eut le temps de voir &#224; travers le pare-brise le visage stup&#233;fait de Schaqk. D&#233;j&#224; la voiture &#233;tait pass&#233;e.

Suivez-la!

Lappareil sinclina gracieusement en avant et en dix secondes, ils furent de nouveau au-dessus de la voiture. Le pilote montra du doigt &#224; Malko un m&#233;gaphone &#233;lectrique accroch&#233; au plafond. Sa puissance couvrit le bruit de la turbine. Malko prit le porte-voix et se pencha &#224; lext&#233;rieur en hurlant:

Arr&#234;tez-vous, il y a une bombe dans votre voiture. Vous allez sauter. Attention, attention, vous &#234;tes en danger de mort! Les mots, puissamment amplifi&#233;s par le m&#233;gaphone retentissaient dans les rochers d&#233;serts. M&#234;me avec le bruit de lh&#233;licopt&#232;re, Schaqk devait les entendre.

Une nouvelle fois, la Cadillac passa en trombe en dessous de lh&#233;licopt&#232;re. Malko eut un choc. Kitty avait baiss&#233; sa glace et par la porti&#232;re faisait un signe joyeux en riant. Le pilote italien la vit aussi et remarqua:

Mais je croyais quon enlevait cette jeune fille? Elle na pas lair davoir peur.

Elle est folle, expliqua Malko. Elle ne r&#233;alise rien. Comme un petit enfant.

La Cadillac avait parcouru &#224; peu pr&#232;s la moiti&#233; du chemin jusqu&#224; Porto Redondo. Malko regarda sa montre. Il restait sept minutes pour sauver Kitty.

Essayez encore, dit-il.

De nouveau lh&#233;licopt&#232;re plongea, Malko hurla son avertissement. Quil lait entendu ou non, lArabe ne ralentit pas son allure. Il y avait environ trois kilom&#232;tres de ligne droite avant la descente en lacets vers la crique de Porto Redondo. Malko essuya son front couvert de sueur en d&#233;pit du vent frais. Sil ne faisait pas quelque chose, Kitty, quil &#233;tait venu chercher de si loin, allait mourir. Kitty qui ne se doutait pas du danger quelle courait.

Elle &#233;tait toujours &#224; la porti&#232;re, observant avec un ravissement enfantin le ballet de lh&#233;licopt&#232;re. Ses longs cheveux flottaient dans le vent. Une fraction de seconde, Malko eut devant les yeux le visage s&#233;v&#232;re de Foster Hillman.

Ind&#233;cis, le pilote qu&#234;ta un ordre des yeux.

Vous allez poser lh&#233;licopt&#232;re au milieu de la route, ordonna Malko. Comme &#231;a, ils seront oblig&#233;s de quitter la voiture. L&#224;-bas, au bout de la ligne droite.

LItalien ne dit rien, mais ouvrit la gaine de son pistolet, accroch&#233; &#224; sa hanche droite. Ils d&#233;pass&#232;rent la voiture, volant &#224; moins de cinq m&#232;tres de la route. S.A.S. priait silencieusement en comptant les secondes. Comme le temps passait vite!

Le pilote cabra l&#233;g&#232;rement lh&#233;licopt&#232;re et descendit d&#233;licatement. Il y eut un choc l&#233;ger et Malko sauta &#224; terre, le m&#233;gaphone &#224; la main, au risque de se faire hacher par le rotor.

La Cadillac freina violemment et stoppa &#224; cinq cents m&#232;tres environ de lh&#233;licopt&#232;re.

Ils vont faire demi-tour, dit lItalien. Malko secoua la t&#234;te.

Impossible. Ils doivent rejoindre le bateau de l&#233;mir. Restez l&#224; pour bloquer la route. Jy vais.

Pour toute arme, il prit le m&#233;gaphone et partit en courant. Chaque pas repr&#233;sentait un effort surhumain. La chaleur &#233;tait terrifiante, sans un souffle de vent. M&#234;me les insectes se cachaient. Sous les pieds de Malko, le bitume tout neuf fondait. Quelque part en bas des rochers, le yacht climatis&#233; de l&#233;mir attendait Kitty.

Un projectile passa en sifflant pr&#232;s de lui. Instinctivement, il fit un &#233;cart et le bruit de lexplosion parvint aussit&#244;t. Schaqk tirait sur lui. Un gros rocher lui offrait un abri parfait. Il sabrita derri&#232;re et emboucha une fois de plus son porte-voix:

Attention, sortez de la voiture. Il y a une bombe, vous allez sauter. Attention, vous &#234;tes en danger de mort.

Cette fois, il ne pouvait pas ne pas avoir entendu. Les mots se r&#233;percutaient sur les parois rocheuses avec un &#233;clat fantomatique. Malko r&#233;p&#233;ta son message, en d&#233;tachant bien chaque mot. Pour toute r&#233;ponse, plusieurs balles s&#233;cras&#232;rent sur le rocher. Pour tirer avec cette pr&#233;cision, Schaqk devait avoir un fusil. Si seulement il avait abandonn&#233; la voiture. Mais il attendait, accroupi derri&#232;re la porti&#232;re ouverte, Kitty toujours dans la voiture.

Malko regarda sa montre. La bombe allait exploser dune seconde &#224; lautre.

Un bruit de moteur lui fit lever la t&#234;te. Il risqua un &#339;il vers la route Comme un gros crabe, la Cadillac enjambait le foss&#233; en cahotant. Elle franchit lobstacle dans un nuage de poussi&#232;re et un hurlement de pneus martyris&#233;s, puis partit en tanguant dans la pierraille, vivant un vague sentier.

Malko sortit dun bond de son abri. Une nouvelle fois, il hurla dans le m&#233;gaphone:

Sauvez-vous, la voiture va sauter.

Il neut comme r&#233;ponse que le hurlement des vitesses de la grosse voiture. Il courut vers lh&#233;licopt&#232;re. Sa d&#233;cision &#233;tait prise. Il allait demander au pilote italien de se poser sur le toit de la Cadillac. Comme cela Schaqk serait bien forc&#233; de labandonner. Sil arrivait &#224; temps.

Le pilote avait mis le rotor en marche en le voyant courir. Cass&#233; en deux, Malko grimpa dans la cabine et ils d&#233;coll&#232;rent imm&#233;diatement. Ils neurent aucun mal &#224; retrouver la voiture. Elle avan&#231;ait tr&#232;s lentement dans un no mans land rocailleux, vers la mer. Au moment o&#249; Malko allait donner lordre au pilote de descendre, il aper&#231;ut un point noir sur la route. Il grossit et Malko reconnut alors une Alfa-Rom&#233;o des carabiniers. Elle freina &#224; lendroit o&#249; la Cadillac avait quitt&#233; la route, si violemment quelle se mit en travers. Puis tenta de prendre le m&#234;me chemin que la voiture am&#233;ricaine. Mais, les roues avant patin&#232;rent et elle senlisa dans la poussi&#232;re du foss&#233;. Le conducteur tenta de larracher en donnant de furieux coups dacc&#233;l&#233;rateur puis jaillit de la voiture.

C&#233;tait Chris Jones, d&#233;coiff&#233;, en manches de chemise, les courroies de son holster lui barrant la poitrine. Il franchit le foss&#233; dun bond prodigieux et d&#233;vala en courant vers la Cadillac qui cahotait &#224; trois cents m&#232;tres devant lui.

Il est fou, il va se faire tuer dit Malko. Il reprit son m&#233;gaphone et hurla:

Chris, arr&#234;tez-vous. Cest trop tard.

LAm&#233;ricain fit un vague signe de la main. Ils se trouvaient juste au-dessus de lui et Malko pouvait voir le haut de son cr&#226;ne d&#233;garni. Il courait &#224; longues enjamb&#233;es, les coudes serr&#233;s et la bouche ouverte, gagnant du terrain &#224; chaque seconde. Il n&#233;tait plus qu&#224; deux cents m&#232;tres de la voiture.

Rattrapez-la et posez-vous sur la voiture. Tant pis pour la casse, dit Malko au pilote.

Cette fois, lItalien le regarda, franchement d&#233;sapprobateur.

Signor, remarqua-t-il doucement, jai une femme et deux enfants et je nai pas envie de mourir. Ceci est une affaire priv&#233;e qui ne me regarde pas. Si vous voulez vous faire tuer, faites-le tout seul. Vous avez dit vous-m&#234;me que la voiture va sauter.

Mais la fille! dit Malko avec d&#233;sespoir. LItalien baissa la t&#234;te et murmura:

Cest horrible, mais nous ny pouvons rien.

Malko ne quittait pas la voiture des yeux, pris dun fol espoir. Le temps de lexplosion &#233;tait pass&#233; de cinq minutes. Peut-&#234;tre le dispositif navait-il pas fonctionn&#233;?

Lh&#233;licopt&#232;re bourdonnait comme un gros insecte au-dessus de la voiture. Schaqk navait plus que cinq cents m&#232;tres environ &#224; franchir pour rejoindre la route en contrebas. On ne voyait plus Kitty. Soudain la Cadillac stoppa net. Schaqk en jaillit, une carabine automatique dans son &#233;norme poing. Chris se rapprochait &#224; vue d&#339;il. Pr&#233;cipitamment, il &#233;paula et pressa la d&#233;tente; une flamme orang&#233;e apparut &#224; la sortie du canon et plusieurs petites gerbes de poussi&#232;re jaillirent autour de Chris Jones qui ne ralentit pas sa course. Il ne chercha m&#234;me pas &#224; riposter avec son pistolet. Mais la tentative de lAm&#233;ricain &#233;tait d&#233;sesp&#233;r&#233;e.

Malko, dans lh&#233;licopt&#232;re immobilis&#233; une vingtaine de m&#232;tres au-dessus de la Cadillac, nen pouvait plus.

Stop, Chris, hurla-t-il dans le m&#233;gaphone. Cela va sauter!

Le gorille &#233;tait &#224; moins de cinquante m&#232;tres de la voiture. Brusquement Malko r&#233;alisa pourquoi Schaqk navait pas abandonn&#233; la voiture: il ne comprenait que lArabe. L&#233;mir le lui avait dit. LItalien avait entendu son avertissement. Il cabra lh&#233;licopt&#232;re qui grimpa verticalement, collant Malko au si&#232;ge. Celui-ci eut le temps de d&#233;tailler la sc&#232;ne: la voiture noire immobilis&#233;e sur la rocaille et lhomme qui courait comme un fou sous le soleil. Et soudain, il ny eut plus de Cadillac. Rien quun crat&#232;re noir. Un souffle irr&#233;sistible souleva lh&#233;licopt&#232;re et Malko dut se cramponner pour ne pas &#234;tre &#233;ject&#233;. Le pilote jura:

Porca madona!

Pendant pr&#232;s dune minute, lAlouette fut ballott&#233;e comme un f&#233;tu de paille. Enfin, Malko put regarder en bas. &#192; la place o&#249; se trouvait la Cadillac il ny avait plus quun nuage de poussi&#232;re. La silhouette de Chris Jones avait disparu aussi. &#192; cent m&#232;tres de l&#224;, dans une crevasse, un panache de flammes et de fum&#233;e noire montait dans lair br&#251;lant, des d&#233;bris de la voiture.

Descendez, hurla Malko. Vite!

Le pilote &#233;tait blanc comme un linge. Tellement troubl&#233; que latterrissage fut plut&#244;t brutal. Lappareil rebondit deux fois. Malko &#233;tait d&#233;j&#224; &#224; terre. Il se tordit la cheville et courut en clopinant vers le brasier.

Ce qui restait de la Cadillac avait &#233;t&#233; projet&#233; dans un petit ravin, &#224; pr&#232;s de cinquante m&#232;tres du lieu de lexplosion. Une chaleur terrifiante se d&#233;gageait du brasier. Malko dut reculer. Il manquait les porti&#232;res, un morceau de toit et le capot. &#192; travers les flammes, Malko aper&#231;ut soudain une fr&#234;le silhouette.

Kitty! hurla-t-il.

Il ne sut jamais si c&#233;tait une illusion doptique ou si la jeune fille avait r&#233;ellement boug&#233;. Mais il y eut une flamme brusque &#224; lint&#233;rieur et les longs cheveux blonds senflamm&#232;rent dun seul coup. Pendant des mois, il reverrait cette vision. Le pilote accourait avec lextincteur de lh&#233;licopt&#232;re. Il le braqua sur les flammes et une mousse blanche atteignit la voiture. En vain. La chaleur &#233;tait trop forte.

Chris Jones surgit, les yeux fous. Une profonde estafilade lui barrait le front.

D&#232;s que lextincteur parut avoir fait une trou&#233;e dans les flammes, il se pr&#233;cipita. Mais lui aussi dut reculer, les cheveux et les sourcils roussis, des cloques sur les mains. Il avait lair si &#233;gar&#233; que Malko lui dit:

Cest trop tard, Chris. Et ce nest pas votre faute. Cest le destin. Il y avait des larmes dans les yeux de lAm&#233;ricain. Il contemplait la voiture, hypnotis&#233;, si pr&#232;s que Malko dut le tirer en arri&#232;re. La Cadillac continuait &#224; br&#251;ler, lextincteur de lh&#233;licopt&#232;re &#233;tait vide. Les trois hommes recul&#232;rent, impuissants.

Puis on entendit les sir&#232;nes des voitures des carabiniers sur la route. Cinq minutes plus tard ils arriv&#232;rent avec Milton. La Cadillac finissait de br&#251;ler. Milton &#233;tait verd&#226;tre. Il avait trouv&#233; sur son chemin le corps de Schaqk dont la t&#234;te, &#233;cras&#233;e contre un rocher n&#233;tait plus quune bouillie ignoble. Il lui manquait un bras, arrach&#233; net &#224; l&#233;paule. Un groupe de campeurs accouraient. Ils sarr&#234;t&#232;rent net et h&#233;l&#232;rent les carabiniers &#224; grands gestes. Il y avait, aplati sur une paroi rocheuse, le volant de la Cadillac, un peu plus loin une main poilue. Enfin les carabiniers apport&#232;rent un plus gros extincteur et on put sapprocher de la voiture. Malko parvint &#224; ouvrir la porti&#232;re avant, encore br&#251;lante, sous un flot de neige carbonique.

Kitty n&#233;tait plus quune petite silhouette carbonis&#233;e, recroquevill&#233;e sur ce qui avait &#233;t&#233; le si&#232;ge avant. On aurait dit une enfant de huit ans. &#192; c&#244;t&#233; de Malko, le capitaine Grado arriv&#233; en dernier pleurait. Il fit un signe de croix et murmura:

Elle na pas d&#251; souffrir, elle a &#233;t&#233; asphyxi&#233;e tout de suite par la fum&#233;e.

Malko ne r&#233;pondit pas. Il repensait au regard innocent de Kitty et &#224; sa d&#233;tresse. Il &#233;tait le dernier &#234;tre &#224; lui avoir apport&#233; un peu de joie. Pauvre gosse. Elle navait pas eu de chance dans sa courte vie. &#192; l&#233;cart, Chris Jones se tenait debout, les yeux secs. Malko alla le r&#233;conforter, mais lAm&#233;ricain semblait dans un &#233;tat second, insensible aux mots.

On apporta une couverture pour y rouler ce qui restait de Kitty. Quelques minutes plus tard, le capitaine Grado tendit &#224; Malko un petit paquet. Il y avait une gourmette en or, une longue m&#232;che de cheveux quils avaient retrouv&#233;e au fond de la voiture et un petit ours en peluche, tout roussi. Le tout dans un grand mouchoir &#224; carreaux, pr&#234;t&#233; par un des carabiniers. Tout ce qui restait de Kitty Hillman. Malko aussi avait envie de pleurer. Il s&#233;loigna lentement de la carcasse encore fumante de la Cadillac.



15

Il r&#233;gnait une chaleur &#233;touffante dans le minuscule bureau du capitaine Grado. LItalien &#233;tait assis derri&#232;re son bureau, en manches de chemise. Il &#233;tait deux heures de lapr&#232;s-midi.

En face de lui, Malko gardait un visage grave et triste. Le corps de Kitty Hillman reposait dans un cercueil h&#226;tivement confectionn&#233;, au fond dun hangar attenant au commissariat. Depuis quils avaient regagn&#233; le bureau, le capitaine Grado navait pas cess&#233; de t&#233;l&#233;phoner: Rome, Sassari, Olbia.

Malko et les deux gorilles avaient d&#251; faire une longue d&#233;position sous serment, pour lenqu&#234;te sur la mort de Carole Ashley. Et maintenant, le capitaine Grado venait de convoquer les trois hommes dans son bureau.

Commandatore, dit-il apr&#232;s avoir allum&#233; une cigarette, jai re&#231;u des instructions en ce qui vous concerne: vous &#234;tes expuls&#233;s de Sardaigne pour avoir gravement troubl&#233; lordre public. Il y a un avion qui quitte Olbia &#224; six heures pour la France Jai retenu trois places.

Et l&#233;mir?

Le capitaine baissa la t&#234;te. Il avait un peu honte.

Je ne peux rien faire pour le moment. Il est prot&#233;g&#233; par son passeport diplomatique. Mais je vous donne ma parole dhonneur que lenqu&#234;te sur le meurtre de Mlle Carole Ashley sera men&#233;e jusquau bout

Vous voulez dire quil risque d&#234;tre condamn&#233;?

Non. Si nous r&#233;unissons des preuves suffisantes, en pratique, nous pouvons seulement le d&#233;clarer persona non grata et demander son expulsion.

Cest tout?

Cest tout.

Il y eut un lourd silence. Chris Jones &#233;tait toujours aussi p&#226;le comme si tout son sang s&#233;tait vid&#233; de son corps. Il navait plus desserr&#233; les l&#232;vres depuis lincendie de la Cadillac.

Je comprends votre position, dit Malko. Vous avez fait tout ce qui &#233;tait en votre pouvoir. Je vous en suis infiniment reconnaissant.

La petite t&#234;te d&#233;pingle du capitaine Grado n&#233;tait plus ridicule. Il semblait sinc&#232;rement attrist&#233;. Et puis, cet inconnu blond lui plaisait. Les yeux dor&#233;s refl&#233;taient parfois une bont&#233; quil comprenait. Malko s&#233;claircit la voix et dit:

Capitaine, si je vous donnais ma parole dhonneur de me trouver dans ce bureau &#224; cinq heures pr&#233;cises, mautoriseriez-vous &#224; aller prendre un dernier bain. Avec mes amis, bien entendu, dont je r&#233;ponds comme de moi-m&#234;me

Le capitaine leva ses yeux doiseau sur Malko, toujours sans changer dexpression.

Si vous me donnez votre parole dhonneur, Commandatore, vous &#234;tes libre. Il fait tr&#232;s chaud aujourdhui et je ne poss&#232;de aucun local digne de votre rang pour vous garder. Dailleurs, nous navons m&#234;me pas de prison.

Malko se leva.

Vous avez ma parole, capitaine. &#192; tout &#224; lheure.

LItalien les regarda partir avec une expression ind&#233;finissable dans le regard, un m&#233;lange de fiert&#233;, de tristesse et de compr&#233;hension. Puis il se replongea dans ses papiers.

Sous le soleil torride, Malko expliqua aux deux gorilles:

Nous avons trois heures pour r&#233;gler nos comptes. Apr&#232;s, l&#233;mir nous &#233;chappera d&#233;finitivement.

Allons-y, dit Chris. Je ne dormirai tranquille que quand ce type sera mort.

Ils navaient plus de voiture, mais le Donzi &#233;tait toujours &#224; quai. Avec toutes leurs valises mais sans armes. Le capitaine avait tout gard&#233;.

Nous avons le b&#233;n&#233;fice de la surprise, expliqua Malko. Jamais l&#233;mir ne peut penser une seconde que nous allons venir le voir. Nous nous d&#233;brouillerons.

Chris Jones ne dit rien, mais lexpression hagarde de son visage ne pr&#233;sageait rien de bon.

Ils travers&#232;rent rapidement la petite place de Porto-Giro, d&#233;serte &#224; cette heure caniculaire et gagn&#232;rent le Donzi, &#224; quai. Trois minutes plus tard, ils franchissaient la passe. Le domaine &#233;tait &#224; cinq minutes. Ils virent approcher les b&#226;timents blancs avec une &#233;trange &#233;motion. C&#233;tait la derni&#232;re fois quils venaient l&#224;. Le wharf grossit. Il ny avait personne en vue. Malko coupa les deux moteurs et le Donzi continua sur son erre. L&#233;trave ac&#233;r&#233;e fendait leau &#233;meraude silencieusement. Alors quils n&#233;taient plus qu&#224; quelques m&#232;tres du bout de la jet&#233;e, un garde en uniforme sortit dune petite gu&#233;rite et vint vers eux en tra&#238;nant les pieds.

D&#233;j&#224;, Chris, cach&#233; par le pare-brise, avait saisi une lourde clef anglaise.

Malko arr&#234;ta son geste:

&#201;vitons de faire couler le sang. L&#233;mir ne se m&#233;fie plus. Celui-l&#224; ne se fera pas tuer pour lui.

Effectivement, le garde les regardait accoster sans manifester la moindre hostilit&#233;, les prenant pour des visiteurs de l&#233;mir. La coque heurta le wharf et Chris sauta &#224; terre. En un clin d&#339;il, ils furent amarr&#233;s. Le garde salua et dit:

Qui dois-je annoncer &#224; Son Excellence?

Chris avait fait le tour derri&#232;re lui. Brusquement, il lui fit une clef au cou, l&#233;tranglant aux trois quarts.

Le diable, souffla-t-il. Monte dans le bateau. Vite.

Lautre, de surprise, faillit en avaler son dentier. Il porta vaguement la main &#224; son &#233;tui de revolver, mais Chris le d&#233;couragea dune tape et r&#233;cup&#233;ra larme, un Beretta 7,65.

Pas dh&#233;ro&#239;sme, p&#233;p&#232;re, ou tu ne toucheras jamais ta retraite

Le vieux ne comprenait pas langlais, mais il saisit parfaitement lintonation. Son bras retomba le long de son corps et il sauta docilement sur le Donzi. Pour se retrouver ficel&#233; comme un saucisson au fond de la luxueuse cabine. Il &#233;tait totalement d&#233;pass&#233; par les &#233;v&#233;nements.

Combien de gardes comme vous y a-t-il ici? demanda Malko en parfait italien.

Deux. Un au standard t&#233;l&#233;phonique, lautre &#224; lentr&#233;e de la route. Et puis les Arabes de l&#233;mir. &#192; lint&#233;rieur de ses appartements.

Arm&#233;s?

Il fit signe que oui. Malko lui enleva son pistolet et expliqua:

On ne vous fera aucun mal. Dans une heure nous vous lib&#233;rerons.

Et l&#233;mir, g&#233;mit le vieux, il va me renvoyer. Jai une femme

L&#233;mir, coupa Chris, tu pourras aller &#224; son enterrement, si tu laimes tant.

Apr&#232;s avoir soigneusement ferm&#233; la porte de la cabine &#224; clef, ils savanc&#232;rent sur le wharf. Les appartements priv&#233;s de l&#233;mir se trouvaient heureusement de lautre c&#244;t&#233; et il ne pouvait les voir. Rapidement, ils serpent&#232;rent &#224; travers les bungalows des invit&#233;s. Il ny avait pas un chat en vue.

Malko connaissait le chemin par c&#339;ur. Il se retrouva devant le poste de garde vitr&#233;, commandant le patio de la soir&#233;e psychad&#233;lique avec un pincement de c&#339;ur. Comme la premi&#232;re fois, un garde somnolait au standard t&#233;l&#233;phonique, cuit de chaleur. Lorsquil redressa brusquement la t&#234;te, il se trouva en face du regard glac&#233; des yeux gris de Chris Jones. Et aussi du museau noir du Colt 38.

Les mains sur la t&#234;te, fit lAm&#233;ricain.

Le Sarde nh&#233;sita pas une seconde. Dans ce pays o&#249; le kidnapping &#233;tait une des industries de base, on apprenait dans les &#233;coles quil ne fallait jamais discuter les ordres dun homme arm&#233;. Il leva gentiment les bras.

Rapidement, gr&#226;ce &#224; une partie des fils t&#233;l&#233;phoniques du standard, il fut ligot&#233; &#224; sa chaise.

Il Principe? demanda Malko. Lautre d&#233;signa des yeux le patio.

E la casa.

On le sentait attentif &#224; ne pas faire la moindre peine &#224; Malko. L&#233;mir ne devait pas tr&#232;s bien le payer.

Dove?

Lhomme montra la galerie &#224; droite et leva quatre doigts. C&#233;tait donc la quatri&#232;me porte, un peu plus loin que le salon LouisXV o&#249; Malko avait &#233;t&#233; re&#231;u.

Restez l&#224;, dit Malko &#224; Chris Je vais voir. Que Milton fasse le tour pour surveiller les fen&#234;tres. Et surtout, pas de coups de feu. Il jeta un coup d&#339;il &#224; sa montre: trois heures moins le quart. Il avait encore le temps. Avant de partir, il ramassa sur le bureau un gros trousseau de clefs.

Abdullah Al Salind, &#233;mir Katar, s&#233;tira voluptueusement, sauta de son canap&#233; de cuir blanc et d&#233;boucha d&#233;licatement la bouteille de Dom P&#233;rignon, tout en pensant &#224; rentrer le ventre car la jeune femme assise en face de lui lobservait.

Pour la premi&#232;re fois depuis des semaines, l&#233;mir se sentait dhumeur joyeuse. Ces chiens de Baki et dAziz &#233;taient morts. Il &#233;tait d&#233;barrass&#233; des agents de la C.I.A. et Kitty Hillman n&#233;tait plus un probl&#232;me pour lui. Certes, il allait &#234;tre oblig&#233; dengager des gardes du corps pour un certain temps. Mais la politique est mouvante. Nasser serait peut-&#234;tre tu&#233; avant lui

Quant &#224; ses ennuis avec les autorit&#233;s sardes, cela se r&#233;glerait &#224; Rome en deux coups de t&#233;l&#233;phone.

Aussi avait-il d&#233;cid&#233; de soffrir une petite joie, de soccuper enfin s&#233;rieusement de la jeune personne qui se trouvait en face de lui. Il lavait invit&#233;e dans son domaine, mais depuis une semaine, &#224; cause de tous ces &#233;v&#233;nements f&#226;cheux, elle croupissait dans son bungalow climatis&#233;. Il ne lavait vue que pour la soir&#233;e psychad&#233;lique. Mandy Wheeler aimait largent et tout ce quil procure. Son analphab&#233;tisme presque total avait r&#233;sist&#233; aux assauts des meilleurs finishing schools dAngleterre et du Continent. Lorsquelle avait rencontr&#233; l&#233;mir au cours dune soir&#233;e &#224; Londres, son choix avait &#233;t&#233; fait imm&#233;diatement. C&#233;tait lhomme id&#233;al &#224; &#233;pouser. Elle avait beau savoir quil avait la f&#226;cheuse habitude de se d&#233;barrasser, au bout de quelques semaines, des jeunes d&#233;butantes auxquelles il faisait lhonneur de son lit, elle &#233;tait s&#251;re de la victoire. Il suffisait d&#234;tre plus rus&#233;e, plus patiente et plus vicieuse que les autres. Une recette simple. Son statut social &#233;tait excellent, elle avait toujours choisi ses amants discr&#232;tement parmi ceux qui pouvaient &#233;largir ses connaissances sexuelles et elle &#233;tait belle. Et d&#233;cid&#233;e &#224; dire oui &#224; tout. On disait l&#233;mir affreusement d&#233;prav&#233;, p&#233;d&#233;raste occasionnel, et un peu sadique. Mandy esp&#233;rait de tout son c&#339;ur quil serait &#224; la hauteur de sa r&#233;putation. Quau moins elle ne sennuie pas trop. Mandy, assise bien en face de l&#233;mir, d&#233;croisa l&#233;g&#232;rement les jambes. Il aper&#231;ut le triangle blanc de son slip et d&#233;tourna les yeux trop vite. Le champagne d&#233;bordait des coupes. Il tendit la sienne &#224; Mandy.

&#192; nous, dit-il.

Quel merveilleux d&#233;cor pour un premier contact! Cette partie du b&#226;timent &#233;tait r&#233;serv&#233;e aux &#233;bats amoureux de l&#233;mir Katar. Le sol de marbre noir &#233;tait parsem&#233; de luxueux tapis, de moquette blanche comme le divan et les fauteuils. Une somptueuse installation de st&#233;r&#233;o diffusait une musique douce et sentimentale. Bien entendu, lappartement &#233;tait &#224; air conditionn&#233; et il r&#233;gnait une agr&#233;able fra&#238;cheur. Mandy frissonna. Le contact du cuir contre sa peau lui causait un agr&#233;able picotement. Elle voyait que l&#233;mir avait envie delle et c&#233;tait, aussi, une sensation agr&#233;able.

Je voudrais une cigarette, demanda-t-elle.

Elles sont dans le tiroir du bar, dit-il.

Il aimait la voir d&#233;placer sa longue silhouette souple, deviner sous la jupe tr&#232;s serr&#233;e, la ligne du slip, lorsquelle marchait. Mandy le savait: elle fit saillir ses reins en se levant, retira ses chaussures et glissa jusquau bar. Dans son dos, elle sentait le regard br&#251;lant de l&#233;mir. En ouvrant le tiroir, elle poussa un petit cri:

K! quest-ce que cest?

Pour simplifier, elle lavait surnomm&#233; K. Cela avait quelque chose de myst&#233;rieux qui lexcitait beaucoup. Elle tenait &#224; la main un petit pistolet automatique noir.

L&#233;mir ne fit quun bond jusqu&#224; elle, lui reprit larme et referma le tiroir.

Cest pour me d&#233;fendre contre les cambrioleurs, expliqua-t-il.

Il lui avait racont&#233; que le domaine avait &#233;t&#233; attaqu&#233; par des bandits sardes, la nuit pr&#233;c&#233;dente, pour justifier les coups de feu entendus. Mandy le regarda dun dr&#244;le dair.

Les armes &#224; feu lexcitaient. Il le sentit et lenla&#231;a. Appuy&#233;s au bar, ils &#233;chang&#232;rent leur premier baiser. Mandy y mit toute sa technique, bien que lhaleine de l&#233;mir ne f&#251;t pas des plus fra&#238;ches, mais largent na pas dodeur

Leur flirt se poursuivit sur le divan. Mandy savait parfaitement quelle &#233;tait venue l&#224; pour faire lamour, mais elle tenait &#224; exciter le plus possible son partenaire. Tr&#232;s chatte, elle se frottait contre lui, se reprenait, s&#233;cartait, bavardait. Quand l&#233;mir fit sauter son soutien-gorge, elle poussa un petit cri et se couvrit la poitrine, tout en prenant soin de laisser d&#233;passer la pointe dun de ses seins.

Ce nest pas tr&#232;s confortable, ce divan, soupira-t-elle. L&#233;mir Katar d&#233;couvrit ses dents blanches.

Vous avez raison, jai quelque chose de bien mieux.

Il tira Mandy par le bras et la fit lever, pour lamener au milieu de la pi&#232;ce. Dans sa main gauche, il dissimulait une petite bo&#238;te carr&#233;e de la taille dune bo&#238;te dallumettes, quil avait prise sur une &#233;tag&#232;re.

Allongez-vous par terre, ordonna-t-il.

Par terre?

&#192; cet endroit, il ny avait pas de tapis.

Oui, par terre.

On lui avait toujours dit de ne jamais contrarier les caprices sexuels dun milliardaire.

Quand la pointe de ses seins nus toucha le sol, le froid du marbre la fit frissonner. L&#233;mir se pencha et la tira un peu en avant, en m&#234;me temps, il fit glisser sa jupe le long de ses jambes.

Ne bougez pas, dit-il.

Il y eut un petit d&#233;clic et un ronronnement, Mandy poussa un cri. Le sol se soulevait sous elle. Elle se tortilla pour regarder: un grand rectangle de marbre constituant le rev&#234;tement du living-room montait lentement, comme un pont hydraulique dans un garage. Ses jambes pendaient &#224; lext&#233;rieur et elle commen&#231;a &#224; comprendre ce que voulait l&#233;mir. Ce n&#233;tait pas extr&#234;mement confortable, mais tr&#232;s excitant. En plus, les vibrations du moteur se r&#233;percutaient dans la table et dans le corps de Mandy.

Comment &#231;a marche? demanda-t-elle.

Cest une table escamotable, expliqua le Prince complaisamment. Avec un syst&#232;me hydraulique que je t&#233;l&#233;commande avec &#231;a.

Il lui montra la petite bo&#238;te jaune et appuya sur une des touches. La table sarr&#234;ta de monter. Il pressa une autre touche et le marbre redescendit l&#233;g&#232;rement. En m&#234;me temps, l&#233;mir fit le tour du plateau de marbre pour venir se placer derri&#232;re Mandy. Pendant que la table se remettait &#224; monter, il tira doucement sur le slip blanc. Mandy laida en se soulevant un peu. Lid&#233;e de faire lamour &#233;lectroniquement ne lui d&#233;plaisait pas. Quant &#224; l&#233;mir, cette m&#233;thode &#233;pargnait son d&#233;but dembonpoint. Le m&#233;canisme hydraulique lui &#233;vitait des mouvements inutiles. Avec un petit chuintement, la table sarr&#234;ta en position haute.

Cest &#233;tonnant votre syst&#232;me! gloussa Mandy en sentant le corps de l&#233;mir se glisser derri&#232;re elle. Voluptueusement, il passa les deux mains sur son dos nu et lui emprisonna les seins. Il ne s&#233;tait pas encore d&#233;shabill&#233;. Au moment o&#249; il mettait la main sur la ceinture de son pantalon, il y eut un craquement &#224; lautre bout de la pi&#232;ce et il leva la t&#234;te. La porte &#233;tait en train de souvrir tout doucement. L&#233;mir neut m&#234;me pas peur. Pour lui, lop&#233;ration Kitty &#233;tait termin&#233;e. Il avait une confiance absolue dans son invuln&#233;rabilit&#233;.

Ce ne pouvait &#234;tre quun de ses domestiques, croyant la pi&#232;ce vide.

Il ouvrit la bouche pour linjurier et resta paralys&#233;, une terreur abjecte lui tordant lestomac.

Dans lembrasure de la porte sencadrait la silhouette de Malko. Ses yeux dor&#233;s &#233;taient presque verts et son visage impassible.

L&#233;mir s&#233;carta brusquement de Mandy qui leva la t&#234;te &#224; son tour.

K! fit-elle dune voix &#233;trangl&#233;e. Qui est-ce?

L&#233;mir avait trop peur pour lui r&#233;pondre. Il s&#233;tait ru&#233; sur le t&#233;l&#233;phone.

Je vous &#233;coute, r&#233;pondit la voix froide de Milton Brabeck assis au standard. Vous voulez commander un cercueil?

L&#233;mir raccrocha brutalement. Malko s&#233;tait avanc&#233; au milieu de la pi&#232;ce.

Que voulez-vous, monsieur Linge? r&#233;ussit-il &#224; dire. Cette affaire est termin&#233;e.

Malko d&#233;signa Mandy, enti&#232;rement nue, toujours appuy&#233;e &#224; la table:

Dabord que vous disiez &#224; cette jeune personne de prendre une tenue plus d&#233;cente.

Mandy reconnut laccent dun homme bien &#233;lev&#233; et reprit un peu son sang-froid. Si linconnu navait pas eu une attitude mena&#231;ante, elle se serait volontiers partag&#233;e. Les cheveux blonds et les yeux dor&#233;s c&#233;tait assez son genre.

Qu&#234;tes-vous venu faire ici? r&#233;p&#233;ta l&#233;mir. Malko eut un sourire froid:

Vous vous posez encore la question? Je suis venu vous tuer, &#233;mir Katar. Parce que Kitty Hillman est morte par votre faute. Vous navez pas eu piti&#233; delle, nest-ce pas? Ni de son p&#232;re

Mandy &#233;touffa un petit cri dhorreur. Elle avait remis son slip et son soutien-gorge et regardait toute la sc&#232;ne, du divan. Elle poussa un second cri quand Chris Jones apparut silencieusement derri&#232;re Malko, le Beretta 7,65 dans la main droite. Ses yeux gris et froids &#233;taient compl&#232;tement d&#233;pourvus dexpression. L&#233;mir regarda autour de lui, affol&#233;:

Vous nallez pas mabattre comme &#231;a, murmura-t-il. Malko inclina la t&#234;te:

Si.

Mais cest un meurtre.

Cest un meurtre.

LArabe cria et recula jusquau mur.

Je connais des gens de votre gouvernement. Je me plaindrai. Cela ne fit m&#234;me pas sourire Chris Jones. Malko dit:

Nous ne travaillons pas pour la C.I.A. Nous sommes des bandits de grand chemin. Cest vous-m&#234;me qui lavez dit. Des gangsters.

Il se tourna vers Mandy.

Mademoiselle, voulez-vous avoir lobligeance de passer dans la salle de bains et de vous y enfermer. Je tiens &#224; vous &#233;viter une sc&#232;ne p&#233;nible.

Non, cria l&#233;mir. Ne ten va pas. Ils vont me tuer.

Le petit cerveau de Mandy Wheeler travaillait &#224; toute vitesse. C&#233;tait peut-&#234;tre loccasion inesp&#233;r&#233;e de gagner le c&#339;ur de l&#233;mir, d&#233;finitivement. Une histoire pareille c&#233;tait infiniment plus efficace que nimporte quelle partie de jambes en lair.

Elle se rapprocha de lArabe et foudroya Malko du regard.

Je vous d&#233;noncerai, mena&#231;a-t-elle. Malko eut un sourire poli.

Cest votre droit. Pour linstant je vous demande de sortir de cette pi&#232;ce, sinon je me verrai contraint demployer la force. Brusquement, elle s&#233;carta de l&#233;mir et marcha vers le bar. Dix secondes plus tard, elle se retournait: le petit pistolet noir &#224; la main, braqu&#233; sur Malko.

Haut les mains!

Non, cria Malko pour retenir Chris qui levait d&#233;j&#224; le bras. Mandy courut jusqu&#224; l&#233;mir et lui glissa le pistolet dans la main. Malko navait pas boug&#233;, mais Chris s&#233;tait &#233;cart&#233; de trois m&#232;tres. Le visage dur, il ne perdait pas un mouvement de son adversaire.

Vous allez mourir quand m&#234;me, dit Malko. &#201;cartez cette jeune fille.

Si cet homme tire je vous tue, fit l&#233;mir, pas tr&#232;s s&#251;r de lui. Malko haussa les &#233;paules et dit dune voix lasse:

Cela na aucune importance. Si je ne vous tuais pas maintenant, je ne pourrais jamais me regarder devant une glace. Je compte jusqu&#224; cinq. Chris, vous &#234;tes pr&#234;t?

Malko ramassa un coussin et le plaqua devant le canon de son pistolet pour &#233;touffer le bruit, &#224; d&#233;faut de silencieux.

Je suis O.K., dit Chris.

Il r&#233;gnait une tension intol&#233;rable dans la pi&#232;ce en d&#233;pit du Concerto dAranjuez qui continuait &#224; exploser dans les haut-parleurs. L&#233;mir regarda le canon du pistolet de Malko et le visage impassible de Chris. Quelque chose lui &#233;chappait.

Brutalement, il se d&#233;composa, jetant son pistolet &#224; terre.

Ne me tuez pas, supplia-t-il. Ne me tuez pas.

Son accent chantant rendait sa voix encore plus path&#233;tique. De grosses gouttes de sueur coulaient sur son visage. Sa bouche tremblait.

Ne me tuez pas, r&#233;p&#233;ta-t-il &#224; voix basse.

Malko abaissa imperceptiblement les commissures de ses l&#232;vres. Il avait horreur de tuer quelquun de sang-froid. Depuis toujours. Cela ne lui &#233;tait arriv&#233; quune fois, au Br&#233;sil[15 - Samba pour S.A.S.].

Puis, il se souvint de la cruaut&#233; glaciale de lArabe quand il avait mutil&#233; Kitty. Il vit les joues graisseuses trembler de peur, et le m&#233;pris fut plus fort que la piti&#233;.

Vous avez perdu, dit-il. Dites &#224; cette jeune fille de sortir et t&#226;chez davoir un peu de courage. Tout le monde doit mourir un jour. Chris donna un coup de pied dans le pistolet tomb&#233; sur le tapis. L&#233;mir fit un pas en avant vers Malko, les mains jointes. Ses yeux roulaient dans ses orbites:

Cent mille dollars, dit-il. Je vous donne cent mille dollars. Malko secoua la t&#234;te.

Deux cent mille dollars.

LArabe tomba &#224; genoux et se tra&#238;na jusqu&#224; Malko.

Un million de dollars, je vous signe un ch&#232;que dun million de dollars. Personne ne le saura. Jamais. Il regarda Chris. Vous aussi, je vous donne un million de dollars.

Mandy navait plus de salive dans la bouche. Un million de dollars! Comment la vie dun homme pouvait-elle valoir autant dargent? Les deux hommes ne bougeaient pas. L&#233;mir se releva et courut jusqu&#224; un secr&#233;taire quil ouvrit. Il se retourna, une poign&#233;e de billets &#224; la main.

Prenez tout.

Il vous reste une minute &#224; vivre, annon&#231;a Malko. L&#233;mir eut un sanglot de d&#233;sespoir, jeta les billets par terre:

Mais quest-ce que vous voulez?

Votre vie, dit Malko. Pour celle dune jeune fille de dix-huit ans. Cela ne se rach&#232;te pas. Chris, emm&#232;ne mademoiselle.

Chris prit Mandy par le bras et la tra&#238;na jusqu&#224; la salle de bains. Elle se laissa faire docilement. Soudain l&#233;mir poussa un cri &#233;trangl&#233; et fon&#231;a vers la porte. Chris neut pas le temps de tirer, mais au passage, le frappa &#224; la tempe avec la crosse de son pistolet. LArabe battit lair de ses deux bras et boula sur un tapis de pri&#232;re, o&#249; il resta &#233;tendu sur le dos, les yeux ferm&#233;s Dans la chute, sa moumoute se d&#233;colla et tomba pr&#232;s de lui. Milton Brabeck surgit brusquement dans la pi&#232;ce, affol&#233;:

Les flics! Il y en a partout. Avec le capitaine. Il veut voir le Prince.

Malko serra les dents et regarda le corps inerte &#224; ses pieds. Impossible de tirer un coup de feu. Les Italiens les arr&#234;teraient imm&#233;diatement. Et il n&#233;tait pas question dengager une bataille rang&#233;e avec les carabiniers. Est-ce que l&#233;mir allait leur &#233;chapper au dernier moment? La petite bo&#238;te jaune tomb&#233;e par terre lui donna soudain une id&#233;e. Derri&#232;re le store, il avait suivi la sc&#232;ne de s&#233;duction de l&#233;mir. Il remit son pistolet dans sa ceinture et la ramassa. Puis, il tira le corps de l&#233;mir jusqu&#224; ce que sa t&#234;te repose au-dessus de la fosse abritant la table en position basse. LArabe &#233;tait face contre terre.

On tambourina &#224; la porte. Malko fit signe &#224; Chris Jones de rentrer son pistolet.

Ouvrez la salle de bains, demanda-t-il.

Maintenant, il avait l&#226;me en paix. Abdullah Al Salind Katar ne pouvait plus &#233;chapper &#224; son sort. Le coup de Chris lavait assomm&#233; pour une bonne dizaine de minutes.

Mandy sortit de la salle de bains, rhabill&#233;e et poussa un cri en voyant le corps &#233;tendu.

Nayez pas peur, dit-il. Je lai seulement assomm&#233;. Nous voulions lui donner une le&#231;on.

Les coups redoubl&#232;rent &#224; la porte.

Ouvrez, Chris, dit Malko.

Mandy se pr&#233;cipita vers le corps de l&#233;mir et sagenouilla pr&#232;s de lui, glissant sa main contre la poitrine &#224; la place du c&#339;ur. &#192; peine Chris entrouvrit-il le battant que trois carabiniers firent irruption, accompagn&#233;s du capitaine Grado.

Quy a-t-il? demanda Malko.

LItalien avait le visage s&#233;v&#232;re. Il sursauta en voyant le corps.

On vous a vus arriver et on ma t&#233;l&#233;phon&#233;. Quavez-vous fait?

Rien de bien grave, dit Malko aimablement, une petite correction. Mais il est bien vivant. Nest-ce pas, Mademoiselle?

Mandy inclina la t&#234;te affirmativement.

Je me pr&#233;parais &#224; partir, capitaine, ajouta Malko. Notre avion d&#233;colle dans une heure, nous avons juste le temps.

Je vous accompagne, dit le capitaine des carabiniers. Je ne voudrais pas quil y ait un autre incident

Je vous en prie, dit Malko.

Mandy s&#233;tait relev&#233;e et attendait, ind&#233;cise. Malko lui fit un charmant sourire.

Vous devriez aller chercher un m&#233;decin pour son r&#233;veil, mademoiselle, il sera certainement sensible &#224; cette attention.

Cest vrai, balbutia Mandy.

Elle &#233;tait plut&#244;t d&#233;pass&#233;e par les &#233;v&#233;nements. Docilement, elle sortit.

Malko donna le signal du d&#233;part. Le capitaine Grado sortit le dernier. Il se souciait peu de r&#233;veiller l&#233;mir.

D&#232;s que la porte fut ferm&#233;e, Malko appuya sur une petite touche de la bo&#238;te jaune au fond de sa poche, et laissa le doigt &#233;cras&#233; sur la touche, tout en marchant &#224; c&#244;t&#233; du capitaine Grado. De lautre c&#244;t&#233;, il y eut un chuintement imperceptible.

Personne nentendit le l&#233;ger craquement que fit lar&#234;te de marbre lorsquelle sabattit sur la nuque de l&#233;mir, lui brisant les vert&#232;bres cervicales.



16

Un beau soleil dhiver r&#233;chauffait latmosph&#232;re de Cape Cod. Mais lassistance distingu&#233;e qui s&#233;tait d&#233;plac&#233;e pour assister au lancement du porte-avion Foster Hillman grelottait quand m&#234;me. Ce n&#233;tait pas un lancement ordinaire. Jamais les chantiers navals de Cape Cod navaient vu autant de gens importants. La file des Cadillacs et des voitures de luxe s&#233;tendait sur trois kilom&#232;tres. Des bruits &#233;tranges couraient sur ce lancement. On avait dit que le porte-avion, devant sappeler Corregidor, avait &#233;t&#233; rebaptis&#233; tr&#232;s peu de temps avant son ach&#232;vement, sur la demande de la Maison Blanche. Il y eut un remue-m&#233;nage dans le service dordre, des hurlements de sir&#232;ne. La Lincoln noire blind&#233;e du Pr&#233;sident arrivait &#224; quatre-vingts miles &#224; lheure.

Cela aussi, c&#233;tait inhabituel. Le Pr&#233;sident navait pas pour habitude dassister au lancement des navires. Mais la Pr&#233;sidente &#233;tait la marraine de l&#233;norme porte-avion.

Fig&#233;s par le froid et le respect, les invit&#233;s dhonneur regard&#232;rent le couple pr&#233;sidentiel monter lescalier de bois qui menait &#224; la tribune improvis&#233;e, devant l&#233;norme proue. La traditionnelle bouteille de champagne pendait d&#233;j&#224; pr&#232;s du micro, au bout dun long c&#226;ble. Le Pr&#233;sident, sans perdre de temps, sempara imm&#233;diatement du micro. La premi&#232;re partie de son discours neut rien de bien sp&#233;cial. C&#233;tait un rappel de leffort de la nation pour se doter de puissantes armes de d&#233;fense. Ce porte-avion allait &#234;tre affect&#233; &#224; la Sixi&#232;me flotte dont il serait un des plus beaux fleurons. Les assistants sendormaient doucement sous le ronron officiel. Brusquement, le Pr&#233;sident changea de sujet et se mit &#224; parler de Foster Hillman. Un brillant &#233;loge posthume.

Je suis heureux que ce fier b&#226;timent porte le nom de Foster Hillman, conclut-il. C&#233;tait un homme qui avait consacr&#233; sa vie &#224; son travail. Il a donn&#233; ce quil avait de meilleur et il est mort pour son pays. Nous lui en sommes tous infiniment reconnaissants.

Un murmure de curiosit&#233; balaya les tribunes officielles. Officiellement, la mort de Foster Hillman avait toujours &#233;t&#233; pr&#233;sent&#233;e comme un suicide, au cours dune crise de d&#233;pression nerveuse. Seuls, deux hommes au premier rang des invit&#233;s ne bronch&#232;rent pas: le g&#233;n&#233;ral Radford, nouveau patron de la C.I.A. et Son Altesse S&#233;r&#233;nissime le Prince Malko.

D&#233;j&#224;, la marraine envoyait la bouteille de champagne contre la gigantesque &#233;trave. Il y eut un jaillissement de mousse, des applaudissements et la coque s&#233;branla lentement vers la mer. Une larme glissa lentement sur la joue du g&#233;n&#233;ral Radford, mais sa femme fut la seule &#224; lapercevoir. Le patron de la C.I.A. fixait lendroit o&#249; la bouteille de champagne s&#233;tait &#233;cras&#233;e, comme sil avait pu apercevoir le minuscule point dor de la gourmette de Kitty Hillman, noy&#233;e dans les 300.000 tonnes dacier de la coque. Une id&#233;e &#224; lui.



FIN



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notes

Notes



1

District f&#233;d&#233;ral.



2

National Security Agency.



3

Voir S.A.S. Cara&#239;bes.



4

Voir le Dossier Kennedy.



5

Vous voulez une piquouze? Dix dollars.



6

Voir S.A.S. contre C.I.A.



7

Ne tirez pas!



8

QuAllah te prot&#232;ge.



9

Oh! fr&#232;re!



10

La crique du renard.



11

Du caf&#233;.



12

Oh! fr&#232;re!



13

Super mini-jupe.



14

Office of Sp&#233;cial Service.



15

Samba pour S.A.S.

